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Notes d'écriture

 

Après le très beau projet Instants Handball, dont l’élaboration et les prolongements ont été fastueux, voici Instants cuisine qui se concrétise avec une première exposition dans les Ardennes à Donchery, dans un pôle culturel tout neuf, magnifique et spacieux. Tout cela, je le dois à Alain Delatour, mon complice peintre, qui me lance des défis picturaux et auxquels je dois répondre par quelques écrits en rapport.
Nous avons ainsi continué ces jeux d’échanges, initiés avec le handball, à travers la cuisine, l’idée étant, comme précédemment de faire cohabiter trois activités dont le rapport ne coule pas de source à priori. Mêler sport, peinture et écriture était déjà un challenge, et, de même, enchevêtrer art des lettres, culinaire ou pictural participe de la même dynamique. Car la confrontation entre ces trois activités distinctes n’est pas évidente. Autant pour Instants Handball, l’existant entre sport, peinture et écriture était peu marqué (quelques beaux livres de photos, des textes anecdotiques ou des romans, des essais, mais peu de mélange), tout restait donc à inventer, autant pour la cuisine on se heurte à des schémas de pensées très normatifs : livres de cuisine avec photos appétissantes et texte réduit à l’élaboration d’une recette… Or, lorsqu’on interroge tout un chacun sur son rapport à la cuisine, ce qui vient en premier, ce sont, non pas des recettes, mais des anecdotes, souvenirs d’un plat réussi ou raté, diners fabuleux…etc. Ainsi, notre idée est de proposer, non pas un énième livre de recettes, mais au contraire, de détourner les plats selon nos inspirations. A l’abstraction proposée par Alain, je réponds par des circonstances, des souvenirs, des poèmes. Ceux qui chercheront des idées de plats devront faire preuve d’imagination : mais c’est justement le sel d’une cuisine réussie.
Pour l’instant, le livre Instants cuisine n’existe pas, même si la maison d‘édition (Le livre d’art) est déjà retenue : avis donc aux mécènes et autres sponsors intéressés par notre projet.
En revanche, comme pour Instants handball où nous avions commencé par une exposition à Voiron, notre projet enfin se concrétise grâce à de très beaux panneaux où Alain a recopié ma prose sous ses peintures : on est donc dans un art scriptural total. Le lieu d’exposition, à Donchery, est très beau et nos tableaux sont très bien mis en valeur. Charlotte qui gère le lieu depuis septembre avec dynamisme et enthousiasme, accueillera les visiteurs avec plaisir jusqu’à début juillet aux heures d’ouverture de la médiathèque qui jouxte la salle d’exposition : 7 heures par jour du mardi au samedi, vous avez le choix (à titre de comparaison ma ville qui compte dix fois plus d’habitants et dix fois plus d’employés ouvre seulement 24 heures dans la semaine).
Le vernissage a eu lieu vendredi 13 (nous ne reculons devant aucune superstition) : présence du maire, des adjoints, public fourni et au préalable 3 classes ont visité notre exposition : photos en Webcam. J’ai aussi présenté mes livres et, en primeur, la couverture du prochain.
(16/05/2022)

 

