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Notes d'écriture

 

Les livres qu’on écrit fabriquent leur propre mémoire. Après 16 livres, j’en suis persuadé. Ce n’est pas une question de vieillissement. Les plus anciens (vendus en francs à l’époque) restent tenaces dans la mémoire, dans la mienne je veux dire. Je ne sais pas ce qu’il en reste dans celle des autres, des proches ou des lecteurs. En fait, la mémoire propre des livres se glisse au fil des pages. Contrairement à nos cerveaux ou les réminiscences se perdent dans les circonvolutions du tissu, des lobes et le brouillard de terminaisons nerveuses, les livres gardent une mémoire précise, ordonnée au fil des pages, on relit un chapitre et on retrouve intactes les sensations de l’époque, les circonstances de lecture, ou les situations de l’écriture lorsqu’on les a soi-même écrits. Parfois, il arrive que j’oublie jusqu’à l’essence ou la trame de ce que j’ai autrefois rédigé. Je découvre un livre nouveau, d’un auteur inconnu, et comme je suis plutôt « bon public », je trouve cela pas mal, harmonieux et bien écrit.
La mémoire des livres se constitue ainsi, dans l’entassement du temps, des semaines, des mois et des années après leur parution. Par exemple, Dernier travail, édité depuis la fin de l’été, sort désormais de l’actualité et va commencer à accumuler ces scories mémorielles. Ce seizième livre rejoint la cohorte des autres, va épaissir cette étrange protubérance, qui se confond avec ma propre mémoire.
Mais déjà, un autre livre s’annonce, se déploie tranquillement dans mon esprit d’abord, et sur la page lorsque j’en ai le temps (très peu en ce moment) : nom de code « J », suivant l’habitude prise pour nommer la chose qui s’élabore (voir cette même rubrique au 30/09/2022). Nommer bien-sûr, sert surtout à démarrer déjà la mémoire balbutiante du nouveau livre.
(25/11/2022)

 

Retour aux sources, aux sources de la Marne, parce que je suis revenu à Langres, ma ville natale, même si je n’ai jamais quitté cette rivière puisque je vis plus en aval près de ses berges à 120 km de là.
Par ordre chronologique, prenons d’abord là où je vis, donc près de la Marne déjà large. J’ai la chance de connaître un peu de monde dans ma ville de prédilection, de fréquenter la belle librairie Larcelet comme beaucoup d’amis. Aussi j’aime y présenter le petit dernier de mes livres. Pour Dernier travail, c’était un jeudi soir, la librairie avait renoué avec une « causerie » au fond du magasin. Peu de monde, mais j’ai éprouvé beaucoup de plaisir à ce moment d’échanges, je retrouve des habitués qui me suivent, on se tutoie, parler de littérature devient moins guindé et ça n’exclut pas la profondeur.
Quelques semaines plus tard, ce fut Langres pour deux soirées : le vendredi soir dans la librairie L’antre de livres, et le lendemain pour un débat dans le cadre des RPL (rencontres philosophiques langroises), évènement désormais bien installé dans la ville de Diderot.
A L’antre des livres, comme à Saint-Dizier, peu de monde, mais j’ai été très heureux de rencontrer Ines qui a ouvert cette librairie voici 3 ans. En effet, la petite ville culturelle de Diderot était restée sans librairie pendant longtemps, et ce n’est pas faute d’avoir, à mon petit niveau, tenté d’attirer ici du monde. J’ai été parrain d’une promotion de libraires à Reims voici quelques années et je faisais déjà une pub d’enfer pour ma petite ville natale. Pub qui a dû en marquer certains, car Ines m’a dit qu’elle en avait entendu parler… Bref, à L’antre des livres, je me sens comme un petit parrain de cœur et j’y ai même trouvé un sympathique lecteur, tout juste retraité, qui m’a aidé le lundi suivant à déménager un piano ! Comme disait René Fallet « La littérature mène à tout à condition d’y rester ».
Le lendemain, j’ai eu la joie d’intervenir aux RPL avec Sophie Prunier-Poulmaire (Le Bonheur au travail, Êtres au travail), avec qui je participe depuis plusieurs années au beau projet Écrire le travail organisé par l’académie de Versailles. Le thème retenu « Quelle place pour le travail dans ma vie », trop vaste à traiter en 1h30, réunissait Céline Marty, agrégée de philosophie, autrice de Travailler moins pour vivre mieux, le tout modéré par Jim Gabaret.
Ce docte débat avait un enjeu plus poétique pour moi : il avait lieu en plein milieu de la cour d’école primaire, dans laquelle j’ai joué aux billes et traîné mes culottes courtes. Et puis j’ai revu tout ceux que je souhaitais, Francis Zahn et son épouse, venus en tant qu’éditeurs (Le Pythagore, Liralest), Claire Gondor et ses dynamiques employées qui animent la médiathèque installée dans mon ancienne école, et enfin Chantal Andriot, qui fut l’irremplaçable directrice de la culture, et qui a fréquenté les mêmes classes que moi. Et de nous rappeler les séances de cinéma avec le rideau jaune qui masquait difficilement les vastes fenêtres en forme d’ogive… Et que reviennent les noms de maîtres et de maîtresses, le sympathique, M. Chanteclair, la moins sympathique Mme Vacher qui nous enfermait dans un placard ou dans une cave obscure pour nous apprendre à vivre…
(12/10/2022)

 

