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Mardi
9 et mercredi 10 juin 2026,
Jinterviens à la Maison darrêt de Bar-le-Duc pour la troisième année consécutive. Je suis désormais acclimaté aux règles strictes qui gèrent ce genre dendroit : pas de téléphone, juste mes clés de voiture, des livres, mes fiches pédagogiques (papier et stylos également, je suis aussi habitué au manque de moyens de la pénitentiaire). Cette année cependant, je bénéficierai dune accompagnante pour quelques séances. En tout jinterviendrai 4 jours, à raison de deux séances de deux heures le matin et laprès-midi. Seize heures au total, cest deux fois plus que lannée passée. Tant mieux. Sans tarder, découvrons les lieux et les premiers rendez-vous... Mardi 9 juin, matin : Pris en main par ma guide, nous partons à la recherche
dune salle pour nous accueillir. Mardi 9 juin, après-midi : Trois autres nous ont rejoint à 14h. Je leur parle un peu de mon écriture, des liens entre lécriture et le cinéma. Ils veulent voir Lhomme debout tiré de mon roman Ils désertent, mais nous navons pas lautorisation dutiliser la télévision et le lecteur présent dans la salle. Laccompagnatrice essaiera de lobtenir (en fait, on renoncera). Jexplique encore les modalités de lédition 2026 du Festival de lécrit. Je leur donne à lire les exemples des textes qui ont déjà été primés chez eux les années précédentes. Jessaie de les faire se concentrer sur lécriture mais lun des nouveaux ne tient pas en place et distrait les autres. Cest pourtant lun des plus instruits. Il a vingt ans, mexplique quil a quitté en cours dannée sa terminale (dans la vente) pour rejoindre la case prison. Il est en détention provisoire. Malgré son agitation, il sera capable décrire un texte assez fin sur la base de « Je me souviens » de Georges Perec (source inépuisable pour les ateliers décriture). Les autres seront également productifs, lun écrira un poème sur la plage de sa ville natale et lEspagnol traduira dans sa langue un extrait de mon roman Ils désertent ! Mercredi 10 juin, matin : Je suis tout seul aujourdhui, mon accompagnatrice ne reviendra que la semaine prochaine. Je dépose ma carte didentité à laccueil et je tente de me repérer dans le bâtiment pour retrouver la salle, qui, par chance, est libre. Je retrouve quatre des participants dhier, plus deux nouveaux, lun très calme et un autre, nerveux et anxieux. Jexplique à nouveau les modalités du Festival de lécrit. Les habitués demandent à parfaire leurs textes dhier. Celui qui ne tenait pas en place hier recommence son manège et le nerveux ne le supporte pas. Je crains que la situation dégénère, mais les deux protagonistes connaissent leurs limites et le nouveau demande à un gardien douvrir afin quil puisse regagner sa cellule. Il ne reviendra pas (japprendrai par les participants la raison de cette dispute, la prison est un monde particulier avec ses propres règles). Nous reprenons les textes de la veille et la séance est tout de même productive. Le dernier à être arrivé, celui qui est très calme (il se défini comme timide) écrit un beau texte, très sensible. Mercredi 10 juin, après-midi : Après avoir de nouveau déposé ma carte didentité, je retrouve mes habitués, non sans peine, car la salle de cours que jai occupée depuis hier est prise. On finit par me donner accès à la bibliothèque qui nest pas ouverte cet après-midi. Celui de ce matin (le calme) nest pas revenu et cest dommage, il avait, je crois, beaucoup de choses à exprimer et de laisance pour le faire. Celui qui ne tient pas en place est aussi absent et cest un repos pour tous. Je consacre une grande partie de mon temps à faire écrire lespagnol sur son passé de conducteur de camion. Il le rédige dans sa langue et je le traduis avec lui, également aidé par lun des détenus dont la famille est originaire dEspagne. Au final cette séance est la meilleure de ces deux jours. Le soir je recopie à lordinateur lensemble des extraits et jai déjà récolté des textes qui tiennent la route pour cinq participants. La suite la semaine prochaine
