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Notes d'écriture

 

Deux faits m'ont fait retourner récemment à André Hardellet. Une intervention tout d'abord vers un public d'enseignants dans laquelle j'ai cité le poète pour aider à un concours sur l'écriture du travail. En effet, dans La Cité Mongol (note de lecture du 27/03/2002), André Hardellet invente des métiers extraordinaires : le charmeur d'orages, le chercheur d'échos, le chef des baisers, le semeur de bruits, le poseur de grillons, le surveillant des glaces… Tant de poésie laisse rêveur dans le monde impitoyable du travail (voir cette semaine encore ma note d'Étonnements)… Ensuite, René Fallet, qui fût son ami et dont je relis une biographie, l'a beaucoup soutenu lors de " l'affaire Hardellet ".
René Fallet, donc, connaissait André Hardellet depuis 1947, présenté par André Vers, probablement à la suite de la parution de son premier roman, Banlieue Sud Est que le futur " écrivain bourbonnais " venait de publier à l'âge de 19 ans chez Domat. André Hardellet lui écrivait d'ailleurs en 1958 : " L'amitié n'est pas une chose vaine, ni un vain mot ". Il lui dédiait régulièrement des poèmes, comme Film ou ce texte de Faubourgs et villes (tous deux dans La Cité Mongol). On y trouve des phrases délicieuses : dans Film, André Hardellet évoque des couleurs " peu usitées et difficiles à trouver en tubes dans le commerce ", ainsi la couleur " légende ", un peu " celle du tilleul séché, répandu sur une nappe de soleil " ; dans Faubourgs et villes, rien à envier à la " métropole crue moderne " d'Arthur Rimbaud, c'est la même illumination : " Villes inapprochables, dômes, flèches qui se découpent sous des volées d'oiseaux, versants des toits, rues vides parce que les habitants célèbrent une fête incompréhensible, sérails sans garde ".
Il faut citer André Hardellet, sa poésie magnifique, pour mieux mesurer la connerie humaine qui l'atteignit en 1973. Il avait publié (4 ans auparavant !) une ode à la beauté des femmes chez Pauvert, Lourdes, lentes. A l'occasion d'une réédition par Régine Desforges dans une collection de luxe uniquement vendue sur catalogue, une plainte pour outrage aux bonnes mœurs fut déposée par la Ligue de l'enfance et de la famille. Le procès donna lieu à condamnation, saisie et destruction des exemplaires du livre à tirage limité, tandis que la première édition était toujours disponible en librairie, comble de l'absurde. Ce procès qui dura entre mai et novembre 1973 a usé le poète. Malgré l'intervention et le soutien de Julien Gracq, du prince Murat, alors directeur des cahiers de l'Herne, cités comme témoins, les éloges du livre par beaucoup, comme Jean-Louis Bory, malgré la pétition que René Fallet fit circuler, la censure fût inévitable. L'affaire fit une victime : le poète lui-même. André Hardellet mourut de chagrin quelques mois plus tard, le 24 juillet 1974, il avait 63 ans. Le très beau livre de Françoise Lefèvre Les Larmes d'André Hardellet (en note de lecture cette semaine) lui rend hommage, il faut le lire.
Bien-sûr, à l'heure de la pornographie accessible sur smartphone, on ne peut que se gausser de cette censure d'un autre temps. En sommes-nous sûrs ? Certains textes autrefois permis ne passeraient probablement plus, les réseaux sociaux se chargent d'une fausse morale, les dénonciations sont incitées, à la mesure d'une information facilement accessible. En 2010, Zoé Shepard en a fait les frais pour son livre Absolument dé-bor-dée ! : mise à pied de son boulot, la littérature du travail n'échappe pas à la censure. En fait, la censure s'est étendue à tous les domaines, à tous ceux qui mettent les pieds dans le plat et dénoncent un système en place.
Cependant, comme pour Hardellet, le prétexte de la protection de l'enfance est facile à invoquer. Initialement initiée par une loi datant de 1949, son but est de contrer les œuvres qui ne doivent pas montrer sous un jour favorable " le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche […] de nature à démoraliser l'enfance ou la jeunesse ". Elle a toutefois été complétée en 2011. Les publications pour la jeunesse " ne doivent comporter aucun contenu présentant un danger pour la jeunesse en raison de son caractère pornographique ou lorsqu'il est susceptible d'inciter à la discrimination ou à la haine […], aux atteintes à la dignité humaine, à l'usage, à la détention ou au trafic de stupéfiants ou de substances psychotropes, à la violence ou à tous actes qualifiés de crimes et délits ". On ne peut a priori qu'être d'accord, mais à la vague approximation qualitative aux bonnes mœurs succède un catalogue des interdits dictés par l'actualité, l'opinion, soumis à une grande variété d'interprétations. La très grande majorité des publications ne formulant pas de restriction d'âge, on peut penser que cette loi s'applique ainsi à tous. Et que l'affaire Hardellet est appelée à se multiplier dans les années futures.
(19/02/2018)


