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Notes d'écriture

 


Quelques notes issues de Profession romancier d'Haruki Murakami:
- à propos de l'éducation : (à relier à la disparition en 2019 de l'épreuve d'invention du bac de Français, même constat navrant)
Je le répète : je n'ai trouvé aucun plaisir à l'école en tant que telle, dans son cadre institutionnel.[...]
Ceux qui ne peuvent s'empêcher d'aimer l'école et qui sont tristes quand ils ne peuvent pas y aller deviennent rarement des écrivains. Car très tôt, les écrivains sont capables de créer dans leur tête leur propre monde. Moi non plus, je crois, je n'écoutais pas grand-chose pendant les cours, j'étais constamment plongé dans toutes sortes de rêveries. Si j'étais élève aujourd'hui, sans doute ne pourrais-je pas me plier à ce système ; je serais un " décrocheur ". Mais à mon époque, et par bonheur - ou par malheur -, ce phénomène n'était pas encore en usage. Il ne me serait tout simplement pas venu à l'esprit de ne pas aller à l'école. A chaque époque, partout dans le monde, l'imagination est essentielle. A l'extrême opposé se situe " l'efficacité " […] Pour résister à cette efficacité à courte vue, lourde de dangers, l'individu doit se constituer un " pivot " sur lequel reposerait une pleine liberté de pensée et d'imagination. Et il doit ensuite l'étendre, le connecter à toute la communauté.
Cela ne signifie pas que j'aimerais que l'on mette l'imagination à l'avant-poste du système scolaire. Non, l'imagination appartient aux enfants eux-mêmes et pas aux professeurs ou aux divers établissements éducatifs. Et sûrement pas aux principes de l'éducation de l'état ou de telle collectivité. […] J'espère seulement pour l'école que l'imagination, apanage de quelques enfants, ne soit pas étouffée.

- Sur la difficulté de nommer les personnages (comme moi !)
Pendant très longtemps, je n'ai pas pu donner de noms à mes personnages. Des pseudo appellations comme " le Rat " ou " J. " , cela me convenait encore, mais de véritables noms, je ne pouvais m'y résoudre. Pourquoi ? Je l'ignore. Je peux seulement dire que je le ressentais comme éprouvant. J'ai du mal à l'expliquer mais il me semblait qu'imposer de façon arbitraire des noms (même à des personnages imaginaires que j'avais entièrement créés), ce n'était pas bien. Il n'est pas impossible que l'acte d'écrire un roman, au début, ait eu pour moi quelque chose d'embarrassant. Car écrire un roman, c'est comme mettre son cœur à nu devant les autres et c'est extrêmement gênant.[…]
Pourtant, plus mes romans gagnaient en ampleur et en complexité, plus je ressentais combien l'absence de noms chez mes personnages me limitait. Et, avec leur nombre qui augmentait, il devenait impossible de m'y retrouver. Je me suis donc résigné et, quand j'ai écrit " La ballade de l'impossible ", j'ai décidé de nommer les personnages. Cela n'a pas été simple, mais je me suis dit : " Ferme les yeux et vas-y ! "
Sur l'utilisation des pronoms personnels japonais :
Quand j'ai commencé à écrire, j'ai utilisé le pronom personnel (première personne) " boku " [ " boku " (prononciation " bokou ") est un pronom personnel que l'on traduit par " je " et qui est surtout utilisé par les jeunes garçons ou les jeunes hommes dans la vie courante. En littérature, on utilise plutôt un pronom personnel plus formel, comme " watashi "], et j'ai conservé cette habitude durant une vingtaine d'années. Pour les nouvelles, j'ai cependant utilisé parfois le pronom de la troisième personne (il ou elle), mais pour le roman je m'en suis tenu au " boku ". Bien entendu, cela ne veut pas dire que " boku " est Murakami (pas plus que Philip Marlowe n'est Raymond Chandler). Même si, dans chacun de mes romans, ce prénom " Boku " est attaché à des personnages différents, il faut admettre que lorsqu'on écrit constamment à la première personne, la frontière entre le " je " réel et le " je " du personnage est parfois assez floue - aussi bien pour l'auteur que pour le lecteur.
Au début, ce n'était pourtant pas un problème parce que j'avais l'intention de me servir de ce " je " imaginaire comme d'un point d'appui pour créer et amplifier l'univers de mon roman. Mais petit à petit j'ai eu le sentiment que cela ne me convenait plus. En particulier lorsque je me suis mis à écrire des romans très longs, j'ai ressenti ce " boku " comme oppressant. Dans " La Fin des temps ", j'ai utilisé alternativement les deux pronoms " Boku " et " watashi " un chapitre sur deux, dans une tentative de trouver une solution à ce problème.[…] Avec le recul, je m'aperçois qu'il m'a fallu presque vingt ans pour m'éloigner du récit à la première personne et pour être capable d'écrire un roman à la troisième personne. C'est long, vingt ans…
- à propos d'une utilité inattendue des livres
Un jour, un ancien camarade de classe m'a appelé et m'a expliqué : " Mon fils est lycéen, il lit tous tes livres et nous en discutons très souvent. D'habitude, nous n'avons pas grand-chose à nous dire, mais là, brusquement, nous nous sommes parlé. " Au ton de sa voix, j'entendais qu'il était très heureux. Tiens, ais-je donc pensé. Mes livres auraient ainsi une certaine utilité ? Ou du moins ils aideraient à rétablir un soupçon de communication entre parents et enfants. Ce serait un mérite non négligeable.
J'ai vécu la même expérience pour Retour aux mots sauvages. Un élève est venu timidement me trouver après une présentation destinée au Goncourt des lycéens : il avait lu mon livre et l'avait recommandé auprès de son père, qui ne lisait pas de roman, mais il pensait que les thèmes que j'aborde l'intéresseraient. Je sentais qu'il était très fier d'avoir trouvé ce moyen pour apprendre quelque chose à son père.
(04/06/2020)

 