J’ai l’habitude de nommer le livre en cours d’écriture via un nom de code (ce fut DT pour Dernier travail, VPAR pour Vie prolongée d’Arthur Rimbaud, Y pour Yougoslave, pour ne citer qu’eux). Généralement, ce nom provient des initiales du titre que je donne au nouveau projet. Parfois, ce titre ne tient pas la route, ne fait pas l’unanimité, mais souvent au final mon éditeur adopte cet intitulé : ce fût le cas pour Dernier travail. Cette manière de donner un nom de code facilite la recherche dans mes notes d’écriture, lorsque j‘entreprends, à la parution, de retracer l’histoire de l’élaboration du livre (ce que j’appelle « le roman du roman »).
J’ai entrepris un nouveau livre. En fait, je venais de terminer DT ou plutôt celui-ci était en voie d’achèvement lorsque l’idée d’un nouveau roman m’a traversé l’esprit. Je me rappelle des circonstances : de bon matin j’écoutais dans ma salle de bain France Culture et une universitaire évoquait quelques règles qui régissaient le monde antique. Les mœurs qu’elle évoquait m’ont poursuivi suffisamment pour que j’élabore une histoire, dans ma tête d’abord. A cette époque, au printemps dernier, mes journées étaient très remplies, activités associatives, ateliers d’écriture, bref, l’heure n’était pas à commencer une écriture au long cours. En revanche, j’ai évoqué l’idée à mon éditrice, mais nous étions dans la préparation de la parution de DT et elle m’a écouté d’une oreille distraite. Et puis, je me sentais vaguement coupable de vouloir commencer un nouvel opus, comme si une sorte de maladie honteuse me taraudait, semblable à un champignon qui repousse inlassablement. A proposer ainsi régulièrement un roman tous les deux ans et même moins (16 en 22 ans, ça fait un tous les 17 mois), j’ai l’impression d’être atteint d’une manie des mots, d’un TOC de la phrase, d’une hystérie du paragraphe et, en cette époque actuelle, où nos irrépressibles et plus profonds désirs sont examinés à la loupe, j’en conçois presque un malaise.
Je ne sais plus quand j’ai jeté les premières phrases de ce nouveau projet, mais je suis quasiment certain qu’elles constituent l’incipit et le début actuel. Ce devait être en juin ou plus probablement en juillet, quelques heures volées à la bousculade des jours d’alors, juste le temps d’amorcer un récit, d’écrire 2 chapitres et à peine 10 pages. En revanche, mes souvenirs sont plus précis en ce qui concerne la suite que je prévoyais : écrire en vacances en août dans la maison des Pouilles que nous avions réservée avec nos amis. Et je tenais aussi à leur présenter ce nouveau projet. Mais là encore, l’idée est imprécise (elle le demeure toujours) et m’empêche d’être convaincu lorsque j’en parle.
A l’heure actuelle, le projet ne dépasse pas 40 pages rédigées. Mais l’histoire que j’ai inventée m’obsède, j’y pense presque chaque nuit, comme une sorte de rêve, une envie que j’aimerais voir se concrétiser et c’est pourquoi j’ai l’impression que ce livre à peine ébauché ira au bout. Son nom de code est J. L’initiale du titre est récente et date de quelques jours à peine. J’avais ébauché l’histoire avec un autre libellé mais qui ne m’a pas satisfait. Là, le récit se charpente, se muscle, surtout dans ma tête, même si je m’efforce de le concrétiser. Est-ce que mon cerveau en garde une empreinte ? Je rêve d’une échographie où je pourrais à loisir m’esbaudir sur ce fœtus d’écriture, examiner sa vivacité, repérer sa colonne vertébrale, estimer la respiration de ses futures pages.
(30/09/2022)

 

Le Livre sur la place à Nancy est le premier salon d’envergure qui ouvre la rentrée littéraire. Chaque année, il suit de quelques jours à peine les nominations au prix Goncourt et il convient aux prétendants de s’y montrer. C’est aussi un fabuleux lieu de débats, de rencontres diverses. Cette année, j’ai évoqué le thème du travail en compagnie de Céline Righi (Berline, éditions du Sonneur, note de lecture à venir) et de quelques chercheurs de l’INRS. Puis, je suis allé à la rencontre de lecteurs à la médiathèque de Seichamps.
Cette édition était particulièrement dynamique, le public était nombreux, les files d’attente devant les auteurs les plus médiatiques atteignaient parfois 2 heures, comme pour ma voisine de table Aurélie Valognes, auteure de romans « feel good ». Cela n’avait rien à voir avec le salon auquel j’avais participé il y a 2 ans en 2020, lorsque Yougoslave était sorti. La pandémie était encore active. Le salon avait été réduit, pas de chapiteau, interventions et dédicaces limitées. En plus, il fallait s’abriter derrière un hygiaphone et chacun devait porter un masque. Une malheureuse lectrice avait tenté de retirer le sien pour me poser une question à laquelle je ne comprenais rien derrière ma vitre et un vigile l’avait rappelée à l’ordre. Bref, l’ambiance était austère.
Cette année, j’ai eu la grande joie d’être lauréat de la Feuille d’or. Ce prix, attribué par les médias lorrains, France 3, France Bleu, L’Est républicain, avait pour mécène cette année Batigère, qui est un bailleur citoyen, très actif à Nancy et à Metz. Tout ce petit monde s’est réuni sur le stand de France Bleu où j’ai été interviewé en direct. Evidemment, j’ai pris beaucoup de plaisir à rencontrer ceux qui avaient ainsi débattu dans le jury. Choisir un livre – peu importe le lauréat – rend vivante la littérature, on défend, on argumente, on met en avant comment et pourquoi on lit, bref, nous nous dévoilons et finalement, nous n’avons pas l’occasion de le faire si souvent. S’y est ajouté une « séquence émotion », comme on dit : Sarah Polacci, commissaire générale de ce salon, et qui avait animé une rencontre avec moi à Vittel autour de Yougoslave en novembre dernier, à tenu a rappelé mon avant-dernier ouvrage, désormais paru en poche, en indiquant que « mon père aurait été fier de moi… ».
Pour en revenir à Dernier travail, qui a ainsi eu la faveur des médias locaux, j’ai de quoi alimenter ma page spéciale, en attendant d’autres aventures à venir.
(15/09/2022)

 

Dernier travail est désormais paru depuis quelques jours et la version poche de Yougoslave sort dans les librairies au moment où j’écris ces lignes.
En ce qui concerne Dernier travail, Libé m’a déjà gratifié d’un bel article une dizaine de jours auparavant, Alternatives économiques aussi, et le journal L’Humanité, qui avait déjà annoncé tout le bien qu’il pensait de mon livre, devrait relayer d'ici la fin du mois une interview concoctée cet été et l’accompagner d’un article critique. Le Monde m’alloue également un entretien à paraître d’ici une quinzaine de jours, Le Figaro profile un papier pour fin septembre. D'autres articles, sans oublier les indispensables blogs de lecteurs et lectrices sont à découvrir également dans la traditionnelle page dévolue à cette dernière parution. Concernant les salons et autres rencontres de la rentrée littéraire, je serai en voisin à Nancy pour Le Livre sur la Place du 9 au 11 septembre, chez le libraire de ma ville le 22 septembre, voici pour les premières dates. A suivre…
(01/09/2022)

 