Châteaux, mais d’abord hôtel, celui de la Villa Modigliani dans laquelle se tenait la réunion des représentants de ma maison d’édition. Ainsi, à peine le temps de revenir de Belgique, me voici reparti à Paris pour la bonne cause avec la parution de DT en septembre et j’ai grand plaisir de retrouver des visages connus, dont certains étaient déjà présents lors de la parution de mon premier livre, Central, 22 ans auparavant. Ça change de l’exercice obligé de la petite vidéo d’amateur que j’avais dû réaliser deux ans auparavant pour Yougoslave, confinement oblige.
Un petit retour rapide en train à la maison avant de repartir deux jours plus tard à Paris récupérer ma voiture laissée sur place pour un week-end riche de deux rencontres. Mais c’est sans compter une grève inopinée de la SNCF dans ma région : deux jours sans aucune circulation à partir de ma ville, obligé de blablacarder pour me rendre à 70 km de là et espérer une locomotive. Moi qui prenais déjà rarement le train, parce que rien n’est fiable pour notre compagnie nationale qui délaisse des pans entiers de réseaux, me voici encore plus conforté dans mes résolutions…
Enfin, voici le week-end de châteaux qui s’annonce.
Le premier est à Avaray, commune du Loir et Cher. Ancienne résidence des ducs du village, ce château, entouré de douves et dont la base date du XIIIème siècle, à été modernisé au XVIIIème siècle, et même après, si on intègre dans le périmètre les tours proches de la centrale nucléaire de Saint-Laurent. Demeure désormais privée, la noblesse a fait place à un syndicat de copropriétaires du tiers-état (un tiers état plutôt bourgeois, il y avait une Rolls-Royce garée dans la cour). Christophe Pittet, qui est l’un des habitants, m’y accueille pour une journée de réflexion sur le thème du travail. Je serai accompagné d’un autre écrivain, Thomas Coppey, auteur de Potentiel du sinistre (en Notes de lecture) et de Baptiste Rappin, universitaire et spécialiste du management. Le cadre et les échanges dans ce lieu d’exception rappellent à moindre échelle les colloques de Cerisy, où j’avais eu la chance d’être invité (voir note d’écriture du 04/07/2016). Ambiance conviviale et sympathique, repas pris en commun, ce qui n’exclut pas la profondeur des échanges. Tout cela a eu lieu dans le vaste appartement de Christophe, situé sous les combles et qui traverse le château sur sa façade la plus longue. Avec la magnifique charpente visible sous nos têtes, nous étions dans le ventre de la baleine.
Mais, le lendemain, départ de bonne heure pour traverser à nouveau la France, 500 km à accomplir jusqu’en Moselle, à Uckange où l’association Des mots et débats fêtait (façon de parler) les trente ans de l’arrêt des hauts-fourneaux. Devenus lieux de pèlerinage depuis, ce château métallique se visite en souvenir de ceux qui y ont travaillé. Là encore, c’est une sorte de château érigé pour les ouvriers du tiers état. Son ombre était présente derrière nous lors de la table ronde très bien organisée et animée et qui a réuni Florence Aubenas, auteure du très remarqué Le quai de Ouistreham, récemment adapté au cinéma, Denis Maillard, conseiller en relations sociales, Jean-Louis Malys de la CFDT et moi-même. Très heureux d’avoir revu à cette occasion Anne-Marie, libraire enthousiaste d’Autour du monde à Metz, que j’avais connu aux Sandales d’Empédocle à Besançon et suivi dans ses pérégrinations à Niort à La Librairie des Halles.
(06/05/2022)

 

Règne littéraire : on pourrait imaginer la chose écrite de la même manière que les animaux et les végétaux, une sorte d’ordre cosmique, préexistant sur terre. Bien sûr, il y a eu l’intervention de l’homme, mais peut-être que le règne littéraire qui en découle ne devrait son apparition parce que l’être humain était là, comme une sorte de condition nécessaire et suffisante, de la même manière que les deux autres règnes, l’animal et le végétal n’auraient pu éclore sans l’eau, ni l’air. Imaginer ainsi un règne littéraire en son existence propre est un objet d’étude assez étonnant. Chaque écrit se suffit à lui-même comme une plante enfermée dans un herbier ou un mammifère naturalisé. Bien sûr, l’examen pourrait remonter aux prémices de l’écriture, cunéiformes, hiéroglyphes, alphabets, idéogrammes et autres manifestations écrites, s’appesantir sur les supports, le parchemin, les tablettes d’argiles, les manuscrits de la Mer Morte, le papier, le support numérique… Revenir sur les inventions, Gutenberg, Internet, SMS… Nos bibliothèques seraient semblables à des serres exotiques ou à des muséums d’histoire naturelle. Nos librairies seraient comme des jardineries ou des animaleries. Nos maisons d’éditions égaleraient des fermes d’élevage ou des exploitations agricoles. Tout cela, oui, constituerait des approfondissements essentiels. Mais surtout, à étudier ainsi l’écriture sous la forme d’un règne littéraire indépendant, disparaitrait enfin celui qui l’a conçu, l’écrivain et son insupportable ego, sa postérité de pacotille et tous les artifices qui gravitent autour du maigre petit carré de feuilles qu’il a conçu, seule manifestation digne d’intérêt.
(11/04/2022)

