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Notes d'écriture



Alors que j’entreprends un livre qui évoque des deux cent trente dernières années, je suis confronté comme pour Vie prolongée d’Arthur Rimbaud à restituer la langue d’origine (enfin pas tout à fait, l’action se déroulant en terre étrangère), c’est à dire celle qui avait cours à l’époque. En effet, comme pour VPAR, je retrouve la puissance de ce vocabulaire issu du XIXème siècle, particulièrement foisonnant et apte à retracer l’ambiance. Et comme j’ai en ligne de mire Les Misérables de Hugo et La Guerre et la Paix de Tolstoï, j’écris dans le style avec personnages varié et formes désuètes de la conjugaison au passé simple et à l’imparfait. En revanche, Vie prolongée d’Arthur Rimbaud s’achevait en 1921, et le style de l’âge d’or du roman balzacien, même s’il était déjà ébranlé par une certaine modernité, avait persisté jusque-là avec Proust : je n’avais donc pas pu faire évoluer de façon spectaculaire ce style. J’ai en projet pour Y dont l’action traverse le XIXème, le XXème et notre début de nouveau millénaire de faire coïncider les évolutions de notre langue avec l’époque traversée, en gros de faire coïncider l’histoire de notre écriture avec le cheminement des intrigues.
La difficulté bien sûr est de discerner ces époques d’écriture. L’âge d’or du roman (hugolien, tolstoïen en ce qui me concerne) persiste probablement jusqu’au choc de la Première Guerre mondiale, lequel entérine l’évolution commencée avec l’Art moderne au début du siècle (Picasso, Les Demoiselles d’Avignon, 1907) : côté littérature, voir Cendrars, Apollinaire, le Surréalisme, d’autres… Mais pas Rimbaud, n’en déplaise à ceux qui le perçoive comme un génie annonciateur : il demeure pour moi un poète de l’ancien monde. Le deuxième choc esthétique suit la fin de la Seconde Guerre mondiale : remise en question du nouveau roman, lequel persistera sous des formes diverses bien après Mai 1968. Il faudra que j’aille enquêter du côté de Duras, Beckett, Claude Simon. A l’heure actuelle, la littérature est devenue « profuse et variée » pour reprendre les termes de l’universitaire Dominique Viart. Une tendance tout de même s’étale depuis environ deux décennies, le recours systématique au « je » comme forme principale du narrateur (Carrère, Houellebecq, pour ne citer qu’eux). Voilà l’état du chantier de Y dans ces fondements esthétiques à creuser. Et c’est sans compter que cette analyse française doit être également complétée par les spécificités de cette Europe centrale que je raconte : sans doute que Franz Kafka, Milan Kundera, Ivo Andric et Herta Müller ont autant à m’apprendre.
(17/03/2019)

 

Vouloir rompre le sortilège de Baudelaire : J’habite pour toujours un bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie secrète. Au contraire, vouloir écrire un monument, tenter la longue et vieille distance qu’on n’ose plus : écrire Les Misérables ou La Guerre et la Paix. Convoquer Hugo et Tolstoï, donner au lecteur une distance similaire, signifier : Voilà l’histoire, il faut tout lire. Leur laisser un pavé et l’effort : ce que je tente. En suis-je capable ? Les Misérables et La Guerre et la Paix ont en commun plus de deux mille pages, cinq cents mille mots, trois millions de caractères. Hugo y travaille pendant trois ans entre 1845 et 1848, s’interrompt pendant douze années et le termine en deux ans, de 1860 à 1862. Tolstoï, quant à lui, élabore son œuvre pendant dix ans, de 1863 à 1873, comme s’il prenait la suite de Hugo. Si on veut lire les deux livres à la queue-leu-leu, il faut y consacrer pas moins de six mois en lisant chaque jour vingt à trente pages : qui est capable de s’y coller de nos jours où le monde tourne s’y vite ?   Vouloir écrire un monument, voilà qui est présomptueux, ce que je vise est plus modeste, seulement un tiers des Misérables ou de Guerre et Paix, dépasser un million de signe, peut-être deux cents mille mots, approcher ou dépasser les mille pages : le sujet de Y s’y prête, il me serait même difficile de faire moins. Il y a aussi la volonté de faire cadeau de deux mois de lecture à qui veut. J’ai toujours pensé qu’un écrivain était un fabriquant de temps, j’ai toujours aimé l’idée qu’à l’époque où chacun se plaint du manque de temps, l’écrivain était un des rares métiers où on peut fournir des heures d’évasion à convenance de chacun. Proposer mille pages, c’est avancer à contre-courant, c’est demander un effort à qui sera intéressé, et, toute proportion gardée, c’est retrouver un art de vivre digne du XIXème siècle avec cinquante jours ou deux mois de lecture ininterrompue. Il y a toutefois une différence entre Hugo, Tolstoï et moi : au lieu des cinq ou dix ans qu’il leur fallut pour rédiger leurs deux monuments, je compte réduire à seulement vingt mois l’écriture du mien.
(11/03/2019)