Le hasard fait que j'interviens en ce moment pas mal sur Retour aux mots sauvages dans les établissements scolaires. D'abord à Chazelles-les-Lyon en janvier (accueil très agréable, merci à tous) et maintenant dans trois classes de ma ville, suite à un cycle " cinéma, travail et justice " pour lequel le film Corporate, paru il y a un an, a été diffusé. Comme ce long métrage sur le harcèlement en entreprise s'est inspiré des drames à France Telecom, quelques enseignants m'ont demandé d'intervenir au sujet de Retour aux mots sauvages qui fait écho.
D'une manière générale, intervenir sur le sujet du travail en collège ou en lycée est toujours délicat. Les élèves ne connaissent pas le monde du travail, on leur demande de se projeter dans l'avenir, donc de choisir un métier, et lorsqu'on aborde le sujet du travail, on leur présente les aspects négatifs et noirs : harcèlements, suicides… Un comble. Si mes interventions portent à la fois sur l'histoire de ce drame et l'histoire de mon écriture (le roman de ce roman en quelque sorte), j'essaie de prolonger le débat en insistant sur la manière dont le dialogue a été renoué : l'histoire des entreprises n'est jamais linéaire, par extension, la manière dont on aborde sa vie professionnelle comportera forcément des hauts et des bas.
Ce retour à mon livre me replonge dans la façon dont j'avais vécu son écriture, l'étonnant mélange d'invention et de réalité. Le personnage que j'avais créé travaille dans une entreprise tétanisée par les suicides, à savoir qu'au fur et à mesure que je l'écrivais, ses questions étaient aussi les miennes. La suite qui n'a jamais été écrite (le faudrait-il ?) a été plus sereine. Mon entreprise a renoué un dialogue sur les seules bases qui étaient possibles : respecter les hommes et les femmes qui y travaillent, arrêter de leur dire qu'ils doivent quitter la boîte et discuter avec eux sans arrière-pensée.
A l'heure où je n'ai plus aucun lien avec mon entreprise, cet apaisement me reste en tête. Pour autant, il convient d'être vigilant, les mauvais signes se multiplient ces temps-ci : la rupture conventionnelle n'est souvent qu'un moyen à moindre frais de maquiller les licenciements économiques. La baisse des recours au tribunal des prudhommes n'est pas l'indice d'une amélioration du dialogue social, au contraire, celui-ci devient individuel, adapté à chaque salarié et on sait combien est démuni celui à qui on demande de s'en aller sans faire de vagues. Autre signe inquiétant : le procès des dirigeants de France Telecom n'a toujours pas eu lieu, ça fait neuf ans que ça traîne : autant de signes d'impunité pour les autres patrons. Le système habituel où les forts sont toujours protégés et les faibles toujours plus exposés ne s'est pas arrangé. Les réformes prévues par le gouvernement, les lois sur le travail, ne vont pas profiter aux travailleurs de base, le Medef se frotte les mains un peu trop ostensiblement. La réforme prévue de l'éducation va entériner l'inégalité pour la génération future, pas besoin d'être devin pour voir que cette usine à gaz ne va profiter qu'à ceux qui en détiendront les codes. Bref, sans vouloir jouer les oiseaux de mauvais augures, un nouveau retour aux mots sauvages et à la sauvagerie tout court n'est peut-être pas si loin, que ça…
(13/02/2018)