Guy Chaudet, instituteur et écrivain que je connaissais bien, vient de disparaître dans sa 99ème année. Il y a 5 ans nous l’avions honoré dans ma ville à travers une exposition organisée au pied levé (Étonnements du 28/11/2017). En face du bureau d’où j’écris cette rubrique, j’ai d’ailleurs deux poèmes qu’il avait lui-même enluminés. Artiste polymathe, il n’hésitait pas, à plus de 90 ans, à se rendre en voiture à la capitale (500 km aller et retour tout de même) et à se garer en plein centre pour un concert. Ces dernières années, l’âge avait eu raison de lui et il n’écoutait plus de la musique que dans sa chambre, à raison d’un opéra par jour, sans faillir une seule fois, y compris la veille de sa mort.
Je repense à ceux qu’il a côtoyés avec moi aux écrivains de Haute-Marne dont il faisait partie, à ces véritables forces de la nature, disparus, comme lui, aux âges canoniques : Albert Kritter à 92 ans, auteur de remarquables ouvrages sur la flore, et surtout l’immense Jean Robinet, parti à 97 ans, comme Julien Gracq. Il s’était lié d’amitié avec René de Obaldia pendant la guerre, tous deux prisonniers dans le même stalag de Silésie. En 2009, d’ailleurs, les deux compères s’étaient revus à l’occasion de la belle exposition sur l’œuvre de Jean Robinet. René de Obaldia n’a rien eu à envier à la longévité de son compagnon : il est décédé en janvier dernier à l’âge de 103 ans, l’académicien avait bien mérité son titre d’immortel.
Car les écrivains centenaires ne sont rares. La fréquentation du papier et des encres, la postérité des livres doit agir par osmose dans les corps plumitifs. Citons Maurice Nadeau, disparu à 102 ans et qui tenait quelques mois auparavant sa haute stature encore droite comme un « I ». Oscar Niemeyer, l’architecte génial, le nez plongé dans ses plans, a consenti à descendre de ses échafaudages qu’à 104 ans. La fréquentation du milieu littéraire, par ailleurs, agit de même : la veuve de Céline, la danseuse Lucette Destouches est morte à 107 ans. Renée Simonot, la maman de Catherine Deneuve, également comédienne et boulimique de rôles divers et variés, a quitté la scène à 109 ans. Un ami, grand maître d’escrime et qui trace à l’épée ses arabesques en l’air comme des pages d’écriture, me disait que sa mère était partie rejoindre les étoiles à 111 ans.
Comme le dit André Comte-Sponville, paraphrasant Edmond de Haraucourt : « Partir, c'est mourir un peu. Ecrire, c'est vivre davantage. »
(22/07/2022)

 

En juin, j’ai bouclé un atelier d’écriture à Verdun, où plutôt deux, car les 16 participants au total étaient scindés en deux groupes :
« De cette expérience ramassée sur trois semaines, je garde un excellent souvenir. J’ai l’impression que les deux séances hebdomadaires, très proches, ont favorisé l’écriture : pas le temps de se reposer pour eux, on garde une cohérence d’ensemble, et, pour moi, de même l’idée de battre le fer tant qu’il est chaud. Dans les jours qui suivront ces deux ateliers de Verdun, j‘enverrai aux animateurs les textes des participants, les photos et le petit film que j’ai conçu. Cette manière rapide d’agir, un mois au total pour 6 séances et 16 participants m’aura bien occupé. Si chaque séance dure 2 heures (donc 4 pour les deux groupes) il faut doubler ou tripler ce temps en préparation, élaboration des séances, en formulaires, recopiage des textes, scans, photocopies, tri des rushes caméra, photos, élaboration du film et divers... »
Puis, le 28 juin a eu lieu la restitution de l’atelier de Saint-Dizier :
« On avait arrêté un peu brutalement notre atelier en janvier dernier à la dixième séance. Une onzième, histoire de clôturer provisoirement notre travail avait eu lieu au musée de la ville, histoire d’ancrer ces migrants déracinés dans un passé et une culture qui était un peu les leurs désormais.
Je gardais en mémoire cependant le livre promis : on avait une belle matière à disposition avec leurs écrits foisonnants. Au printemps, comme convenu, Le voyage de Shaka a ainsi vu le jour, édité par Initiales. Restait à trouver une date pour se revoir et distribuer en premier lieu au 16 participants « leur » livre. Les élections présidentielles et législatives ont différé le rendez-vous : nous tenions à ce que la préfecture soit présente, ou du moins les services de l’état en charge des migrants et notamment des mineurs non accompagnés, MNA comme on dit. A cause des calendriers des uns et des autres, de la reprise effrénée des activités après la Covid, la date choisie a finalement eu lieu plus de six mois après notre dernière séance, le 28 juin. Allions nous retrouver nos jeunes ? Le monde des migrants bouge beaucoup, décisions administratives, écoles, apprentissages, foyers… Par chance, Alizée qui m’avait accompagné dans cet atelier, avait continué d’accomplir un travail remarquable, et gardait le contact avec beaucoup d’entre eux pour des cours d’alphabétisation ou de français. De mon côté, j’avais revu certains d’entre eux : Abdoulaye était désormais serveur dans un restaurant et son patron ne tarissait pas d’éloges sur lui ; je m’étais occupé de financer via le Lions Club, le permis de conduire d’Abdoul, lui aussi en passe d’obtenir un métier technique avec d’excellents résultats.
Bref, le jour prévu, tous étaient présents, heureux, émus et désireux de montrer le chemin parcouru depuis Le Voyage de Shaka qui raconte leurs péripéties, la force qu’il leur a fallu pour surmonter les dangers. Ceux qui étaient présents, amis, animateurs, travailleurs sociaux, représentants de l’état ou d’associations, au total une trentaine, étaient également enchantés du résultat inespéré de leurs parcours.
Reste pour témoigner de cela Le Voyage de Shaka, cette mémoire qui les rend fiers, cet écrit qui restera comme une trace : nous l’avons fait !
J’avais préparé des extraits de quelques lignes, je tenais à ce que chacun puisse lire ses propres mots devant le public. Tous ont joué le jeu, chacun a tenu à lire haut et fort, même celui pour qui le peu d’école avait rendu la diction hésitante, cela m’a touché.
A la fin, ces véritables auteurs se sont prêtés au jeu des dédicaces, manière de signer, d’affirmer à la face du monde l’importance de ce qu’ils représentent, leur volonté de s’intégrer. »
Ces textes sont repris dans les pages Atelier de Saint-Dizier et Atelier de Verdun.
(15/07/2022)

 