Vous avez tout à l’heure évoqué l’écriture comme un mélange de fascination et de dégoût. De plus, lorsque le passé s’insinue dans le présent, il est douloureusement vivant. Les angoisses, l’arbitraire auquel vous étiez soumise, la douleur due au décès de vos amis, la fureur de vous être fait voler votre existence, rien n’est révolu.

Oui, l’écriture est une nécessité intérieure qui vient à bout d’une résistance intérieure. J’écris toujours pour moi et contre moi. Pour mettre une chose par écrit, j’attends toujours qu’elle soit inéluctable. Je retarde le moment de l’écriture, sachant que dès le début, elle m’envahira tellement que j’en aurai peur. Une fois que je suis dedans, elle m’avale complètement. Le langage abolit le temps, il embarque le vécu dans une recherche méticuleuse du mot, de la cadence, de la sonorité. Cette minutie a sa rudesse, et une force d’attraction à laquelle je n’arrive pas à échapper ; mais comme elle est aussi enveloppante, je crois qu’elle me sauvegarde. Ce magnétisme de l’écriture existe pour de bon, sinon j’y aurais renoncé depuis des années. Si je parle de rudesse, c’est peut-être aussi parce que je ne choisis pas mes sujets, qu’ils doivent beaucoup à l’arbitraire extérieur, à cette vie volée. Je parle de sauvegarde, sans doute parce que je me pose cette question : suis-je moins atrocement à la merci du vécu parce qu’au bout du compte, ces mots si difficiles à trouver me viennent en aide ? Les mots engendrent une sorte de soif des mots : de nouveaux vocables se forment, et ils me montrent des choses qu’autrement je n’aurais pas vues.
Quand j’écris, le vécu m’observe une nouvelle fois, et il me jette un autre regard : un regard vitreux, tout sauf naturel, comme si le vécu se connaissait à la perfection, tout en s’ignorant totalement. Ce qui s’est déjà produit se reproduit, quand on écrit. Dans le vécu, par conséquent, rien n’est achevé. La réussite ou l’échec de l’entreprise tiennent à la langue : mes hésitations et ma peur de ne pas être à la hauteur de ce regard vitreux, peu naturel, viennent de ce dilemme. J’ai beau hésiter, j’en viens toujours à me mettre à écrire, à un moment donné. Je me fie à l’écriture depuis des années, je crois. Et donc, au fil du temps, j’ai adopté cette habitude extérieure à moi : à l’aide du langage, j’essaie de jeter un nouveau regard sur ma vie, ce qui suppose de l’endurer une seconde fois. Pourtant, au sein de cette habitude, j’ai toujours peur d’un double échec, de n’arriver ni à l’observer de nouveau, ni à l’endurer une seconde fois. Ce double doute est nécessaire, sinon on a déjà perdu, au fond.
Vous est-il arrivé de jeter des textes à l’état d’ébauche ?
Peut-être pas de les jeter, mais d’y renoncer provisoirement pour y revenir plus tard. Le début est presque toujours inutilisable. Il m’arrive souvent de me lasser de la première personne, mais au deuxième, troisième ou quatrième chapitre, si je m’aperçois que le mot « moi » donne à la phrase un caractère autrement plus sensuel, le texte restera ainsi, même si j’en ai assez. Bien que le texte semble achevé, je le relis une vingtaine de fois. Chaque lecture donne une nouvelle variante. Ce sont souvent des détours, et je reviens à la toute première version. Mais ce n’est pas inutile, car la validité de cette première version, je ne la vois qu’après avoir essayé une vingtaine d’autres possibilités.
C’est exactement ce qui m’arrive quand je relis un de mes textes d’autrefois : ce n’est pas leur teneur que je voudrais changer mais le souffle des phrases.
Que savez-vous en premier, quand vous commencez un nouveau livre ? Sur quelle période vous allez écrire, sur quelle situation, sur quelles personnes – où est la matrice, si l’on peut dire ?
Souvent, c’est une seule situation, une situation initiale qui, à elle seule, a déjà une connaissance approximative de l’ensemble. Approximatif, c’est le contraire de précis, or écrire suppose un maximum de précision. Ce que je veux dire, par « approximatif », c’est qu’il reste encore tout le travail d’agencement, de structuration, de succession des détails. Il s’agit de mentionner ou d’omettre, de suggérer ou d’accentuer, d’allonger ou d’abréger, d’exacerber ou de tempérer, d’expliciter ou de mettre en retrait – le tout simultanément. On sent là une réorientation : la logique de la réalité se soumet à la langue. Autrement, il n’y a pas de récit. Je ne peux pas prédire ni même prévoir comment la langue va décaler ma connaissance du vécu, va la démonter, la reconstruire d’une autre façon, jusqu’à ce qu’une séquence de mots lui corresponde plus ou moins. Une séquence verbale devient une vérité fictive, et pourtant, sa facture est artificielle, l’irréel acquiert de la validité, dans le texte, grâce à un langage adéquat. Quand un sujet est inquiétant, ou justement parce qu’il l’est, il doit avoir de la beauté, une fois dans la langue. Je ne supporterais pas d’écrire si l’essentiel du texte n’était pas la vérité inventée de la langue, celle où le beau fait mal.
(Extrait de Tous les chats sautent à leur façon, d'Herta Müller, les questions sont d'Angelika Klammer)
(03/03/2019)

