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Paul Léautaud,
un peu à l'écart de la ville

Le 18 juin 1940, tandis que le Général de Gaulle lançait son solennel appel à la résistance depuis Londres, Paul Léautaud écrivait dans son Journal Littéraire : " A Fontenay, on voit très peu de la guerre, les allemands ne faisant qu'y passer en motocyclette, peu nombreux, et chez moi, un peu à l'écart de la ville comme je le suis, isolé dans mon grand jardin, rien de changé à ma vie. C'est comme si elle n'était pas."

69 ans, 2 mois et 26 jours après, ce 13 septembre 2009, c'est en voiture que j'arrive à Fontenay mais j'aurais pu venir à pied de mon appartement, situé à seulement un kilomètre et demi de ce qui fût la demeure de l'écrivain. Je me suis garé en contrebas, c'est un dimanche matin, il fait beau, aucun bruit, on se croirait en province. Je monte l'étroite rue Guérard. Au milieu de l'alignement des petits pavillons de banlieue qui s'érigeaient au tout début du XX° siècle, une trouée s'évase en direction d'une de ces petites résidences des années soixante-dix à faux aspect de luxe. Je m'avance au hasard : sur ma droite, une maison modeste, mal entretenue ressemble vaguement aux quelques rares photographies prises à l'époque où Paul Léautaud vivait encore, au début des années cinquante, pour les plus récentes. Sur la porte fatiguée, quelques noms sur des sonnettes et comment croire qu'autant d'appartements (maintenant inoccupés ?), même modestes, se sont entassés entre "les quatre mur et un toit, c'est tout ce qu'il me faut" comme se plaisait à le raconter l'écrivain dans ses entretiens radiophoniques avec Robert Mallet. "Et puis, en 1911, j'ai tout de suite été attiré par cette rue isolée où les voitures passent encore à peine aujourd'hui", ajoute t-il. En effet, je n'entendrai aucun bruit de moteur, ne verrai personne pendant le temps que durera ma visite et dieu sait si j'ai pris mon temps à errer dans cette impasse. Paul Léautaud aura ainsi habité 45 ans dans sa maison, jusqu'à sa mort. "Je me suis tellement plus que je n'ai jamais déménagé... J'ai eu au moins trois cents chats et cent cinquante chiens. Ils sont tous morts de leur belle mort, chez moi, et ils sont tous enterrés dans le jardin.". Et c'est justement un chat que je remarque enfin et qui m'épiait tranquillement tapi dans les feuilles tombées : je sais alors que je ne me suis pas trompé de maison.


Et puis, ici, tout ressemble à ce que j'ai parcouru depuis l'été dans les 8000 pages, Journal Littéraire et Oeuvres comprises, d'une lecture marathon dans laquelle je me suis plongé avec délices et en détail. C'est alors se souvenir du fouillis inextricable du jardin, relaté au fil des pages, c'est le peu de considération pour l'ordre et le ménage de l'occupant des lieux et comment un tel lieu garde l'empreinte du chaos.


Donc, il faut tout examiner, tout retenir, tout comparer. Le garde-corps de la fenêtre est-il le même que sur les vieux clichés ? La pierre du seuil a-t-elle conservé la traces des pas de Léautaud ?

Par la fenêtre du rez-de-chaussée, la même qui demeure grande ouverte sur la vieille photo (on devait être en été, partout des animaux éveillés, chiens maigres dans l'ombre ou baignés de soleil), on aperçoit le papier peint, la volée d'escalier qui monte au premier étage. A l'étage était sa chambre, mais aussi son bureau, sa cuisine, le refuge de ses chats, de la guenon qu'il avait recueillie, venue dans son jardin par un hasard incroyable. C'était le refuge des mois d'hiver sans charbon, pendant l'occupation, un poêle à bois et les arbres mouillés du jardin comme unique combustible, le reste de la maison demeurant glacé. 
Imaginer la main de Léautaud saisissant la rampe patinée.