Nom de code DT, vieille habitude de nommer ce livre avant qu’il ne paraisse et révèle son titre : voici donc Dernier travail. Et comme d’habitude, je créée une page spéciale dévolue à ce nouveau titre qui paraitra pour la rentrée littéraire de septembre. C’est mon 15ème roman (15ème et demi, si je prends en compte la réédition « prolongée » de La Réserve, l’année passée) et le 13ème sous la bannière Fayard, mais ma bibliographie est fluctuante, ce n’est que la part individuelle de mes livres. Si j’intègre les ouvrages collectifs, les projets, la nouvelle d’Inventaire-Invention, maison aujourd’hui disparue, je dois approcher ou dépasser la vingtaine de titres. Le nombre importe peu et grand étonnement de ne pas avoir vu filer les 22 ans qui séparent mes deux toutes premières parutions de celle-ci. Dire que j’ai commencé à publier avec des livres en francs ! (en nouveau, tout de même…)
Dernier travail est un roman d’aspect classique, si on considère que la norme d’un livre est d’environ 250 pages (ici, exactement 255 pages). On est loin du précédent Yougoslave avec ses 559 pages en grand format (qui aurait donc approché les 800 pages dans le format de DT). En même temps, il est important pour moi, non pas d’effacer, mais d’avancer dans l’écriture après l’épreuve de ce vaste roman, dévolu à mon père, mais qui reste tristement entaché par sa disparition, deux jours après lui avoir présenté « notre » livre enfin fini. Hommage à lui : cela fera deux ans demain qu’il a disparu…
Donc Dernier travail, écrit rapidement, où plutôt commencé en Sicile le 19 juillet 2021, et terminé dans ma maison le 11 février dernier. Ce n’était pas gagné, car les nombreuses occupations et imprévus auxquels j’ai dû faire face à partir de l’automne précédent m’ont fait me retrouver à Noël avec moins de la moitié de l’ouvrage écrit pour une parution déjà décidée en septembre 2022, ce qui m’imposait de l’avoir terminé avant mars. Mission accomplie, mais du coup, seulement 3 notes d’écriture dans F de R témoignent du work in progress.
La suite désormais ne m’appartient plus vraiment, même si je ne rechigne pas de le présenter (je devrais dire que j’adore ça en fait !) à tout un chacun, libraires, professionnels du livre, journalistes et surtout lecteurs, bien entendu, en premier plan. Grande fierté aussi à le montrer comme un très bel objet avec sa couleur bleue, sa quatrième de couverture que je trouve intrigante. Les « seuils » du livre, comme disait Gérard Genette, sont aussi important pour générer le fameux « plaisir du texte », cher à Roland Barthes…
(13/06/2022)

 

Ateliers d’écriture, le retour : voici la nouvelle session de printemps, organisée par la bibliothèque départementale de la Meuse.
L’année précédente, j’avais animé deux ateliers à Bar-le-Duc, l’un dans la très belle médiathèque de la ville et l’autre au Centre social de la Côte Ste Catherine. Je garde un excellent souvenir de ces deux expériences, m’occuper de personnes « éloignées de l’écrit », comme on dit, m’avait littéralement vidé la tête des quelques problèmes ardus que je connaissais alors. Il faisait beau, on portait des masques, on attendait l’été dans l’oubli espéré de la pandémie, mais rien ne pouvait nous éloigner du dynamisme et de la convivialité que provoque l’agencement des mots.
J’étais disposé à renouveler l’expérience, mais je voyais mon planning qui se remplissait sans avoir de perspectives précises. Il y a deux semaines, on m’a proposé d’animer deux groupes à la médiathèque de Verdun. Les séances déjà étaient constituées : six sessions, deux chaque mercredi et jeudi après-midi pendant trois semaines de suite : du rapide ! Par chance, les dates collaient bien à mon calendrier, même si je sais que j’aurais peu de temps pour peaufiner et récolter les textes. Et puis Verdun, c’est 160 km aller et retour, pas de train, heureusement que j’ai l’âme d’un commis-voyageur. L’agenda, maintenant, est plein comme un œuf (il y manque les trucs « perso », les réunions associatives et choses diverses, pas loin de doubler les rendez-vous).
En parlant d’atelier d’écriture, celui de Saint-Dizier, terminé depuis janvier et qui figure toujours en page d’accueil, va se conclure mardi 28 juin, par une restitution officielle de cette action où le très beau texte élaboré par les participants leur sera remis.
(23/05/2022)

 

Après le très beau projet Instants Handball, dont l’élaboration et les prolongements ont été fastueux, voici Instants cuisine qui se concrétise avec une première exposition dans les Ardennes à Donchery, dans un pôle culturel tout neuf, magnifique et spacieux. Tout cela, je le dois à Alain Delatour, mon complice peintre, qui me lance des défis picturaux et auxquels je dois répondre par quelques écrits en rapport.
Nous avons ainsi continué ces jeux d’échanges, initiés avec le handball, à travers la cuisine, l’idée étant, comme précédemment de faire cohabiter trois activités dont le rapport ne coule pas de source à priori. Mêler sport, peinture et écriture était déjà un challenge, et, de même, enchevêtrer art des lettres, culinaire ou pictural participe de la même dynamique. Car la confrontation entre ces trois activités distinctes n’est pas évidente. Autant pour Instants Handball, l’existant entre sport, peinture et écriture était peu marqué (quelques beaux livres de photos, des textes anecdotiques ou des romans, des essais, mais peu de mélange), tout restait donc à inventer, autant pour la cuisine on se heurte à des schémas de pensées très normatifs : livres de cuisine avec photos appétissantes et texte réduit à l’élaboration d’une recette… Or, lorsqu’on interroge tout un chacun sur son rapport à la cuisine, ce qui vient en premier, ce sont, non pas des recettes, mais des anecdotes, souvenirs d’un plat réussi ou raté, diners fabuleux…etc. Ainsi, notre idée est de proposer, non pas un énième livre de recettes, mais au contraire, de détourner les plats selon nos inspirations. A l’abstraction proposée par Alain, je réponds par des circonstances, des souvenirs, des poèmes. Ceux qui chercheront des idées de plats devront faire preuve d’imagination : mais c’est justement le sel d’une cuisine réussie.
Pour l’instant, le livre Instants cuisine n’existe pas, même si la maison d‘édition (Le livre d’art) est déjà retenue : avis donc aux mécènes et autres sponsors intéressés par notre projet.
En revanche, comme pour Instants handball où nous avions commencé par une exposition à Voiron, notre projet enfin se concrétise grâce à de très beaux panneaux où Alain a recopié ma prose sous ses peintures : on est donc dans un art scriptural total. Le lieu d’exposition, à Donchery, est très beau et nos tableaux sont très bien mis en valeur. Charlotte qui gère le lieu depuis septembre avec dynamisme et enthousiasme, accueillera les visiteurs avec plaisir jusqu’à début juillet aux heures d’ouverture de la médiathèque qui jouxte la salle d’exposition : 7 heures par jour du mardi au samedi, vous avez le choix (à titre de comparaison ma ville qui compte dix fois plus d’habitants et dix fois plus d’employés ouvre seulement 24 heures dans la semaine).
Le vernissage a eu lieu vendredi 13 (nous ne reculons devant aucune superstition) : présence du maire, des adjoints, public fourni et au préalable 3 classes ont visité notre exposition : photos en Webcam. J’ai aussi présenté mes livres et, en primeur, la couverture du prochain.
(16/05/2022)