 

 


J’aurais pu intituler cette rubrique l’écrivain sur ses terres, mais après avoir vu à la télévision l’héritier du comte de Paris (enfin je crois, je me perds toujours dans la noblesse) qui revendiquait l’héritage de papa en souhaitant endosser la couronne des rois de France, j’ai trouvé que l’écrivain en son royaume était bien trouvé pour évoquer la rencontre que j’ai eue avec les lecteurs de ma propre ville. Il y a toujours un petit côté snob et aristocrate de se montrer ainsi dans son environnement familier. Toutefois, le fossé est moins grand que pour le comte de Paris, qui veut bien dans sa grande bonté qu’on s’adresse à lui autrement que par « Monseigneur » ou « mon prince » (il revendique ainsi s’adresser à tous les français y compris les gilets jaunes - si, si, il l’a vraiment dit-). Pour moi donc, la plupart de ceux qui me connaissent m’appellent Thierry, c’est plus simple. Car la grande caractéristique d’une signature à domicile est qu’on y invite ceux qu’on connaît, membres d’associations qu’on fréquente, famille, amis. Et puis l’écrivain en son royaume est connu : pas moins de six pages d’interview et de critiques pour Sans trace, quinze jours dans le magazine du journal local avant ladite rencontre-dédicace. Du coup, on m’en parle lors de rencontres diverses au hasard de ma vie sociale active (il ne faut pas croire que la province est sclérosante, on participe autant aux sorties que dans les grandes villes et les propositions culturelles sont aussi nombreuses). Par exemple, à côté de quelques personnalités de la ville côtoyées lors d’un concert de l’Octuor Mendelssohn, j’ai revu Michel Bernard et, à ma dédicace, est également venu en voisin Pierre Rival, tandis que j’ai eu grand plaisir à retrouver Armand Gautron venu me saluer juste avant : voilà pour quelques écrivains qui résident dans mon royaume. Et la vie locale réserve toujours quelques surprises, comme la fois où j’ai discuté littérature avec un voisin, lui rejoignant sa camionnette d’artisan et moi en sabots de jardin, outils à la main. Et récemment, suite au fameux article, une dame m’a laissé un message sur mon téléphone : elle ne savait pas où trouver mon livre. Eh oui, on oublie toujours que les livres ne sont pas au faible rayon librairie-papeterie des supermarchés à côté des aspirateurs, non, c’est tout, sauf des livres, ça, ma bonne dame… Il faut aller dans des vraies librairies, tenues par de vrais libraires, et non des poissonniers recyclés au rayon livres. En parlant de vrais libraires, il y avait autrefois dans ma ville natale une vraie librairie qui a fermé. Faute de repreneur, les deux ou trois libraires ont été embauchés par une grande surface au rayon livres, c’était plutôt pas mal, sauf que leurs compétences se sont fondues dans la grande machinerie des commandes en gros, et peut-être même ont-ils échoué au rayon poissonnerie. Ainsi, il est impossible faute de librairie à de trouver mon livre à Langres, là où je suis né, ni même de le commander via le supermarché local : place à l’anonymat des centrales d’achat sur Internet. L’écrivain en son royaume se sent dépossédé de ses biens : diantre !
(25/02/2019)