Qui êtes-vous Pierre Lemaitre ? Que faisiez-vous avant de vous lancer dans l'écriture " pour de vrai " dès 2006 ?
Je suis un romancier du XXIème siècle (du moins je l'espère). Ce que je faisais avant : je prenais mon élan pour devenir un romancier du XXIème siècle.
On vous reconnaît comme un auteur qui aime ponctuer ses livres de références en tous genres, piochées essentiellement du côté de la littérature et du cinéma. Comment vous est venue cette méthode de conception, d'écriture ? La continuité de votre " exercice d'admiration de la littérature " comme vous le déclariez il y a quelques années ?
Les premiers mots de la première page du premier livre que j'ai publié en 2006 explicitaient clairement mon projet, qui est resté constant depuis : " L'écrivain est quelqu'un qui arrange des citations en retirant les guillemets ". Le mot est de Barthes. Voici ce que j'écrivais à la fin de mon roman " Trois jours et une vie " : " Je me reconnais volontiers dans le commentaire de H. G. Wells dans sa préface à Dolores : " On prend un trait chez celui-ci, un trait chez cet autre ; on l'emprunte à un ami de toujours, ou à quelqu'un à peine entrevu sur le quai d'une gare, en attendant un train. On emprunte me?me parfois une phrase, une idée, un fait divers de journal. Voila la manière d'écrire un roman ; il n'y en a pas d'autre. "
A ce titre, qu'est-ce qui peut vous pousser dans la rédaction d'un roman ? Quels peuvent être les éléments déclencheurs pour vous pousser vers la machine à écrire ?
J'ai choisi de devenir romancier. Un romancier est un type qui écrit des romans. Donc, je me mets au travail le matin, comme à peu près n'importe qui (je parle de ceux qui ont du boulot, bien sûr) et j'écris mon roman. Quand j'en ai terminé un, je commence le suivant.
(Extraits d'un entretien à Lettres it be)

MLBC : Y a-t-il une catégorie de roman dans laquelle vous aimeriez être placé ?
P. L. : Oui, celle du roman picaresque, c'est-à-dire le roman de l'exclusion. Mes personnages sont des exclus de la société, des bannis. Le roman picaresque condense tout ce que je voulais dire dans Au Revoir là-haut : un héros modeste se trouvant face à l'injustice et n'ayant que la malhonnêteté pour s'en sortir. J'avais ce profond désir de raconter une injustice. Quand on veut écrire une aventure, on a besoin d'antagonistes. Il faut toujours deux éléments opposés, quelque chose qui veut et quelque chose qui ne veut pas (comme dans Roméo & Juliette).
MLBC : Est-ce que le fait d'avoir commencé par écrire des polars vous a aidé ?
P. L. : Honnêtement, j'ai commencé par le polar car je pensais que c'était plus simple. Finalement, j'ai réalisé que c'était très compliqué mais je n'ai pas fait demi tour. Le roman policier a été une formidable école. Mais j'ai aussi l'avantage d'avoir commencé l'écriture vieux, d'avoir acquis de l'expérience. Mon premier roman a été publié quand j'avais 56 ans : j'avais 46 ans de lecture derrière moi et 26 ans d'enseignement de la littérature. Quand je me suis mis à l'écriture, j'avais tellement de modèles que je n'avais plus de modèle : j'ai donc fait quelque chose qui me ressemblait.
MLBC : Quand vous écrivez, est-ce que vous avez un lecteur en tête ? Ou vous n'y pensez pas ?
P. L. : Si je ne pensais pas au lecteur, je ne me poserais pas la question de savoir si mon roman est bon ou non. Or, je fabrique une histoire pour le lecteur, je la lui vend d'ailleurs pour 22,50, donc il faut que ça lui plaise. Mais la vraie question n'est pas de savoir si le livre va lui faire plaisir mais " est-ce que je produis l'émotion que je voulais produire ? Est-ce que mon lecteur pleure au moment où je voudrais qu'il pleure?" Donc oui, d'une certaine façon, je suis donc obligé de penser à mon lecteur. La vocation de la littérature, c'est de faire comprendre le monde à travers les émotions. Chacun son métier, le mien, c'est de fabriquer de l'émotion.
MLBC : Comment écrivez-vous ? Aviez-vous la trame bien précise de votre roman avant de le commencer ?
P. L. : Un romancier doit faire très confiance à l'écriture mais aussi savoir s'en méfier. Si vous bétonnez trop votre histoire, vous ne faites pas confiance à ce qui peut arriver dans l'écriture. Par exemple, il peut arriver que tout à coup votre personnage fasse quelque chose de génial, qui change tout, et vous trouvez ça super. Ainsi, si vous peaufinez trop votre préparation, vous ne laissez pas beaucoup de place à la fantaisie. Dans l'écriture, il peut arriver beaucoup de choses. Mais il faut aussi se méfier de l'écriture car il ne faut pas croire que l'écriture va régler tous les problèmes, en se disant " je verrai bien ". Personnellement, je ne démarre pas tant que je n'ai pas la trame générale et la fin. A ce moment, je sais que l'écriture va pouvoir combler le reste mais je sais où je vais.
(Entretien pour My little book club)