 

Châteaux, mais d’abord hôtel, celui de la Villa Modigliani dans laquelle se tenait la réunion des représentants de ma maison d’édition. Ainsi, à peine le temps de revenir de Belgique, me voici reparti à Paris pour la bonne cause avec la parution de DT en septembre et j’ai grand plaisir de retrouver des visages connus, dont certains étaient déjà présents lors de la parution de mon premier livre, Central, 22 ans auparavant. Ça change de l’exercice obligé de la petite vidéo d’amateur que j’avais dû réaliser deux ans auparavant pour Yougoslave, confinement oblige.
Un petit retour rapide en train à la maison avant de repartir deux jours plus tard à Paris récupérer ma voiture laissée sur place pour un week-end riche de deux rencontres. Mais c’est sans compter une grève inopinée de la SNCF dans ma région : deux jours sans aucune circulation à partir de ma ville, obligé de blablacarder pour me rendre à 70 km de là et espérer une locomotive. Moi qui prenais déjà rarement le train, parce que rien n’est fiable pour notre compagnie nationale qui délaisse des pans entiers de réseaux, me voici encore plus conforté dans mes résolutions…
Enfin, voici le week-end de châteaux qui s’annonce.
Le premier est à Avaray, commune du Loir et Cher. Ancienne résidence des ducs du village, ce château, entouré de douves et dont la base date du XIIIème siècle, à été modernisé au XVIIIème siècle, et même après, si on intègre dans le périmètre les tours proches de la centrale nucléaire de Saint-Laurent. Demeure désormais privée, la noblesse a fait place à un syndicat de copropriétaires du tiers-état (un tiers état plutôt bourgeois, il y avait une Rolls-Royce garée dans la cour). Christophe Pittet, qui est l’un des habitants, m’y accueille pour une journée de réflexion sur le thème du travail. Je serai accompagné d’un autre écrivain, Thomas Coppey, auteur de Potentiel du sinistre (en Notes de lecture) et de Baptiste Rappin, universitaire et spécialiste du management. Le cadre et les échanges dans ce lieu d’exception rappellent à moindre échelle les colloques de Cerisy, où j’avais eu la chance d’être invité (voir note d’écriture du 04/07/2016). Ambiance conviviale et sympathique, repas pris en commun, ce qui n’exclut pas la profondeur des échanges. Tout cela a eu lieu dans le vaste appartement de Christophe, situé sous les combles et qui traverse le château sur sa façade la plus longue. Avec la magnifique charpente visible sous nos têtes, nous étions dans le ventre de la baleine.
Mais, le lendemain, départ de bonne heure pour traverser à nouveau la France, 500 km à accomplir jusqu’en Moselle, à Uckange où l’association Des mots et débats fêtait (façon de parler) les trente ans de l’arrêt des hauts-fourneaux. Devenus lieux de pèlerinage depuis, ce château métallique se visite en souvenir de ceux qui y ont travaillé. Là encore, c’est une sorte de château érigé pour les ouvriers du tiers état. Son ombre était présente derrière nous lors de la table ronde très bien organisée et animée et qui a réuni Florence Aubenas, auteure du très remarqué Le quai de Ouistreham, récemment adapté au cinéma, Denis Maillard, conseiller en relations sociales, Jean-Louis Malys de la CFDT et moi-même. Très heureux d’avoir revu à cette occasion Anne-Marie, libraire enthousiaste d’Autour du monde à Metz, que j’avais connu aux Sandales d’Empédocle à Besançon et suivi dans ses pérégrinations à Niort à La Librairie des Halles.
(06/05/2022)

 

Règne littéraire : on pourrait imaginer la chose écrite de la même manière que les animaux et les végétaux, une sorte d’ordre cosmique, préexistant sur terre. Bien sûr, il y a eu l’intervention de l’homme, mais peut-être que le règne littéraire qui en découle ne devrait son apparition parce que l’être humain était là, comme une sorte de condition nécessaire et suffisante, de la même manière que les deux autres règnes, l’animal et le végétal n’auraient pu éclore sans l’eau, ni l’air. Imaginer ainsi un règne littéraire en son existence propre est un objet d’étude assez étonnant. Chaque écrit se suffit à lui-même comme une plante enfermée dans un herbier ou un mammifère naturalisé. Bien sûr, l’examen pourrait remonter aux prémices de l’écriture, cunéiformes, hiéroglyphes, alphabets, idéogrammes et autres manifestations écrites, s’appesantir sur les supports, le parchemin, les tablettes d’argiles, les manuscrits de la Mer Morte, le papier, le support numérique… Revenir sur les inventions, Gutenberg, Internet, SMS… Nos bibliothèques seraient semblables à des serres exotiques ou à des muséums d’histoire naturelle. Nos librairies seraient comme des jardineries ou des animaleries. Nos maisons d’éditions égaleraient des fermes d’élevage ou des exploitations agricoles. Tout cela, oui, constituerait des approfondissements essentiels. Mais surtout, à étudier ainsi l’écriture sous la forme d’un règne littéraire indépendant, disparaitrait enfin celui qui l’a conçu, l’écrivain et son insupportable ego, sa postérité de pacotille et tous les artifices qui gravitent autour du maigre petit carré de feuilles qu’il a conçu, seule manifestation digne d’intérêt.
(11/04/2022)

 