 

 

C’est toute une expédition pour arriver jusqu’au lycée Jean Jaurès d’Argenteuil. Pour moi qui habite dans le Sud de Paris, il faut prendre le RER (ou le Métro comme ce fût le cas à cause de perturbations), rejoindre la Gare Saint-Lazare où le trajet final ne prend qu’un petit quart d’heure. Pour autant, on n’est pas arrivé lorsqu’on débarque à la gare, car le lycée est encore à quatre kilomètres. Mais en ce tout début d’après-midi, il fait beau, la perspective de prendre le bus ne m’a jamais ravi, je décide donc d’arpenter Argenteuil, après tout, la marche complètera agréablement les neuf kilomètres de course à pied du matin. De plus, je ne connais rien de plus instructif que d’aborder une ville par ses trottoirs et ses rues. J’ai l’impression de toucher la peau d’une ville, où quelque chose d’intime et de caché va se révéler. On traverse d’abord le centre-ville plutôt cosmopolite. Des boutiques indiennes voisinent avec des bijouteries et des restaurants de toutes nationalités. Et puis, sans transition, après quelques carrefours, on entre dans des zones pavillonnaires, très différentes de celles de ma banlieue sud. Ici, l’habitat est modeste, les maisons minuscules et les rues étroites. Pas d’opulence, pas de pavillons de cadres sup., aucune boboïsation, on sent que la ville est d’abord pragmatique, orientée vers le quotidien, faire bouillir la marmite, la vie quoi. Je longe un garage de véhicules d’occasion qu’on retape allègrement à coup de marteaux. Devant moi, une palissade cache la construction d’un futur entrepôt. Je dois approcher du lycée. Je demande ma route à un employé communal tout heureux de pouvoir me renseigner et qui me donne force détails pour parvenir à l’établissement. L’entrée du lycée est libre, on n’a pas besoin de montrer patte blanche à une guérite, comme ça se fait de plus en plus, transformant malheureusement notre scolarité en univers carcéral du grand savoir. Bref, me voici dans les lieux et Agnès, la professeure de français vient m’accueillir.
Il est temps de dire pourquoi je suis ici. Depuis quelques années, je participe à un projet initié par l’académie de Versailles et qui s’intitule Écrire le travail. Le lycée Jean-Jaurès a eu la bonne idée de faire plancher leurs élèves sur ce thème avec des écrivains différents et prévoit d’exposer fin mars les travaux réalisés. Ma venue est ainsi une prise de contact avec une classe de seconde qui va participer. Pour cette seule et unique séance de travail, il convient d’avancer vite. J’aimerais faire toucher du doigt aux élèves le fonctionnement de l’écriture, les rouages qui mettent en jeu à la fois l’auteur et le lecteur. Le sujet du travail sur lequel les élèves vont écrire possède la difficulté de sa banalité : comment décrire le quotidien ? le fait de se rendre au travail ? la succession des gestes ?
Nous sommes installés dans le CDI, dans une configuration que je juge parfaite : deux moitiés de classe successives pendant une heure et demie. La première demi-heure est consacrée aux questions : les lycéens ont lu FdR auparavant et ont rédigé beaucoup de questions sur le métier d’écrivain. Cette prise de contact est très importante pour moi, nous faisons mutuellement connaissance et je peux démystifier le « métier » d’écrire (Quand vous aviez nôtre âge, vous étiez bon élève ?.... Euh…). Lorsque les questions sont épuisées, nous constatons que nous nous sommes rejoints : ils appréhendent mieux ce que peut-être un auteur et, de mon côté, je suis redevenu lycéen… Nous sommes sur un pied d’égalité et l’écriture proprement dite peut commencer. Je commence par leur expliquer ce que je crois être une phrase littéraire par rapport à une phrase qui serait uniquement informative. Et puis nous dérivons sur deux textes de Georges Perec que j’adore, uniquement composés de verbes (Emménager / Déménager in Espèces d’espaces). Je leur propose d’écrire à la manière de Perec uniquement à base de verbes, la répétition d’une situation banale de leur quotidien (se lever, aller au lycée). Les résultats sont étonnants, très vivants et très riches. Tous sans exception jouent le jeu avec enthousiasme, lisent leur production avec entrain et se rendent compte au final qu’avec uniquement des verbes, le lecteur arrive à saisir une ambiance et à imaginer tout ce qui ne figure pas dans le texte : et si c’était cela la littérature ?
(11/02/2019)