Aujourd'hui, le roman de Pierre Lemaitre sort en version audio, aux éditions Audiolib, et le romancier a choisi donner sa voix à son roman.
"Lire le roman, c'était naturel. J'essaie toujours dans l'écriture de travailler le style pour réduire la distance entre le lecteur et le narrateur, travailler ce que j'appelle l'illusion de l'oralité. C'est compliqué, en fait. On croit comme ça que ça a l'air simple, comme Céline par exemple, on se dit c'est du langage parlé mais en fait c'est très écrit. Comme Audiard. Essayez de dire du Audiard dans un bistrot, vous verrez, on vous prendra pour un savant !"
"Donc pour "Au revoir là-haut",
j'ai vraiment travaillé sur cette illusion de l'oralité. J'ai essayé de soigner les ruptures, le style, pour donner cette impression. Donc la lecture à voix haute est vraiment au cœur de cette préoccupation, de cet effort pour donner l'impression non pas d'un récit intime, mais cette manière de dire, c'est moi qui vous raconte une histoire, en interpellant aussi le lecteur dans le cours du récit. C'est une manière qui m'a beaucoup frappé chez Diderot, qui m'a beaucoup plu aussi, cette facilité, cette liberté prise avec le lecteur, qu'on retrouve aussi chez Aragon. Donc la lecture à voix haute, c'était naturel. J'aime bien installer un contrat tacite avec le lecteur en lui racontant une histoire. C'est le principe de la littérature populaire, qui marche très bien aussi dans le feuilleton."
"Je voulais être comédien"
Et c'est aussi pour ça que Pierre Lemaitre a tenu à lire lui-même son texte. "C'est moi qui ai voulu le faire. L'éditeur a essayé de me dissuader. C'est un très gros livre, donc c'était 20 heures d'enregistrement par sessions de 4 heures. On m'a dit, des sessions aussi longues, ça peut poser des problèmes techniques pour un non-professionnel, des problèmes de régularité, de tonicité. Il y a aussi beaucoup de passages dialogués donc ça demande un vrai travail vocal, pour faire vivre les différents personnages. Donc l'éditeur m'a dit tu ne peux pas faire ça. J'ai insisté, je voulais vraiment le faire, je ne doute de rien vous savez… Alors on a fait un essai. Ils ont dit ok et et j'étais très content, d'autant plus content qu'à la fin, il n'y a pas eu un seul raccord à faire ! En fait quand j'étais jeune, j'ai voulu faire du théâtre. Je crois que ça a joué, cette nostalgie du temps où je voulais passer le Conservatoire."
"J'ai redécouvert Proust en courant"
Quand on lui demande pourquoi il a accepté que son roman soit édité en version audio, Pierre Lemaitre fait l'apologie de cette forme d'édition, trop mal connue en France, pense-t-il. "Je ne comprends pas pourquoi le livre audio n'a pas plus de succès en France. C'est incompréhensible. Moi j'écoute beaucoup de livres. J'ai longtemps été marathonien. Un marathon, c'est long, au bout d'un moment qu'est-ce qu'on s'emmerde ! J'ai adoré retrouver Proust en écoutant les 72 CD de "La recherche" en courant (ou 75 il faudrait vérifier). Il y a aussi des tas de livres que j'ai découverts à l'écoute. Je ne comprends pas pourquoi ça ne marche pas mieux. Les gens sont dans les transports pendant des heures, les jeunes aussi, les DVD ça leur pourrait leur faire moins peur. Je ne sais pas, c'est sûrement parce que c'est peu connu.
(Entretien pour France TV Info)

(28/05/2020)


Le confinement, bien sûr, mais comment oublier l'arrêt de la machine économique qui y est lié. Tous les secteurs sont touchés et les premières difficultés annoncées laissent craindre le pire. On peut bien sûr balayer cette certitude d'un revers de main, arguer que la libéralisation économique nous a conduit là, mais, d'accord ou pas d'accord, les effets se feront sentir et il nous faudra payer d'une manière ou d'une autre la note : chômage, récession, impôts, durcissement politique, les lendemains vont déchanter.
Le secteur du livre, de l'édition au libraire ne va pas y échapper. Lorsque la librairie de ma ville m'a envoyé un mail pour signaler qu'ils reprenaient leur activité par commandes et par rendez-vous (nous étions encore confinés), j'ai acheté plusieurs fois des livres pour soutenir cette officine. J'y suis allé, puis retourné depuis la véritable réouverture du 11 mai, avec un masque et en suivant le parcours dévolu, conscient de l'importance d'y participer.
A l'autre bout de la chaîne du livre, ma maison d'édition, située à Paris, a fermé ses portes au premier jour du confinement. Ceci dit, mes relations avec elle sont essentiellement téléphoniques et numériques et quelques échanges ont donné un semblant de vie normale. La parution de Y étant prévue pour la rentrée de septembre, nous en étions à la phase importante de la mise en forme réelle du texte, l'épreuve des épreuves si l'on peut dire. J'ai ainsi reçu les premières épreuves et j'ai pu les travailler surtout lorsque mon éditeur, au milieu du confinement, a été dûment autorisé par son DRH à se rendre dans son bureau pour récupérer la lourde liasse d'impression corrigée manuellement. Je le remercie de m'avoir scanné tout cela (560 pages tout de même). J'en profite pour remercier le (la) correcteur(-trice) qui a fait un travail magnifique, opiniâtre et très pointu sur un roman long et difficile où plusieurs alphabets et langues s'entremêlent. A partir de là, les secondes épreuves ont traditionnellement suivi après ma relecture et d'autres ajouts, puis les troisièmes juste la veille de l'envoi à l'imprimeur, il y a trois jours (retrouvé deux coquilles). Bref, Y semble bouclé.
En parallèle, il faut préciser que le booklet (c'est l'appellation requise, je préfère le mot de " brochure promotionnelle "), qui précise la rentrée littéraire de septembre avait été élaboré, en fait juste avant le confinement, que la couverture (très sobre et très belle) avait été choisie, ainsi que la photo de votre serviteur pour le bandeau (l'excellent Richard Dumas m'a donné un visage d'écrivain et de Rolling-Stone, qu'il en soit vivement remercié). Seule entorse à cette vie de préparation d'un livre presque normale, la réunion des représentants Fayard n'a pas pu se tenir et j'ai enregistré une petite vidéo à leur intention. La présentation aux libraires parisiens prévue début juin ne pourra pas se faire également.
A ce stade, Y avance (on pourrait dire " avance masqué ", histoire de rester dans l'actualité et de copier l'expression de Georges Perec) et tout semble normal, sans retard, pour une parution toujours en septembre.
Bien sûr, il reste des échéances traditionnelles qui demeurent en suspens, quid du service de presse, quid également de la manière dont cette rentrée littéraire pourra s'effectuer, mais que Y avance est déjà une immense satisfaction.
(21/05/2020)