 

L'arrêt de mon travail avant l'âge idoine provoque de plus en plus des conclusions hâtives chez la plupart de mes connaissances et amis. L'année de refuge à domicile que je me suis imposé pour terminer ma thèse ne m'a pas fait y prendre garde outre mesure, mais la situation que l'on me prête désormais commence à m'insupporter : on affirme donc que je suis " en retraite ". Cette appellation est bien commode pour nommer une situation qui y ressemble dans les faits. Et comme il n'en existe pas d'autre, ou parce que notre imagination collective peine à désigner celui qui a bouclé son travail nourricier, cette conclusion hâtive s'impose. D'où la fâcheuse propension de beaucoup de personnes de mon entourage à vouloir remplir mon agenda de jeune retraité, " puisque maintenant j'ai du temps ", disent-ils. On m'a donc proposé pêle-mêle de présider une association, de passer trois jours chez des parents âgés, bref, on imagine à ma place une sorte de bénévolat actif destiné à remplir des journées forcément oisives. J'ai fait mon tort, aussi, faut dire : le nez dans le guidon de ma thèse, j'ai éludé les questions sur ma nouvelle vie en ne démentant pas la case " retraite " dans laquelle on m'a précipité. J'ai aussi accepté de mettre sur pied une exposition dans ma ville et les heures que j'y ai passées ont pu laisser croire aux autres une disponibilité sans fin.
Mais il s'agit d'un malentendu : le retour aux affaires (littéraires s'entend) est programmé, l'agenda se remplit, je le crie donc haut et fort, notamment à ceux qui croient devoir occuper mes journées " puisque j'ai du temps ". La notion de temps est toujours complexe et le ressenti de chacun est individuel, absolument pas duplicable. J'ai toujours clamé que le temps était une réserve inépuisable, parce que c'est une question de choix : c'était souvent la manière dont j'expliquais mes multiples activités qui en étonnaient beaucoup : études, écritures, travail, activités sportives, familiales, voyages… Je continue à le penser, de même que j'ai toujours affirmé accomplir deux métiers, celui, nourricier, dans la famille Orange et l'autre, de cœur, au chaud des livres et des romans. Le premier métier continuant sans moi, reste le second : écrivain. Je suis donc maintenant exclusivement écrivain et non retraité. J'insiste : pourquoi cette activité qui est une évidence pour beaucoup de mes " collègues " n'en serait pas une pour moi ? Les écrivains qui ont maintenant l'âge de la retraite sont-ils affublés du terme " d'écrivains retraités " ? Allez expliquer cela à François Bon, Pierre Bergounioux, Bernard Chambaz, Jean Echenoz (en note de lecture cette semaine) ou Haruki Murakami… La toute jeunette Muriel Barbery qui a quitté l'éducation nationale après le succès de L'Élégance du hérisson est-elle considérée en retraite ? Pourtant le choix qu'elle a fait quelques années auparavant s'apparente au mien maintenant. J'avais deux métiers, je n'en ai plus qu'un : je suis encore plus écrivain qu'avant, qu'on se le dise…
(05/02/2018)

 