 

 

 

L’écriture à la plume n’est pas mon apanage. Depuis que l’ordinateur personnel existe, donc au milieu des années quatre-vingts pour moi, j’ai relégué les stylos et les crayons et le vieil adage qui stipule que la belle écriture est la science des ânes m’a bien servi. Je n’ai jamais eu envie d’imiter les écrivains qui m’ont précédé et les brouillons de Proust m’indiffèrent. Au pire, si j’avais des interrogations, des notations sur le livre en cours, je les intégrais en bas du texte constitué ou sur un fichier de notations à part. Pour autant, je ne rechigne pas à l’écriture manuelle, j’aime les beaux stylos-plumes, je rédige parfois de vraies lettres avec timbres et enveloppes, portées par un vrai facteur, sans compter que mes études de lettres ne m’ont pas laissé le choix quant au moyen d’expression pour les devoirs et examens.
Il y a quelques années, une amie libraire m’a offert en guise de clin d’œil un carnet vierge intitulé Feuilles de route et dont la couverture imite celle des romans de chez Gallimard. J’ai trouvé à l’utiliser lorsque j’ai rédigé ma thèse. En effet, dans la grande bousculade intellectuelle qui accompagne ce genre d’exercice, il est parfois (souvent) plus simple de saisir ce bloc-notes situé à vingt centimètres de l’ordinateur et d’y noter la phrase à ne pas oublier, le truc à penser absolument, la référence à consulter. Il est écrit au crayon de papier, avec parfois des titres sentencieux, notes de thèse, accompagnées de la date : ainsi la première note date du 20/01/2017 (et le carnet est dédicacé à la date du 1er mai 2016 – je me souviens nous étions avec l’amie-libraire à Arras, au salon Colères du présent). La dernière date précise un énigmatique 10 octobre à 14h, c’est d’ailleurs la dernière notation du livre, et je suppose que c’est la dernière réunion prévue avec mon directeur de thèse, puisque je passerai le grand examen deux mois plus tard. En fait j’ai noirci vingt-six feuillets recto-verso. La plupart de mes notes sont sibyllines : titres d’ouvrages à ne pas oublier de citer, comptages divers de bibliographies, études à ne pas négliger : « la question du je », ais-je inscrit le 30 mars, ou encore « la fiction en équilibre » (au 30 avril). Bref, le carnet a alors pris l’allure d’un pense-bête. Je ne suis pas sûr de l’avoir exploité à fond et d’avoir tout relu. Certains axes de travail ont été biffés, d’autres ont été entourés mais je me souviens avoir utilisé la plupart de ces pistes, par exemple le « penser à replacer interview Robert Linhart par Laure Adler ». C’est vraiment un work in progress.
Pour le nouveau livre Y, j’ai repris la méthode du carnet et celui-ci s’appelle justement « carnets » dans la même collection rouge et or gallimardesque. Il est cette fois ci écrit au stylo-plume, et c’est important pour moi, de prendre mon pencil préféré dans le tiroir de droite, tandis que je saisis à gauche de l’ordinateur le calepin, il y a là un petit rituel de réflexion et de lenteur plus propice à la notation romanesque. Aucune date n’y figure contrairement à Feuilles de route. Les notes sont parfois longues : tentatives d’écritures de paragraphes, réflexions notées suite à la consultation d’archives tout azimut, éléments à fouiller, à reprendre ultérieurement. Là aussi, c’est un work in progress. A cette date, dix-neuf feuillets sont utilisés en cinq mois, peu de rapport en fait avec les vingt pages hebdomadaires auxquelles je m’astreins (voir ci-dessous, l’avant-dernier article du 21 janvier sur la comptabilité des pages).
(04/02/2019)