 

 

Relater l'expérience du confinement a été un grand moment de créativité pour beaucoup d'acteurs culturels (comme on dit). Il faut dire que la situation inédite de ce retrait forcé, ainsi que le temps libre dégagé des obligations habituelles (14 rendez-vous annulés pour moi) ouvraient bien des perspectives.
Beaucoup d'écrivains auront opté pour un journal de confinement, voire un journal de non-confinement pour relater la vie de ceux qui ont continuer à œuvrer (dans L'Huma). Pour ma part, il me semblait un peu stérile de narrer combien on tourne en rond dans un appartement ou une maison, avec comme seule fenêtre Internet ou les réseaux sociaux. Et en même temps, cette expérience nouvelle m'apparaissait terriblement romanesque et digne d'être détournée dans une fiction qui se bâtirait au jour le jour.
Aussi, lorsqu'à émergé l'idée au sein du sympathique collectif de l'aiR Nu auquel je contribue, de constituer une rubrique pour évoquer le confinement, j'ai commencé à écrire Sur Ivan Oroc, en remarquant que c'était le palindrome de " coronavirus ". Au début, je n'étais pas sûr de suivre une cadence rapide de publication, j'imaginais plutôt quelques épisodes hebdomadaires, mais très vite le changement de tempo que le confinement a provoqué m'a fait opter, presque sans m'en apercevoir, pour une publication journalière, à la fois sur mon site (le texte) et sur l'aiR Nu (l'audio) où je me suis évertué à lire l'épisode du jour.
A ma grande surprise, je me suis ainsi très rapidement pris au jeu et, à la fin, je n'ai loupé que deux jours au tout début, le temps de prendre mes marques. A remarquer aussi que les contributeurs de cette rubrique de l'aiR Nu Ce qui nous empêche ont pareillement été très prolixes : à ce jour, on compte 106 articles postés, que je prenais beaucoup de plaisir à découvrir au fil des parutions : félicitations à Guy Bennett, Piero Cohen-Hadria, Anne Savelli, Joachim Séné pour ces belles lectures.
Sur Ivan Oroc, donc, compte cinquante quatre chapitres, un par jour, qui mettent en scène le personnage d'Ivan Oroc. En réalité, il y en a plus, car Joachim Séné a intercalé quelques épisodes à rebours sur les rêves d'Ivan Oroc, merci beaucoup de ta contribution (et merci aussi aux autres pour leurs allusions ponctuelles). Le rituel de réalisation était toujours le même. J'écrivais généralement le matin, je complétais et enregistrais l'après-midi. Et comme il s'agissait du confinement obligé à la maison, le tout avait lieu dans mon bureau habituel où une horloge rythme généralement le temps. Aussi, lors du premier enregistrement, j'ai eu l'idée d'intégrer son tic-tac, histoire de marquer justement cette période inconnue qui s'ouvrait devant nous. J'y ai ajouté le défi de la photographier sous tous les angles et de poster une vue chaque jour, pour révéler ce qui se cache derrière le décor. Evidement, à force, j'aimais lorsqu'elle sonnait en plein milieu de l'enregistrement et j'avoue avoir souvent guetté le moment adéquat pour qu'elle ajoute sa voix.
Le tout (écriture et enregistrement) prenait environ deux heures. Mes co-confinés (en tout nous étions cinq au maximum) évitaient de faire du bruit au moment de l'enregistrement, mais ça n'a aucune importance, au contraire j'aime parfois réécouter ces épisodes juste pour distinguer l'éclat de voix du bébé qui s'amuse, le bruit de la tondeuse du voisin ou même une fois le vrombissement d'une mouche qui tournait autour du micro. Les enregistrements ont été faits rapidement et rarement recommencés, aussi les bafouillages et les erreurs de lecture sont nombreux. Il y a aussi toute une partie au début un peu cacochyme avec des chapitres courts n'excédant pas quatre minutes, ils correspondent au manque de souffle que la maladie a provoqué (en fait j'ai tout testé pendant cette période, texte et audio, confinement et virus, tant qu'à faire). Mais malgré ces hésitations, je préfère la partie audio plutôt que la partie écrite. Le texte est aussi imparfait. Il y a des fautes, des répétitions, des phrases mal tournées, il s'agit d'un premier jet pourrait-on dire.
En réalité, il y a beaucoup de similitudes avec la rédaction d'un vrai roman. D'abord l'aspect et la distance : s'il était publié, il approcherait 180 à 200 pages. Ensuite la manière dont je me suis pris au jeu de l'écriture qui ressemble véritablement à ce que je fais d'habitude, cette sorte d'excitation de romancier qui pousse à avancer, qui vous fait y penser la nuit pour envisager la suite. Peut-être que ce qui me plait dans le roman, d'une manière générale, c'est de donner vie à un personnage. Au fil des jours, Ivan Oroc a ainsi pris corps.
En revanche, il y a des différences toutefois à écrire une fiction au jour le jour sans savoir ce qu'il adviendra du personnage. La publication en feuilleton exclut tout recommencement. Il faut faire avec les incohérences narratives et avancer coûte que coûte, avec des épisodes de qualité inégale. J'ai vraiment conçu chaque jour un nouveau chapitre. Parfois je glissais les premières phrases du suivant le soir après l'enregistrement, juste histoire d'y penser un peu et que s'accomplisse cette espèce de travail à l'intérieur du cerveau à l'insu de soi-même. Lorsque a fin a approché, j'ai juste envisagé des possibilités pour les quatre derniers chapitres et que bien sûr je n'ai pas vraiment respecté.
Au final, je suis vraiment content de Sur Ivan Oroc. J'ai véritablement l'impression d'avoir écrit un nouveau roman en deux mois. Qui sait ? Il sera peut-être publié dans dix ans pour marquer l'anniversaire de cet évènement planétaire ?
(13/05/2020)