Ce matin, je suis à nouveau accompagné par la coordinatrice. Nous prenons possession dune salle et nous attendons nos détenus habituels : ils ne seront que deux (les matins sont toujours difficiles en maison darrêt et le lundi encore plus). La séance est toutefois bénéfique. Les deux détenus sentendent bien. Je reprends le texte de celui qui a le plus de difficultés à sexprimer, mais il est volontaire et lautre détenu le motive par ses plaisanteries. Quant à ce dernier, il produit un troisième texte, cette fois-ci sur la coupe du monde. Il aime terminer ses phrases avec des rimes, façon slam. Un troisième arrive pour la dernière heure et nous pouvons également reprendre ce quil a écrit. Cette année, hormis celui qui a écrit trois textes en rimes, le niveau est faible. La dysorthographie et le manque de vocabulaire freinent les expressions. Les inducteurs du genre « je me souviens » ou « Il y a » permettent cependant de débloquer lécriture. Mais je ne peux rien proposer de plus élaboré (lun deux cependant celui qui a le niveau le plus faible - est sensible à la beauté des poésies haïtiennes que je leur montre en exemple). Lundi 15 juin, après-midi : Nous retrouvons la même salle que ce matin, mais cette fois-ci, le vieux prisonnier espagnol nous a rejoint en sexcusant de ne pas avoir pu venir le matin : ces maux de tête -conséquence dune vie de routier- lont empêché de se lever. La séance se révèlera productive pour chacun. Tous aiment reprendre ce quils ont déjà écrit et continuer. Nous faisons signer des fiches de participation pour le festival de lécrit Mardi 16 juin, matin : Je démarre cette dernière matinée tout seul. Après avoir laissé ma carte didentité à lentrée, on me remet ainsi lobligatoire petite alarme (dhabitude, cest laccompagnatrice qui la porte). Lappareil est destiné à sonner automatiquement lorsquil est en position couché (et le porteur allongé !). Mal accrochée à une poche de mon jean, je déclencherai la sonnette quelques secondes. Je perds du temps à trouver une salle libre, les salles de cours sont occupées et je redescends à laccueil pour chercher les clés de la bibliothèque, seul lieu muni dune petite serrure individuelle à destination des bénévoles qui gèrent les livres (ça nempêche pas la salle dêtre fermée par une autre lourde clé). Toutes ces péripéties sont finalement le reflet de toutes les difficultés daccès à la connaissance et à la culture dans ce type dendroit. Mais on ne peut sy soustraire, cest le jeu (de clés). Les trois habitués arrivent : le vieil espagnol, celui qui va sortir sous bracelet électronique dans 15 jours et celui qui ma commencé un très beau texte sur sa passion de laviron ! On continue, on avance dans le hors-temps de lécriture. Mardi 16 juin, après-midi : cest ma dernière demi-journée, la huitième. Au total, cette durée multipliée par deux par rapport à lannée précédente a été bénéfique. Nous avons pris plus de temps pour discuter, aborder de biais lexpression écrite qui est redoutée par les détenus, spécialement cette année. Je retrouve ainsi mes trois participants de ce matin. Laccompagnatrice est également présente et nous pouvons finaliser les inscriptions pour le festival de lécrit. On met en place en effet un véritable contrat de cession pour les textes, comme chez un vrai éditeur. Le festival de lécrit est en effet publié chaque année sous la forme dun petit recueil mêlant les dizaines de structures y participant sur cinq département (cette année cest la trentième édition !). Nul doute que sur les quatre inscrits, plusieurs auront leur place dans cette brochure. En effet, les textes produits ont été remaniés, améliorés par eux-mêmes et les participants se sont pris au jeu. Quel plaisir de voir lun deux numéroter ses pages. Je fais un véritable roman, sétonne-t-il. Pour lespagnol qui na pu écrire que dans sa langue natale (mais qui a été capable de traduire lui-même en français ce quil voulait dire), nous avons gardé beaucoup dexpressions dans sa langue dorigine, pour plus de justesse et dauthenticité. Et puis vient la fin de notre atelier. Je regarde leurs sourires. Je crois quils ont apprécié ces quatre journées particulières qui les sortent du quotidien de la Maison darrêt. On se serre la main et on se souhaite une bonne continuation. Le vieil espagnol me regarde dans les yeux, la poignée de main est appuyée. Nous avons beaucoup échangé ensemble. Je lui souhaite le meilleur pour ses 75 ans : quil retourne bientôt en Espagne retrouver ses enfants et ses petits-enfants. Toda una vida, a-t-il écrit. (19/06/2026) |