 

 

 

Alors que les médias traditionnels ne se bousculent pas pour saluer Sans trace après un mois de parution (à part Libération), quelques blogs en rendent compte avec enthousiasme et je ne boude pas mon plaisir de les évoquer. Certains sont des blogs de lecture (Clara et les mots, Mots pour mots), d’autres sont plus politiques comme Danactu, dont j’adopte immédiatement le très beau slogan : « résister c’est créer ». La plupart ont déjà rendu compte de quelques-uns de mes livres précédents : c’est étonnant de s’apercevoir « qu’on vous suit » alors que je demeure toujours persuadé que mes livres, souvent mal placés dans les librairies, se vendent par chance ou par malentendu (lors de ma dernière rencontre à la librairie Rimbaud de Charleville-Mézières pour la sortie de VPAR en poche, j’ai vendu un livre «  par dépit » à un lecteur déçu de s’apercevoir que le livre qu’il cherchait – d’un autre auteur- était indisponible). Bien-sûr, entendre parler du livre tout juste paru d’une belle façon me touche au cœur : j’ai l’impression d’avoir réussi quelque chose qui me paraissait incertain, ou du moins dont l’élaboration me paraissait confuse et l’histoire tarabiscotée. Pour certains, Sans trace est de la même veine qu’Ils désertent. Je me souviens, à la parution de ID, de mes craintes similaires d’avoir écrit une histoire étrange qui n’intéresse personne.
La lecture de ces articles me donne une idée de ma représentation en tant qu’auteur, de la manière dont je peux être perçu, de l’image politique que je donne. Libé, Danactu me positionnent à gauche toute (pourquoi pas, même si mes idées politiques confuses ne sont pas partisanes) parce que j’écris sur des gens ordinaires et des préoccupations quotidiennes, ce qu’on résume souvent par « roman social ».  L’autre image que je donne est celle d’un écrivain préoccupé par la banalité de nos vies et le mot qui revient souvent est « humanité » : je me sens en accord, l’humanité, pour les caractères plutôt optimistes comme moi, résulte de notre part de créativité décuplée par le quotidien, le fameux « aide-toi et le ciel t’aidera ». C’est probablement une des raisons qui me font opter pour le roman, parce que ce genre n’apporte jamais de réponse, de leçon (sinon ça s’appelle un essai), mais un éventail de solutions et le hasard bien souvent choisit à notre place. Autre fierté aussi, on dit que j’ai une écriture « fine », « précise », ça me ravit parce que souvent j’ai l’impression d’être un peu à côté du style, comme si je marchais sur un chemin incertain en faisant attention de ne pas salir mes chaussures, en calculant mes pas et en retombant parfois lourdement dans une flaque.
Et puis ce qui me plait dans ces blogs qui existent depuis longtemps, ce sont justement leur persistance en dehors des modes à l’époque des chaînes Youtube et des mirages Facebook (citons aussi celui, institutionnel mais vivant, de la Médiathèque départementale du Doubs). Cela garantit des visions honnêtes, me semble-t-il, à l’écart d’influence et d’audimat, de retour d’ascenseur et autres intérêts partagés. Les maisons d’édition qui se contentent à 99% des médias hors Internet, devraient s’en préoccuper davantage (après tout peut-être pas, évitons le trafic d’influence). Enfin ce qui me plait également, ce sont les commentaires, les vraies discussions entre lecteurs sur ce qu’on aime, ce qu’on n’aime pas et pourquoi.
(28/01/2019)