Mais le chat me fait signe (Léautaud avait horreur des phrases qui commencent par "mais") et m'invite à le suivre au jardin. Ici, tout est grand ouvert, on peut  facilement faire le tour de la maison. Sur des films aux archives de l'INA, c'est de cet endroit que Marie Dormoy, la dernière amie, témoigne de l'écrivain. Les arbres cernent la maison mais le soleil arrose la façade arrière, presque curieusement identique à celle qui donne sur le passage. C'est d'ici qu'est photographié l'écrivain, les arbres pareillement déplumés. Je ramasse un marron, c'est l'époque, et je pense à la guenon : Léautaud raconte que c'est au sommet de l'arbre qu'il l'a trouvé un jour, bombardant de bogues les chiens énervés qui aboyaient dessous.


 

"Ce soir, à la fenêtre, le jardin, l'espace, le silence presque complet." (Journal Littéraire du vendredi 6 juillet 1951). Il y a une photographie qui le représente, l'air pensif et remué de phrases pareilles. Assis à l'intérieur sur une chaise longue d'extérieur, la porte est grande ouverte, sans doute, il me semble, de ce côté du jardin. Ce devait être ses quartiers d'été. A l'époque des volets clos, mille détails cependant pour en restituer l'ambiance : quelques roses tardives, l'oblique de la lumière sur une charnière, des feuilles dispersées par le vent et qui grattent à la porte comme la patte obstinée d'un chat qui veut rentrer.

En ressortant du passage, j'aperçois seulement le discret hommage que la mairie a installé et qui s'est enfoncé dans le feuillage. Sur la plaque, on a reproduit la mention "écrivain français", la seule que Paul Léautaud avait désirée avoir sur sa tombe. "Ami et protecteur des chats et des animaux", passe encore mais il aurait  vivement dénoncé à coup sûr le "étranger à toute inquiétude philosophique"... De l'endroit, on voit au loin, la porte d'entrée perdue sous les frondaisons. Je rejoins la tranquille rue Guérard et la silhouette de Léautaud me poursuivra longtemps.

 

En guise d'épilogue, voici une des dernières photographies de Paul Léautaud : elle fût prise le jeudi 26 janvier 1956 chez le Docteur le Savoureux, à la Vallée aux loups. L'écrivain, affaibli, (il venait d'entrer dans sa 85ème année le 18 janvier) avait accepté de quitter le samedi précédent et pour la première fois depuis 45 ans son domicile de Fontenay, emmené par la fidèle Marie Dormoy. Ce jeudi 26 donc, il écrit encore dans son journal :
"Ce matin, une heure avant le déjeuner, Mme le Savoureux me dit qu'elle a la visite de photographes envoyés par Paris-Match pour prendre des photographies de moi à la Vallée aux loups. Elle leur a dit qu'il faut qu'elle me demande si je consens. Je lui ai demandé à elle : "Qu'est-ce que vous en pensez ? Moi vous savez, je trouve cela assommant, surtout fichu (habillé) comme je suis. Je ferai ce que vous voudrez. Dites vous oui ? Dites vous non ?" . Elle répond : "Dites oui, mais si".
On est alors passé dans plusieurs pièces de l'habitation dans les quelles les photographes ont travaillé à leur volonté et pris tous les clichés qu'ils ont voulu.
Je ne connaissais pas tous les salons, mobilier, décors, objets d'art de ces pièces, avec leurs objets d'art, portraits, sur toute l'époque de Chateaubriand.
C'est une merveille."
Ce jeudi 26 janvier 1956, ma mère mettait au monde ma soeur aînée.
Vingt-sept jours plus tard, Paul Léautaud mourrait avec un dernier mot d'esprit : maintenant, foutez-moi la paix ! J'en préfère un autre, plus de circonstance, plus gai aussi : "la mort est une clownerie".

 

(6 novembre 2009)