 

 


Sur Ivan Oroc : c'est l'exact palindrome de " coronavirus ". Ainsi, écrire " sur Ivan Oroc " revient à créer et à faire vivre le nouveau personnage d'Ivan Oroc…
Ivan Oroc donc, est un type banal, tellement perdu dans la foule qu'on n'arrive jamais à le distinguer. Il est impossible à décrire, certains affirment qu'il est blond, d'autres qu'une ombre noire couvre en permanence le bas de son visage. Certains l'ont déjà vu sourire, d'autres parler, sans qu'on ait pu retenir la moindre de ses phrases, ni même s'il s'exprimait en français ou en albanais. D'autres l'ont vu vêtu d'une jupe, genoux à l'air sans que cela les choque le moins du monde. Placé devant un mur, il se confond avec. Au pied d'un escalier, il devient tapis rouge. On l'affiche ou on le foule. Il est impossible de savoir s'il se trouve à bonne distance de vous, ce n'est ni un proche, ni un lointain cousin : il est.
Enfance au milieu d'une cour d'école, au centre d'une classe ; adolescence dans l'anonymat d'un collège, avec peut être un vague énervement un jour où ses parents l'avaient contrarié. Perdu dans des classes de lycées, ses professeurs ont toujours marqué sur ses bulletins " peut mieux faire ", sans arriver à se souvenir de son visage, d'une remarque ou d'une réponse qu'il aurait formulée. Quand il était triste, il pleurait des larmes de crocodile qui n'étonnaient quiconque. Dans ses moments de joie, il sifflotait ou chantonnait la chanson de Sheila Je suis une petite fille de français moyen, mais personne bien sûr ne s'en apercevait.
Et le voilà aujourd'hui, gauche, à la fois indescriptible et indicible, allongé dans l'herbe le nez au ras des pâquerettes, de telle manière qu'on conclut tout de même qu'il est trop gros pour être un lapin de garenne, trop petit pour ressembler à un zèbre, et d'ailleurs il n'y en a jamais eu par ici.
Ivan Oroc, nez dans la chlorophylle, repense à l'heure précédente : il était parti voter. Évidemment, comme à chaque fois, on ne le retrouvait pas sur les listes. On l'avait fait patienter devant l'employé des électeurs égarés et des causes perdues. L'employé demandait à chacun de présenter sa carte d'identité. Il la regardait avec un air suspicieux, baissant ses binocles pour mieux en remarquer les détails, la retournant en tous sens, parfois la humant devant ses narines dilatées. Puis il la rendait au citoyen qui lui avait tendue, lequel l'enfournait dans une poche sombre, sur un mouchoir sale. L'employé alors tournait méticuleusement chaque page du registre en s'aidant d'un index mouillé de salive, de la même main qui avait tripoté la carte d'identité. Derrière lui, les affichettes rappelaient les mesures d'hygiène. Le gel hydro alcoolique était placé sur une table hors d'atteinte " sinon dans dix minutes on n'en aura plus " avait affirmé le chef du bureau de vote. " Ça y est je vous ai ! ", lança l'employé en postillonnant.
Ivan Oroc avait reconquis son statut d'objet trouvé.
(… à suivre et à retrouver sur l'aiR Nu, journal de confinement Ce qui nous empêche).
(16/03/2020)

 

 

 

Cette semaine, cela fait un an que le poète Antoine Emaz a disparu. J'en avais parlé en Notes d'écriture le 2 avril 2019. Parmi les livres de lui que je relis régulièrement, ses carnets de notes sur la poésie comme Cambouis (Notes de lecture et Notes d'écriture du 28/12/2011), paru dans la collection Déplacement chez Seuil et que dirigea trop brièvement François Bon, ou encore Cuisine, dont le titre me fait penser immanquablement à l'expression que j'emploie souvent lorsque nous parlons écriture avec quelques ami-e-s écrivain-e-s : " on parle popote ". Donc, voilà, une fois encore j'ai l'impression qu'Antoine Emaz, que je n'ai jamais eu la chance de rencontrer, me reçoit chez lui pour parler popote :
…/…
La pensée pose son objet puis le développe dans une réflexion construite. Le poème, lui, se lance sans savoir, et avançant, construit son objet ou son enjeu. Ce n'est pas que la poésie ne puisse pas penser, c'est que la pensée sera toujours en retard sur la poésie.
…/…
Loin de la poésie, au sens où la langue n'interfère plus avec ce qui est. Les arbres et la pluie sont, sans demander leur reste de mots. Comme si les cordes internes étaient détendues, u'il n'y avait plus qu'un désir de laisser filler le temps pour se refaire.
…/…
Je veux un poème qui parle maintenant, dans ma vie maintenant. Qu'ais-je à faire d'un arrêt sur beauté, d'une poésie de gisant ?
…/…
Ma médiocrité sociale de petit prof de province m'a au fond protégé et édifié. Vivre dans le " faire " a imposé le travail d'écrire comme il est, sans trop d'effort. On ne peut pas avoir les mains dans le cambouis et la tête dans l'éther. Et, en bout de course, si j'ai mis un peu de cambouis en poésie, ce n'est peut-être pas un apport dérisoire…
…/…
(Antoine Emaz, Cambouis, Seuil, coll. Déplacements, 2009)
…/…
Ce midi, une courte archive sur Claude Simon : il décrit d'une phrase brève le paquet de gauloises posé sur la table. Puis il reprend chaque mot employé : " rectangulaire ", " bleu ", " casque ", " gauloises "… en donnant à chaque fois les associations/connotations/évocations que le mot lève chez l'auteur ou le lecteur. C'est à la fois souligner la dignité littéraire possible d'un objet usuel et montrer l'épaisseur de la langue sitôt qu'on entre en littérature.
Ceci posé, je reste persuadé que cette " épaisseur " est bien plus forte en poésie qu'en prose romanesque. La poésie tend à isoler le mot et donc à lui donner sa résonance maximale, alors que la prose narrative, dans son phrasé lié favorise l'enchaînement et donc le choix automatique du sens imposé par le contexte de la phrase.
…/…
Un livre c'est de l'inachevé fermé.
…/…
(Antoine Emaz, Cuisine, Publie.net, 2011)
(02/03/2020)