Perspectives, en synonyme de projets, intentions, programmes : tout ce qui se met en place en ce début d’année concernant la chose littéraire qui me concerne. Pour la variété des choix, on devrait plutôt parler de vues en perspectives, trois dimensions et plus. Bien-sûr le livre en préparation (nous en sommes au choix de la couverture, de l’argumentaire, quelques questions pour le catalogue de parution (on dit booklet dans la profession), tout s’achemine à mon insu, ou plutôt, la machine est lancée. Mais le printemps est aussi le moment où les projets déjà prévus se concrétisent, où d’autres s’annoncent.
Dans les choses déjà prévues, il y a une journée entière de réflexion sur le thème du travail samedi 30 avril à Avaray (à côté d’Orléans), organisée par le « tiers lieu culturel » Dans le ventre de la baleine et dont le programme est désormais défini : j’interviendrai en bonne compagnie, avec Thomas Coppey, qui a écrit Potentiel du sinistre (Acte Sud, 2013) et Baptiste Rappin, enseignant et philosophe, spécialiste du management.
Pas le temps de me reposer, je quitte la Sologne et fonce en Moselle, où le lendemain, 1er Mai, on fête les 30 ans d’usine à Uckange, j’interviendrai pour une table ronde l’après-midi, toujours sur le thème du travail.
Tant qu’on est sur ce thème qui décidément marquera mon année, moi qui suis désormais hors champ du boulot, je viens d’accepter une journée prévue en novembre sur « écrire et dire le travail », en région Hauts de France. C’est organisé par le Centre de Recherche et d’Innovation Artistique et Culturelle du monde du travail, le tout reste à préciser.
En revanche, ce qui est certain, c’est que les rencontres philosophiques de ma ville natale à Langres, patrie de Diderot, auront lieu du 7 au 9 octobre 2022, et auront pour thème le travail. J’y serai bien-sûr, et pas seulement en tant que régional de l’étape. Tout cela vient juste d’être prévu.
Bref, pas le temps de m’ennuyer (il faudra aussi que je pense à évoquer dans F de R le Club service dont je suis président encore pour quelques mois, avant d’endosser d’autres responsabilités - les dernières actions se profilent, s’y rajoute l’urgence de l’aide aux ukrainiens, comme pour toutes les associations humanitaires).
Les ateliers d'écriture dans la région de Bar-le-Duc sont également en programmation pour la fin du printemps. Idem pour l'atelier de Saint-Dizier dont il me reste à finaliser la restitution, avec le beau livre en fabrication à ce jour.
Il reste aussi un projet qui « nous » tient à cœur avec l‘ami peintre Alain Delatour, qui a remarquablement œuvré pour notre projet Instant cuisine : une expo et des animations devraient se tenir dans divers lieux. Ça devrait déborder largement dans le deuxième semestre. Désolé pour une programmation rapide à la fondation Louis Vuitton, nous devrions être pris jusqu’en 2023 au minimum.
J’ajoute un dernier projet qui se termine : dans deux jours, je vais découvrir à Paris le fameux fim tiré de mon roman Ils désertent… A suivre.
(20/03/2022)


Note d’écriture de René Fallet (Journal de 5 à 7, 21/12/1966) :
« Écrit Charleston [Denoël, 1967] en 23 jours. C’est mon rythme, ma frénésie. Je ne serais pas chez moi dans une histoire s’il me fallait l’écrire en trois ou six mois. Alors qu’en trois semaines, un mois, je suis hanté, violé, amoureux. Les amoureux savent tout un versant du fait d’écrire : l’obsession.
Je suis entré dans Charleston avec la peur, comme dans une arène. Écrivant comme un dingue, un furieux, j’ai mieux compris, ce coup-là, la grandeur de l’écrivain, s’il en a une, et pourquoi pas ? Tant de patience, de rage, de sérieux, d’abnégation (pas baisé, pas sorti, pas rigolé pendant un mois) pour une chose dont on vous dira : « Oui, c’est pas mal… » Écrivains je vous admire autant je m’admire, nous sommes quelques-uns à ne pas avoir écrit Les Neiges du Kilimandjaro [
nouvelle d’Ernest Hemingway, 1936, traduite en français en 1957]. Quelle solitude que l’écriture ! On ne vit, durant des semaines, qu’avec des ombres qui sont vous, et plus réelles que les vrais corps des vraies vies qui passent dans la rue. J’étais étonné, en sortant de chez moi, dépaysé. Je quittais tout à coup le Londres que je me racontais. En écrivant un livre avec cet acharnement, passant sur tout, fatigue, doutes, repas, sommeil, je dois perdre un an de vie. Tant pis. Mais putain, que de fois ai-je dû écrire depuis mon premier roman, « Il dit », « Il sourit », etc.
On se copie, on se répète. »
(08/03/2022)

 