 

L’écriture pour moi est avant tout une histoire de mimétisme. Lorsque j’ai écrit pour la première fois un long manuscrit (Martin Martin) à l’âge de vingt ans à une époque où l’ordinateur n’existait pas et où je me sentais trop éloigné des machines à écrire, j’avais choisi un carnet à cet effet qui ressemble le plus possible au format d’un livre. Je m’astreignais à vouloir y écrire au stylo comme si le livre (l’objet livre) allait se constituer de lui-même, non pas par la simple magie de ce que j’écrivais, mais seulement parce que la calligraphie, les mots les phrases étaient disposées, ajustées comme celles d’un livre. Mimétisme donc, qui m’a poursuivi dix ans plus tard lorsque j’ai voulu reprendre et terminer cette première histoire. Et entre temps, l’ordinateur était apparu, apportant avec lui les caractères imprimés semblables aux contenus des romans, un pas de plus donc vers la ressemblance avec la forme d’un livre.
En revanche, je ne sais pas exactement quand m’a pris cette obsession de vouloir calculer, estimer le nombre réel de pages de chaque « tapuscrit » entrepris ( le manuscrit avait entre temps viré en tapuscrit, c'est-à-dire en accumulations virtuelles de pages de traitement de texte, relayées en existence physique par le biais d’imprimantes). Toujours est-il qu’à la sortie de mes deux premiers romans en 2000 (La Réserve et Central), chez deux éditeurs différents, j’avais un point de comparaison entre la mise en page que j’avais effectuée sur ordinateur et le résultat final et physique du livre terminé. Les publications s’accumulant, j’ai fini par simplifier mon estimation entre d’un côté ce que j’écrivais sur un traitement de texte familial avec une police de caractères et une mise en pages classiques et de l’autre ce que ça pouvait donner une fois le livre imprimé : il suffit d’aller dans l’onglet statistique, de regarder le nombre de caractères avec espace et de considérer que 1000 characters with space (j’ai un Word anglais) sont à peu près équivalents à une page de roman. Citons comme exemple Ils désertent, 243000 caractères et 252 pages au réel, simple non ? Le suivant, Faux nègres, avec 446000 caractères et 422 pages au final respecte à peu près cet abaque, de même que Journal de la canicule, paru un an plus tard, roman de 255 pages et de 270 000 caractères. La variation est faible, moins de 10%, car les trois livres cités ont la même dimension. On peut comprendre en effet que le format utilisé fasse varier : pour Vie prolongée d’Arthur Rimbaud, je crois me souvenir avoir écrit 780000 signes, donc, le livre prévu aurait dû approcher les 800 pages, mais un format plus grand que ceux qui me sont dévolus d’habitude a réduit le livre à 415 pages (mais 550 p. en format poche, juste retour des choses…). Le ratio devient ainsi d’environ 1900 signes par pages pour un à deux centimètres supplémentaires en hauteur et en largeur. Sans trace qui vient de paraître en janvier a récupéré la dimension habituellement utilisée pour mes publications et compte 286 pages, or mon traitement de texte dénombre 315000 caractères, je reste dans un calcul cohérent avec mon ratio de 1000 signes pour une page.
Reste maintenant à évaluer Y, le livre en écriture. Je pressens (je désire très fortement en fait) un roman épais, façon Guerre et paix (tiens, c’est drôle "guère épais" : je n’avais jamais remarqué le jeu de mot de cette épopée de 1600 pages dans mon édition Pléiade). Sans atteindre cette somme, de la manière dont il est lancé, Y pourrait dépasser le million de signes. Ma maison d’édition soucieuse de ne pas effrayer le lecteur proposera surement un format étendu : compter ainsi 500 à 600 pages, sinon, ce sera mille pages ou plus, mais passionnantes, que ce soit dans un grand ou un moyen format !
(21/01/2019)