 

 


J'ai envoyé le 18 février dernier la seconde version de Y. J'avais déjà relaté dans cette même rubrique le 13 janvier dernier la nécessaire cure d'amaigrissement qu'il me semblait devoir entreprendre au sujet de ce texte, remaniement d'ailleurs acté lors de ma visite chez ma maison d'édition quelques jours après. Voilà, c'est fait, il m'a fallu moins d'un mois pour reprendre les mille pages de la version initiale, je m'attendais à plus. Au final, le texte s'est réduit de près de 25%. Ça peut paraître beaucoup, mais en réalité, Y demeure le plus long texte que j'ai jamais produit, malgré ces coupes. Dans une édition grand format (comme celle de VPAR qui atteignait 415 pages), on devrait être aux alentours de 500 pages. Gros livre donc, et c'est pourquoi une relecture du premier jet était nécessaire pour éliminer les scories qu'un texte au long cours laisse apparaître, mais aussi prendre en compte l'obligatoire lassitude que le lecteur peut ressentir devant un texte long. En effet, si, au départ je voulais bâtir une œuvre comme Les Misérables ou La Guerre et La Paix, force est de constater que le lectorat d'aujourd'hui n'est plus adapté à des entreprises de longue haleine. Le zapping permanent que nous impose la vie moderne nous a déshabitué à ces lectures d'un autre siècle. Pour VPAR, et pour Faux nègres aussi qui dépassait les 400 pages, j'avais tenté de rendre la lecture plus attractive en élaborant des chapitres courts, nécessaire à une respiration plus agréable que de devoir suivre avec inquiétude des blocs de pages ininterrompus qui nous donnent l'impression de ne pas avancer. J'ai suivi là encore ce précepte. Mais j'ai surtout tenté de resserrer le texte autour des personnages. Si l'apport historique est nécessaire pour comprendre ce qui passé dans l'Europe que je décris pendant 230 ans, il ne faut pas non plus perdre le fil du récit dans un luxe de détails qui, au final, apportent peu à la compréhension des situations. Exit donc, les références trop lointaines ; exit aussi pas mal de précisions qui délimitaient le contexte littéraire de l'époque (il reste tout de même des allusions incontournables comme Hugo et Tolstoï). Au final, mon orgueil de bâtir une épopée s'est réduit à un tiers seulement d'une œuvre comme Les Misérables ou La Guerre et La Paix et c'est tant mieux. Reste donc à travailler le texte ligne par ligne, à me poser des questions et à les résoudre : placer une carte géographique, peut-être un arbre généalogique, faut-il supprimer l'épilogue qui me paraît superflu.
Mais ce qui me reste de cette seconde version, c'est d'avoir bâti un récit dont certaines manières d'écrire, de s'impliquer en tant qu'auteur sont différentes : j'en vois trois principales : premièrement, le début (enfin les quatre premières parties, soit plus de la moitié du livre) sont tributaires essentiellement de mon imagination ; deuxièmement, la cinquième partie (la plus grande et probablement la colonne vertébrale du livre) est tributaire de souvenirs racontés ; troisièmement, ma propre vie fait irruption dans la dernière partie avec les inconvénients liés à " se raconter ".
A suivre…
(20/02/2020)

 

 


Troisième et dernier jour de poésie au lycée Chanzy de Charleville-Mézières. La quatrième séance, officiellement prévue, est dévolue à la restitution du travail accompli par la classe de seconde dans laquelle j'interviens cette année scolaire avec Karine, la professeure de français, et tout cela est prévu le vendredi 20 mars prochain.
Cela a passé tellement vite ! Au départ, notre projet était plutôt vague : la poésie bien sûr, puisqu'on est dans la ville natale d'Arthur Rimbaud. Et puis évoquer Haïti et sa poésie populaire, car c'est le domaine de passion de Karine (et qui me l'a transmise, merci beaucoup). Enfin, profiter de la manifestation du Printemps des poètes qui aura lieu tout le long du mois de mars pour officialiser le travail accompli. Mais où ? A la médiathèque toute proche ? Au lycée ? Et comment ? Lectures par les lycéens ? Expositions de leurs textes ? Et quoi mettre en avant ? Beaucoup de questions, peu de réponses fermes. Dans l'instant, nous restions avec nos questions initiales en suspens, chacune des trois séances (1h30 par demi-classe de dix-huit élèves) était dense, retour sur le travail précédent, explications à fournir, puis jeux d'écriture, pas le temps de penser à grand-chose, de prendre du recul pour prévoir la suite.
Mais la magie (de la poésie ?) a opéré : au moment de cette troisième et dernière séance, j'ai mesuré combien nous étions finalement pilepoil dans le thème retenu cette année pour le Printemps des poètes et qui est le courage. La première séance en effet a été consacrée à produire de courts poèmes dans le style des haïkus, et combien cette activité anodine en apparence requiert comme courage individuel : écrire, lire, se dévoiler devant un lecteur ou plusieurs. Avec la seconde séance consacrée à Haïti, il s'agissait cette fois-ci de la poésie en symbole absolu du courage collectif qu'il faut pour vivre là-bas. Les textes seront bâtis à l'aide d'anaphores, d'embrayeurs comme " il y a ". Au début de la troisième séance, les lycéens reviennent sur ce qu'ils avaient écrits : très beaux textes. Je mesure combien ils n'ont rien à envier à des poèmes de même facture, par exemple le " il y a " d'Arthur Rimbaud dans Les illuminations ou celui d'Apollinaire.
Pour la troisième séance, ce sont des poètes courageux que nous abordons, Pablo Neruda, notamment Le livre des questions  (voir en note de lecture) nous permet de continuer de la même manière que le poète chilien, avec en écho, Le livre des questions d'Edmond Jabes, écrit à propos de l'holocauste, autre forme de courage. Et courage donc pour les lycéens, puisque cette troisième séance vivante leur donnait l'occasion d'écrire à la vue de tous leurs questions au tableau.
Ainsi, tout ce qui a été produit pendant ces trois séances d'écriture - haïkus, anaphores, questions - constitue une belle matière poétique pour le Printemps des poètes (bravo à tous). Je ne doute pas que la restitution prévue en mars, les lectures, l'exposition des poèmes sera une vraie réussite (une fraîcheur dans un environnement scolaire marqué par la navrante disparition de l'écriture d'invention). J'ai prévu de revenir quinze jours avant cette manifestation, d'abord pour en régler les derniers détails avec Karine et cette classe attachante et aussi parce que les élèves ont lu Retour au mots sauvages (grande fierté pour moi) et que nous n'avons pas eu l'occasion (ni le temps) de beaucoup échanger ensemble sur mon travail.
(05/02/2020)