        Quelques extraits du Journal de 5 à 7, de René Fallet (en fait, pas seulement « quelques », tellement c’est beau…) :
23/10/1963 :
Ils sont tous « hommes de lettres ». Je me considère moi, comme un « enfant de lettres ».
19/12/1963 :
- Quelle est votre occupation favorite ?
- L’occupation allemande.
11/02/1964 :
Je commence Paris au mois d’août, roman tout à fait populiste, où le minable, quand même, à la fin, deviendra Perdican.
05/03/1964 :
Point final de Paris au mois d’août. Je pose immédiatement La Marseillaise sur le pick-up pour célébrer l’évènement. Ensuite, pris de remords, je retourne le disque pour entendre L’Internationale. Je mets toutes les chances de mon côté.
27/10/1964 :
- C’est un écrivain engagé.
- Dans les Zouaves ?
20/11/1964 :
L’écrivain ne devrait servir qu’à gueuler au nom des autres. C’est là son véritable sens, son utilité.
22/11/1964 :
On me dit avec gourmandise en parlant de l’héroïne de Paris au mois d’août : « Pat !… Ah, Pat… ». Si je connaissais Pat, mes bons amis, je ne serais pas là.
29/11/1964 :
Le pédagogue est, étymologiquement, celui qui se rend à pied aux cabinets.
8/12/1964 :
Fini. Mes nerfs se détendent comme de vieux élastiques, je souffle en accordéon tombé du premier étage. Fallet, 6 voix, Tortillard, 5. J’ai donc à 37 ans cet Interallié que mes vingt ans méritaient pour Banlieue Sud-Est. [Tortillard désigne l‘écrivain Paul Tillard également en lice pour le prix]
10/12/1964 :
Mes projets : onze romans, Paris au mois de janvier, Paris au mois de février, Paris au mois de mars, etc.
02/02/1965 :
Il y a deux sortes de littératures, l’ennuyeuse et l’autre. On me passionnerait si on m’entretenait avec primesaut de la fabrication des verres de lampes en Tchécoslovaquie. Si mes romans ont ennuyé quelqu’un, je lui demande pardon, c’est qu’ils n’ont pas atteint leur but.
03/09/1965 :
Vers la préfecture de Police, plaques commémoratives diverses :
- Ici est tombé Machin, le 24 août 1944.
- Ici est tombé Chose, le 24 août 1944.
La chaussée devait être rudement glissante, ce jour-là.
29/01/1966 :
Nous ne nous embrassons plus guère, Agathe et moi. En revanche, c’est à qui couvrira Ulysse – qui a horreur de ça – de baisers. Nous nous embrassons par chat interposé.
03/10/1966 :
Plaque au premier étage d’un restaurant, place de la République : « Défense de monter sur la marquise. »
07/07/1967 :
Le nouveau roman a permis à ceux qui n’avaient rien à dire de pouvoir enfin s’exprimer.
22/10/1967 :
Mort de Marcel Aymé. Le 12/2/66 je lui avait serré la main. Il était temps. Il peut partir tranquille.
30/11/1967 :
Je n’ai pas une très belle âme, c’est vrai, mais la vie est si courte.
13/02/1968 :
Le chat Ulysse, qui n’avait dormi auprès de moi que pendant la nuit de l’Interallié, est revenu coucher contre moi les deux nuits qui ont suivi la mort de ma mère. Parlez toujours de coïncidence, si cela vous amuse.
12/06/1968 – Thionne :
Ce mois, il y a vingt et un ans que paraissait Banlieue Sud-Est. J’ai quarante ans. Je suis triste à mort. Je n’ai rien que le pernod. Personne à qui parler, sauf lui.
12/09/1968 :
Agathe boit son thé avec force petits bruits et autres reniflements. Je me dis : « Elle pleure. »
Non, elle se bourre de tartines.
25/12/1968 :
Ce soir, Noël des Vieux, Noël des Orphelins et autres Noëls accablants.
Ce soir, ma mère réveillonnera sous quatre pieds de terre.
Ce soir, on boit avec Georges, quand même, le champagne des vieux copains.
15/03/1969 :
Georges, à une heure du matin, s’affirme gaulliste. Je me dis, s’il est gaulliste, c’est qu’on est bourrés. On l’était.
22/10/1969 :
Nous autres, on ne se suicide pas. On écrit.
19/01/1970 :
Le roman psychologique, ce n’est pas difficile. Tout embrouiller, se contredire, se répéter. Je suis un Proust à l’état sauvage.
18/10/1970 :
Je suis anar de gauche à droite, tendance essuie-glaces.
22/12/1970 :
Ma chérie, je t’emmène à Venise. Tu rameras.
25/12/1970 :
Agathe, au lieu de passer sa vie à mes pieds, la passe à m’épier.
31/12/1970 :
Vie quotidienne. Je bougonne comme tout écrivain français.
01/03/1971 :
Je m’élancolise. Je plaisante l’Association des Anciens Alcooliques. Je vais fonder celle des Nouveaux.
30/11/1971 :
On ne devient pas adulte, on devient vieux. Nuance.
17/01/1972 :
Je penche à droite, mais baise à gauche.
24/02/1972 :
La mie ne vaut rien. On gagne sa croute, jamais sa mie.
28/04/1973 :
Il est temps de penser à mes œuvres posthumes. Notre vie n’est qu’un intermerde.
05/02/1974 :
Au restaurant, je suis toujours, comme en amour, le dernier servi.
25/02/1975 :
Brassens me dit que je marche entre deux fesses comme entre deux gendarmes.
18/09/1975 :
Aimer, ce n’est pas seulement aimer, c’est aimer trop.
20/12/1975 :
Oui, les hommes sont égoïstes. Ils ne pensent qu’à elles.
12/02/1978 :
Je ne suis pas l’égoïste dont veut bien parler Agathe. Je suis simplement un peu dur au mal des autres. Tout comme eux.
12/01/1979 :
Les vieux écrivains, comme les vieilles putes, ont encore leur petite clientèle.
26/12/1979 :
Mon neveu Gérard me prédit un cancer des broches. Je le revois quelques jours plus tard.
- Tu m’avais promis un cancer des bronches ?
- Oui.
- Tu me l’as apporté ?
27/04/1980 :
Je n’ai plus, enfin, peur de vieillir. C’est fait.
12/09/1980 :
Nous avons eu peur de la vie. Jamais contents, nous avons aujourd’hui peur de la mort.
15/03/1981 :
Je ne fais pas de la littérature, je la vis hélas.
06/12/1981 :
Georges, tu ne m’as pas enterré. Moi non plus. Il nous aura manqué que cela. Pas grave.
18/12/1982 :
Les cimetières sont pleins de gens inutilisables.
Toute vie est ratée, puisqu’il faut la quitter.
24/01/1983 :
Pas facile à vivre, Fallet. Pas facile à mourir, non plus.
30/05/1983 :
Disque de Georges à la radio. Moi : « Oui vieux, j’arrive. »
14/05/1983 :
Un rien de dérision sauve l’honneur de l’homme.
        (01/03/2022)

 

Fin de DT, c’est-à-dire fin de l’écriture en cours que j’ai répertoriée sous ce nom de code. Nom de code qui n’aura peut-être aucun rapport avec le titre final, puisque c’est sous un autre nom que s’achemine ce roman. Parution prévue pour septembre, nouvelles photos avec l’inénarrable Richard Dumas, contacts serrés avec Fayard, tout cela se précise pour mon plus grand bonheur et excitation.
Il y a peu, je n’y croyais pas trop, j’avais pris un retard conséquent : commencé le lundi 19 juillet en Sicile, les évènements et la bousculade imprévue dès mon retour de vacances ne m’ont pas permis d’avancer au rythme tranquille et serein que je prévoyais. Je me suis retrouvé après les fêtes de fin d’année, exténué, et, en ayant levé la tête du guidon, je me suis aperçu que j’étais à moins de la moitié de la rédaction du livre début janvier, soit l’équivalent seulement d’une centaine de pages.
Ainsi, le projet de renouer avec un roman du travail, élaboré et validé avec mon éditrice risquait fort d’être compromis pour la parution initialement prévue de septembre, sachant que la rentrée littéraire d’automne impose une préparation bien en amont des vacances d’été. J’ai bien essayé de négocier une remise du manuscrit le plus tard possible, mais il m’a fallu me rendre à l’évidence et ne pas aller au-delà de février. Il me restait ainsi moins de deux mois pour terminer la chose, soit encore 150 pages à inventer et rédiger pour obtenir la longueur classique d’un roman. Ce qui imposait environ à m’astreindre à écrire au minimum 30 pages par semaine. Pour Yougoslave, il est vrai que j’avais fourni l’effort régulier d’un minimum de 20 pages par semaine pendant 20 mois. Cette fois-ci encore, j’y suis arrivé plus tôt que prévu et j’ai ainsi rendu ma copie vendredi 11 février, soit un mois pour écrire les 150 pages qui me restaient.
Je n’égale cependant pas René Fallet (dont je lis en ce moment le Journal de 5 à 7 tout juste paru), qui, pour sa part, avait commencé Paris au mois d’août un 11 février (1964), mais qui l’avait terminé le 5 mars, soit 23 jours pour écrire un roman de taille classique, donc à raison de dix à quinze pages par jour sans trêve !
(22/02/2022)

 