Le livre qui m’intéresse d’écrire est-il obligatoirement le meilleur ? Question bizarre qui me trotte dans la tête en ce moment. Et d’abord, le meilleur en quoi ? Pour qui ? Parlons de l’auteur en premier, de celui qui pond l’écriture mot après mot, phrase après phrase, patiemment. Et qui accumule ensuite les livres : la bibliographie de Sans trace indique 15 publications en 19 années, du moins les plus importantes. Mettons que le meilleur pour un écrivain reste encore le livre à écrire (donc celui qui m‘intéresse, l’enjeu du moment) sinon pourquoi s’acharner ?
Mais en même temps, les parutions ont biaisé le ressenti : l’auteur a toujours dans sa progéniture ses fils préférés. Ils ne coïncident pas forcément avec le classement des lecteurs ou d’autres professionnels du livre, critiques, membres de jurys divers, même s’ils peuvent influencer. Par exemple, Retour aux mots sauvages et Ils désertent comptent forcément pour moi puisqu’ils ont été tous deux sélectionnés pour le Goncourt et aussi parce que je continue d’intervenir régulièrement pour les évoquer (surtout pour RMS, 9 ans après sa parution tout de même…). En revanche d’autres livres tombés dans l’oubli ont une couleur particulière : Paysage et portrait en pied de poule est probablement l’ode à la ruralité la plus intimiste que j’ai écrit ou Bestiaire domestique qui est un livre de bonheur après CV roman vécu comme rude et difficile à écrire. Et que dire d’Instants handball écrit avec l’ami Delatour et qui ne cesse de susciter des prolongements inattendus ? (voir en Étonnements cette semaine).
Sans doute que la réception critique des livres pèse sur le ressenti que j’en ai a posteriori. J’attendais plus de Faux nègres mais les articles que j’ai gardés montrent pourtant que le livre a été bien accueilli, tandis que Journal de la canicule est passé inaperçu. En revanche, Vie prolongée d’Arthur Rimbaud figure parmi mes meilleurs tirages. Je ne peux m’empêcher de penser que ces dernières publications par ordre de parution vont influer sur Sans trace. L’expérience que j’ai eue de la seule parution en janvier pour Paysage et portrait en pied de poule, s’est révélée très décevante, espérons que Sans trace tirera son épingle du jeu.
Pourtant, ce Sans trace que je ne peux m’empêcher de regarder avec distance comme si sa rédaction m’avait peu intéressée (bizarre, n’est-ce pas) est à mille lieues du livre que j’entreprends en ce moment. Mais rien ne préfigure que ce futur bouquin au nom de code Y, si important soit-il à mes yeux, présentera un intérêt quelconque pour autrui à sa parution (si j’y arrive) : d’où la question récurrente : le livre qui m’intéresse d’écrire est-il obligatoirement le meilleur ? Il y a hiatus. En fait, écrire, c’est se poser des questions tout le temps.
(14/01/2019)

 

Aujourd’hui, c’est officiellement la parution de Sans trace (je simplifierai désormais ainsi pour FdeR les 43 caractères de Il se pourrait qu’un jour je disparaisse sans trace). Enfin, c’est ce qu’indique le site Fayard : parution le 7 janvier, mais le livre est déjà disponible depuis la semaine dernière. Pour preuve, un très bel article de Claire Devarrieux dans Libé le 4 janvier. Ouf ! Je craignais que « Michel Houellebecq sommé de sauver la rentrée littéraire » comme le titre stupidement un hebdomadaire se sente un peu seul… Ceci dit, je n’attends pas forcément grand-chose de cette rentrée littéraire. Janvier a le désavantage de ne proposer que peu d’animations, salons et autres, contrairement à septembre et j’aurais peu le plaisir d’aller me promener. Je n’attends pas grand-chose non plus côté critiques (vieux précepte libertaire), même si le plaisir est grand de découvrir un article favorable comme celui de Libé. Et puis d’autres projets m’accaparent déjà, écrire est toujours étrange, on vous parle du livre qui vient de paraître mais vous, vous devez vous faire violence pour y songer parce que vous avez déjà passé à autre chose. Néanmoins, j’ai traditionnellement ouvert une page spéciale pour Sans trace, où on pourra retrouver la genèse du livre et les articles le concernant.
(07/01/2019)