En 1719 paraît le roman de Daniel Defoe Robinson Crusoé. Il est inspiré par une histoire réelle, celle du marin anglais Alexandre Selkirk qui fût débarqué en 1704 sur une île déserte de l'archipel Juan Fernandez et y vécut pendant 4 ans. Récupéré au hasard d'un bateau, son retour et son aventure fait le tour de l'Angleterre, avant que le marin ne renoue avec la mer à bord d'un négrier et y périsse de la fièvre jaune ou de noyade en 1721, à l'âge de 45 ans. En réalité, le récit de Defoe qui connut un grand succès, est considéré comme un écrit précurseur de la forme prédominante du roman occidental, de même que le Don Quichotte de Cervantes, rédigé en Espagne un siècle plus tôt (selon Marthe Robert, Origine du roman, roman des origines). Ce dernier, qui appartient à la littérature picaresque, a en commun avec Robinson, son inépuisable énergie qui dote pareillement les deux héros, et aussi l'accompagnement d'un tiers dévoué mais qui reste dans l'ombre : Sancho Panza et Vendredi. La question de l'invention d'un romanesque est importante car les caractéristiques d'une telle fiction n'ont pas changé : irruption du hasard et des péripéties, œuvre d'imagination, tension avec le réel (notamment pour Robinson qui s'appuie sur une aventure vécue). Le thème en particulier du monde neuf qui est à construire avec Robinson connaît un engouement. L'irruption du " bon sauvage " cher à Rousseau (qui tenait le roman de Defoe en grande estime) rassure un monde à l'aube d'un colonialisme européen qui s'accapare les dernières terres à découvrir. Les robinsonnades inspirées par le récit de Defoe vont dès lors fleurir. Le principe est toujours le même : le héros échoué seul (ou pas) dans une contrée inhospitalière doit organiser sa survie. Évidemment, de nos jours, il n'y a plus beaucoup d'endroits inhabités (quoique : la désertification qu'induit l'aménagement mondial du territoire vers les grandes villes va probablement révéler des zones de moins en moins habitées, par exemple, mon département rural a perdu 25% de sa population en 50 ans...). Les robinsonnades nouvelles manières mettent souvent en scène la science-fiction, planètes à découvrir, stations spatiales abandonnées, guerres nucléaires en regard desquelles le film Seul au monde demeure une robinsonnade classique. On peut aussi imaginer d'autres déserts : virtualité du Web, solitudes urbaines… Peu importe l'intrigue, en fait la robinsonnade met en jeu toujours trois éléments : Robinson, Vendredi et l'environnement. Ou, décliné autrement, notre prise avec la sauvagerie, notre allégeance à l'institution, l'éducation, le besoin de règles et, a contrario, notre créativité qui a besoin de s'affranchir d'un monde pensé par d'autres, de trouver des voies originales : on le voit, la robinsonnade est très actuelle. Tour à tour, nous sommes dans une même journée Robinson, en accord avec le monde, Vendredi en révolte, et nous prenons souvent la place de l'institution avec nos incessants yakafaukons. Michel Tournier, à l'aube de la génération 68, avait tout misé sur des thèmes philosophiques pour sa robinsonnade, notre rapport à la mort, à la vie… L'actualité est plus prosaïque : on cherche maintenant des préjudices d'anxiété pour exorciser nos peurs. Nous voulons des vies lisses, Robinson est devenu trouillard et Vendredi se cache parmi les migrants.
(22/01/2018)

 

" Car il en est des écrivains comme des coureurs : il y a des sprinters et des spécialistes du fond et du demi-fond. Certains bouclent leur œuvre en trois semaines. On dit que Stendhal dicta La Chartreuse de Parme en cinquante-deux jours. Á d'autres, il faut du temps, beaucoup de temps. Ce sont des marathoniens. J'appartiens à cette sorte. Un manuscrit mûrit dans ma tête et sur ma table quatre ou cinq années. Je comparerais volontiers à une grosse marmite mijotant à très petit feu et dont je soulèverais à tout moment le couvercle pour ajouter quelque ingrédient nouveau. Ou à une maison que je construirais seul autour de moi, n'ayant rien d'autre pour m'abriter, et donc grelottant au début sur un chantier informe battu par tous les vents, puis aménageant un espace de plus en plus avenant. La dernière année est angoissante et délicieuse à la fois. Parce que le roman approchant de son achèvement, mon esprit parcourt avec un bonheur naïf ses pièces et ses dépendances, apportant par-ci, par-là des améliorations de détail, mais il est fatigué en même temps de cet édifice trop lourd, trop compliqué dont il est le seul habitant et dont il a hâte de se débarrasser pour se livrer à des jeux nouveaux et en attendant interdit. Car rien n'est plus séduisant que les œuvres futures, rêvée pendant que s'achève dans la douleur un travail de longue haleine. Elles ont toutes la fraîcheur gratuite et légère qui manque au livre en chantier, Sali par les efforts et les incertitudes. Il n'empêche que la rupture est blessante et marque le début d'une période errante et désemparée. " (Michel Tournier, Le Vent Paraclet, Pléiade, p. 1435-1436.)
(15/01/2018)