Jusqu’à très récemment, j’ai craint de ne pas y arriver. L’idée avait germé dans ma tête, poussée par mon éditrice qui aurait bien aimé que je retrouve le thème du travail dans mon écriture. Même si je n’ai jamais eu l’impression de changer radicalement d’inspiration : ainsi les métiers de Rimbaud dans VPAR, les activités laborieuses des protagonistes de Yougoslave, voire celles des 3 héros de Il se pourrait qu’un jour je disparaisse sans trace, ou encore Journal de la canicule, mes derniers livres parlent aussi de boulot, job, besogne. Mais il manquait probablement la dimension sociologique directe, bref, l’étiquette « d’écrivain du travail » qu’on m’a collé dessus depuis mes débuts en écriture. Cela ne me gène pas, le thème du labeur est récurrent chez moi, une source d’inspiration et que ce soit RMS, Central, Ils désertent, Composants, CV roman, tous ont été reconnus comme tels.
Seulement, encore faut-il un sujet. Or, en réfléchissant à la manière dont se sont déroulées mes dernières années de labeur, je me suis aperçu que je ne les avais jamais évoquées. Et quelques anecdotes me sont revenues, des souvenirs suffisamment intrigants, interrogatifs pour ne pas les abandonner. Le livre promis a ainsi commencé à me creuser les méninges, sous forme d’un roman bien-sûr.
J’ai donc commencé DT (son nom de code) le 19 juillet dernier en Sicile et j’ai rédigé les premières pages, dans ce lieu et cette période qui ont toujours été propices à l’inspiration. Le livre étant promis pour la rentrée d’automne 2022, Je pensais m’astreindre à une écriture régulière mais sans plus. Le livre que j’entrevoyais (que j’entrevois toujours), n’a rien à voir avec le précédent roman fleuve Yougoslave, c’est donc sereinement que j’imaginais avoir devant moi un boulevard assez large d’écriture. Hélas, la grande bousculade familiale, associative, diversifiée qui s’est mise en place à partir de septembre, a eu raison de cette perspective. Je n’ai pas pu aligner un seul mot, tant mon emploi du temps a été compressé. C’est peu de dire que je n’avais pas une heure à moi. Mon temps se comptait en minutes clairsemées et volées au chaos. J’ai eu un vague répit d’à peine un mois avant que Noël ne me rappelle la quinzaine désordonnée qui m’attendait.
Bref, je me suis retrouvé la semaine dernière avec l’obligation d’avancer coûte que coûte si je veux respecter la publication actée en septembre prochain. La parution d’un livre en cette période impose d’alerter les représentants de l’éditeur, d’effectuer le service de presse pour les journalistes largement avant l’été. Et il faut corriger le livre, choisir la couverture, les argumentaires, fabriquer le bouquin… Pour toutes ces raisons, mon éditrice a réduit mes prétentions d’un mois, tandis que je proposais de remettre le bouquin terminé fin mars. Me voici ainsi dans l’obligation de terminer le tout en six semaines et, comme le livre n’est avancé que de moitié (au mieux), c’est peu de dire que je dois me coller à la « table de peine » (selon l’expression de Saint-Bergounioux) pour réaliser au minimum 30 pages par semaines. Malgré tout, cela avance (guère le choix) et je devrais pouvoir y arriver à cette perspective éditoriale prévue pour l’automne 2022.
Car, ce qu’il y a de formidable et de très enthousiasmant, c’est la manière dont la machine de guerre éditoriale se met en marche : celui avec qui je travaille depuis quinze ans m’a appelé dans la foulée, l’excellent photographe aussi, tout se met en place, s’imbrique dans l’aventure éditoriale nouvelle.
(18/01/2022)

 

« Le camion est un Berliet, un dix-neuf tonnes. Le capot proéminent et carré qui recouvre le moteur arrive aux épaules de Léo lorsqu’il se tient debout à proximité, et les roues impressionnantes, pneus de gomme noire entourant des jantes de tôle fixées par des dizaines d’énormes boulons, lui montent à la taille. Assis derrière le volant, il est difficile de bien voir ce qui se cache à l’avant, aussi, au bout des pare-chocs, deux tiges flexibles sont surmontées chacune d’une petite boule en liège, de la dimension d’une balle de ping-pong, recouverte d’une couleur vive. Lorsqu’elles bougent, c’est qu’on a heurté un obstacle, un muret ou un autre véhicule. Les manœuvres sont toujours délicates. Le camion est peint en jaune crème pimpant. A l’arrière de la cabine, le fourgon n’est pas constitué du châssis habituel en bois surmonté d’une toile. Il est rigide et étanche, percé d’ouies pour assurer la ventilation des fromages. Ceux-ci sont refroidis par des pains de glace que l’on empile dans un frigo situé entre la cabine et l’espace de chargement. Un jour, une passante interpelle mon père : Vous avez une fuite à votre camion. Et elle désigne la petite coulée d’eau aménagée sous la glacière, qui évacue la fonte de la glace. […]
Léo grimpe dans son camion toujours de la même manière : un pied sur le marchepied, la main droite agrippée au montant de la portière, puis il jette sur la banquette sa petite valise de carton bouilli qui contient sa trousse de toilette et quelques affaires de rechange pour plusieurs jours, s’assoit, saisit l’immense volant et fait un dernier signe en souriant. Son camion l’emmène jusqu’au plus profond des routes, jusqu’au centre des villes. […]
Les trajets mènent toujours vers l’Ouest, la Normandie, l’Aquitaine, la Bretagne. Des lieux reviennent souvent dans les conversations échangées entre Léo et Yvette. Je rentrerai jeudi soir, je vais à Caen. Cette semaine, ce sera Agen. Je vais à Bordeaux, à Nantes, à Rennes. Je pousse jusqu’à Quimper, je descends vers Limoges, je remonte au Havre, je passe par Clermont-Ferrand. A force la géographie française lui devient familière. Encore maintenant, Léo est capable de situer n’importe quel endroit, d’énumérer les étapes pour y arriver, d’évoquer la beauté pittoresque d’un centre-ville ou la difficulté d’y accéder avec un camion. Au début c’est un temps sans autoroute. Néanmoins, les routes les plus longues aboutissent souvent à la mer ou à l’océan : Brest, Cherbourg, La Rochelle rappellent à Léo que la fuite va toujours vers l’Ouest, vers l’Occident, jusqu’à buter contre les vagues. A-t-il le temps de penser parfois, lorsqu’il est ainsi stationné sur un parking devant un rivage, à ceux qui sont partis vers le continent américain ? Sa famille de Backa Palanka vers les États-Unis ? Sa tante Julia vers le Brésil ?
Un été, il m’emmène avec lui en Normandie. Le 14 juillet tombe au milieu de la semaine, les dépôts sont fermés, on ne peut livrer le gruyère. Nous en profitons pour visiter les plages du débarquement. Sur les parkings des touristes, je suis fier de descendre d’un camion. »
(Yougoslave, p. 496 à 498)

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(08/01/2022)