 

 

 

C'est encore en pensant à Paul Léautaud que j'aborde ce jour de grève pour aller à Paris. En effet, je ne chercherai même pas à prendre le RER B, j'ai décidé de me rendre à la capitale à pied, ainsi que le faisait l'écrivain pour aller de Fontenay au Jardin du Luxembourg et y nourrir les chats errants. La coulée verte qui va du Sud au Nord offre d'abord un terrain facile et tranquille, outre les joggers, il y a les cyclistes et les adeptes de la patinette électrique qui suivent les allées bordées d'arbres, loin du bruit et la circulation. D'où j'habite, le périphérique et l'entrée dans Paris est exactement à six kilomètres et il m'en faudra quatre de plus pour rejoindre les parages du Luxembourg et de la Sorbonne, le coin des libraires et Saint-Germain.
A midi, j'ai rendez-vous à la Closerie pour discuter de la suite de Y et de sa parution. Alors que la dernière fois j'étais assis à la place d'André Breton (voir Webcam du 07/10/2019), c'est à celle qu'occupait le grand Samuel Beckett que je me trouve aujourd'hui : bon présage ? En fait, le remaniement de Y ne me pose pas de problème : le texte en effet se doit de devenir plus nerveux, d'éviter que le lecteur se perde dans les deux siècles et un tiers et les six générations d'un récit dont le contexte historique est ardu. L'après-midi, retour chez l'éditeur où j'aborde plus précisément avec Jean-François, que je retrouve avec joie, le principe des modifications, la manière dont nous allons procéder et le calendrier. Car même si septembre paraît lointain, les contraintes éditoriales imposent de tout boucler quasiment dans les deux mois qui viennent. Nous abordons aussi l'illustration de couverture, cherchons des idées. J'émets le souhait d'une carte afin que le lecteur puisse retrouver les lieux exotiques de la Mitteleuropa que je cite.
Retour dans l'après-midi en banlieue Sud, toujours à pied et par le même chemin, sous l'air froid et sec. Un peu mal au pied en arrivant : j'ai tout de même parcouru 24 km !
Bénéfice direct de cette confrontation à propos de Y : j'envoie à mes éditeurs dans la foulée du week-end suivant les deux premiers livres remaniés et le projet d'une carte. A suivre !
(28/01/2020)

 

 

Note d'écriture de Pauline Delabroy-Allard :
" En quelque sorte. Il me faut du temps libre devant moi, beaucoup. Et puis un horizon libre, physiquement je veux dire, le mieux étant les endroits quasi vides. J'aimerais pouvoir écrire toujours dans un endroit où la vie matérielle n'a pas ou peu de prise, où la vie est déchargée d'un coup de ses contraintes quotidiennes. En attendant d'avoir la chambre de bonne dont je rêve, j'écris chez des amis. Les journées, pour l'écriture de Ça raconte Sarah, se passaient ainsi : je me réveille tôt, j'écris un poème d'échauffement, j'écris quelques mots ou quelques pages sans relire les lignes écrites la veille, je vais à la piscine nager un kilomètre, je déjeune, je fais la sieste, j'écris à nouveau quelques heures l'après-midi. Il me faut énormément dormir quand j'écris, c'est très important d'avoir un bon lit dans ces moments-là. "
(22/01/2020)

 

J'ai terminé Y le jour du 228ème anniversaire de la mort de Mozart, le 5 décembre dernier et j'ai aussitôt envoyé le manuscrit à mon éditeur. 228 ans d'histoire familiale, c'est la distance exacte de Y, commencé le jour du décès du musicien et où entre en scène mon arrière-arrière-arrière grand-père autrichien, âgé de quatorze ans et qui réside alors au Sud de Vienne. 228 années ne s'écrivent pas (ne s'inventent pas) en peu de pages et le livre déployé double presque Vie Prolongée d'Arthur Rimbaud, le plus grand que j'avais écrit jusque là. J'avais dans l'idée un roman de la teneur de La Guerre et la Paix de Tolstoï. En réalité, je n'ai atteint qu'un tiers. Pour autant, alors que je m'apprête à retravailler le premier jet avec les deux éditeurs de confiance qui m'accompagnent depuis des années, se pose la question de l'opportunité d'une cure d'amaigrissement de ce premier jet de Y.
En effet, d'un côté, la tendance d'une lecture au long court n'est plus de mise : qui peut se prévaloir de lire " vraiment " en entier Hugo, Tolstoï ou Balzac ? Le risque existe ainsi de délaisser des pages forcément éloignées d'une intrigue qui se déploie sur plus de deux siècles. D'un autre côté, la coquetterie qui me laissait imaginer un lecteur s'astreindre à être emporté par un souffle ininterrompu genre Guerre et paix ou Les Misérables tient du leurre et de la prétention la plus inouïe. Donc relire, traquer les longueurs qui ne doivent pas manquer lorsqu'on s'est attelé pendant seize mois à un travail régulier et conséquent, resserrer le texte autour du récit, des personnages principaux, se poser la question des anecdotes inventées, de leur utilité dans le texte, bref, cure d'amaigrissement du texte.
Plus délicat en revanche reste la méthode à utiliser. Comment en effet détecter dans deux cents ans d'histoire ce qui est essentiel de ce qui ne l'est pas ? La fiction et l'invention ne s'oppose pas aux anecdotes historiques que j'ai patiemment retracées (et avec difficulté tant l'histoire de cette région est complexe, tant je m'aperçois qu'en France cette Europe est méconnue : il m'aura fallu explorer des documents en allemand, en anglais, en serbo-croate). Dans cette imbrication, je dois repérer pour chaque historiette, rebondissement, souvenir raconté, voire vécu, ce qui est important, de ce qui est délayé dans l'écriture. En gros, c'est un tableau à quatre entrées que je dois résoudre (à l'exemple du tableau de gestion du temps qui m'a souvent servi dans ma vie professionnelle sur le partage des priorités entre ce qui est important et ce qui est urgent). Cela donnerait quelque chose comme cela :

 

Important ++

Important --

Délayé ++

A garder (voir pour faire plus court)

A retirer (anecdotique)

Délayé --

A garder (à compléter si besoin)

A retirer (superflu)

La notion d'important n'est pas facile à identifier. Bien sûr, dans mon histoire globale, certains évènements ne peuvent être passés sous silence. Ce sont souvent des faits vécus ou racontés. Ce sont parfois des vérités historiques dénichées, des dates, des documents importants, irréfutables. Mais ce peut-être aussi des histoires inventées (comment ne pas imaginer par exemple ce qui s'est déroulé le jour de la mort de Mozart).
La notion de " délayé " fait beaucoup plus appel au métier de l'écriture, à la manière de raconter, parfois de s'entourer de précautions inutiles, voire de certaines allégories pour masquer une pudeur ou une retenue pour éviter de se mettre en scène. Le moyen que j'ai trouvé à la relecture a été de re-chapitrer le texte par " historiette ", anecdote, évènement ou période racontée. Cette multiplication des chapitres présente l'avantage, d'un coté, d'être plus digeste pour le lecteur, qui " zappe " en quelque sorte d'une histoire à l'autre. Mais en plus, chaque narration nouvelle est mieux identifiée et, avec, une trop grande dilution : pour faire simple, chaque fait (chapitre) dépassant trois pages (ou plutôt 8000 caractères, soit 8 pages classiques de roman) doit être probablement remanié. Au boulot !
(13/01/2020)

 

 

Côté écriture, 2019 avait commencé avec la parution de Il se pourrait qu'un jour je disparaisse sans trace. J'attendais peu de cette parution en janvier. Les précédentes expériences m'ont montré qu'il ne se passait pas grand-chose lors de cette rentrée littéraire. Mais on ne peut pas toujours publier en septembre, on a l'air de courir après les prix, ce qui, en ce qui me concerne, n'a jamais été une priorité. Donc, Sans trace a été conforme à ce que j'attendais, bien sûr, il y a eu de bons échos dans quelques journaux nationaux (Le Monde, l'Huma, le Figaro, le Magazine Littéraire) et sur quelques blogs ou sites dont la présence me ravit autant. En revanche, pas de radio (télé, n'en parlons pas…), peu d'invitation de libraires, sauf celles que j'ai suscitées et la rencontre inattendue et bien sympathique de Liège (note d'écriture du 26/11/2019). La surprise est cependant venue à travers l'écho positif, élogieux et fervent de lecteurs qui ont véritablement accroché à mon histoire (enfin mes trois histoires entremêlées).
Mais enfin, surtout, 2019 a été dévolu à l'écriture de Y, terminé en décembre et dont la profusion m'a imposé un rythme hebdomadaire minimum d'un équivalent-roman de vingt pages minimum. Objectif atteint : en 2019, c'est plus de mille pages qui ont été rédigées. A noter que pour m'aider j'en ai rendu compte chaque semaine par SMS à Anne et Pierrot : merci pour vos encouragements (et dire combien je suis fier de participer à l'aventure de l'aiRNu avec vous tous (j'en parlerai très prochainement).
J'avais compté en 2019 sur une actualité littéraire plus fournie et le remplissage plus dense de mon agenda un peu plus relâché les années précédentes à cause de la thèse en 2017 et d'une année blanche au point de vue parution en 2018. L'année a surtout été marquée par mon retour aux ateliers d'écriture, Argenteuil d'abord, puis Charleville, avant celui proposé dans ma ville pour accompagner les jeunes migrants mineurs qui y débarquent, ce qui forme vraiment la bonne surprise de cette année en terme d'implication, de suivi collectif et d'enjeux. Du coup, 2020 va se poursuivre sur la même trajectoire, le retour marqué des ateliers avec un grand enthousiasme : celui de ma ville va se terminer en mars, mais d'autres vont se poursuivre, celui au Lycée Chanzy de Charleville avec la poésie en ligne de mire et une restitution pour le printemps des poètes, et un tout nouveau qui va m'emmener dans le département voisin de la Meuse et dont la forme, les objectifs et les participants me seront précisés ce mois-ci. A noter aussi que le travail sur Instants cuisine avec l'ami peintre Delatour, va lui aussi se doubler d'interventions au profit de la municipalité de Carignan : cela aussi va se préciser dans les prochaines semaines. Si j'ajoute à cela ma participation aux rencontres d'auteurs organisées par Interbibly à Epernay, Stenay et Reims prochainement, je m'aperçois que l'agenda du premier trimestre 2020 est déjà aussi fourni que l'ensemble de l'année 2019. Tout cela sera entremêlé avec les corrections de Y qui seront à la mesure de sa profusion avant sa parution en septembre cette fois-ci. D'autres news sont attendues pour 2020, mais il est trop tôt pour les évoquer.
(06/01/2019)