 

Perspectives, en synonyme de projets, intentions, programmes : tout ce qui se met en place en ce début d’année concernant la chose littéraire qui me concerne. Pour la variété des choix, on devrait plutôt parler de vues en perspectives, trois dimensions et plus. Bien-sûr le livre en préparation (nous en sommes au choix de la couverture, de l’argumentaire, quelques questions pour le catalogue de parution (on dit booklet dans la profession), tout s’achemine à mon insu, ou plutôt, la machine est lancée. Mais le printemps est aussi le moment où les projets déjà prévus se concrétisent, où d’autres s’annoncent.
Dans les choses déjà prévues, il y a une journée entière de réflexion sur le thème du travail samedi 30 avril à Avaray (à côté d’Orléans), organisée par le « tiers lieu culturel » Dans le ventre de la baleine et dont le programme est désormais défini : j’interviendrai en bonne compagnie, avec Thomas Coppey, qui a écrit Potentiel du sinistre (Acte Sud, 2013) et Baptiste Rappin, enseignant et philosophe, spécialiste du management.
Pas le temps de me reposer, je quitte la Sologne et fonce en Moselle, où le lendemain, 1er Mai, on fête les 30 ans d’usine à Uckange, j’interviendrai pour une table ronde l’après-midi, toujours sur le thème du travail.
Tant qu’on est sur ce thème qui décidément marquera mon année, moi qui suis désormais hors champ du boulot, je viens d’accepter une journée prévue en novembre sur « écrire et dire le travail », en région Hauts de France. C’est organisé par le Centre de Recherche et d’Innovation Artistique et Culturelle du monde du travail, le tout reste à préciser.
En revanche, ce qui est certain, c’est que les rencontres philosophiques de ma ville natale à Langres, patrie de Diderot, auront lieu du 7 au 9 octobre 2022, et auront pour thème le travail. J’y serai bien-sûr, et pas seulement en tant que régional de l’étape. Tout cela vient juste d’être prévu.
Bref, pas le temps de m’ennuyer (il faudra aussi que je pense à évoquer dans F de R le Club service dont je suis président encore pour quelques mois, avant d’endosser d’autres responsabilités - les dernières actions se profilent, s’y rajoute l’urgence de l’aide aux ukrainiens, comme pour toutes les associations humanitaires).
Les ateliers d'écriture dans la région de Bar-le-Duc sont également en programmation pour la fin du printemps. Idem pour l'atelier de Saint-Dizier dont il me reste à finaliser la restitution, avec le beau livre en fabrication à ce jour.
Il reste aussi un projet qui « nous » tient à cœur avec l‘ami peintre Alain Delatour, qui a remarquablement œuvré pour notre projet Instant cuisine : une expo et des animations devraient se tenir dans divers lieux. Ça devrait déborder largement dans le deuxième semestre. Désolé pour une programmation rapide à la fondation Louis Vuitton, nous devrions être pris jusqu’en 2023 au minimum.
J’ajoute un dernier projet qui se termine : dans deux jours, je vais découvrir à Paris le fameux fim tiré de mon roman Ils désertent… A suivre.
(20/03/2022)


Note d’écriture de René Fallet (Journal de 5 à 7, 21/12/1966) :
« Écrit Charleston [Denoël, 1967] en 23 jours. C’est mon rythme, ma frénésie. Je ne serais pas chez moi dans une histoire s’il me fallait l’écrire en trois ou six mois. Alors qu’en trois semaines, un mois, je suis hanté, violé, amoureux. Les amoureux savent tout un versant du fait d’écrire : l’obsession.
Je suis entré dans Charleston avec la peur, comme dans une arène. Écrivant comme un dingue, un furieux, j’ai mieux compris, ce coup-là, la grandeur de l’écrivain, s’il en a une, et pourquoi pas ? Tant de patience, de rage, de sérieux, d’abnégation (pas baisé, pas sorti, pas rigolé pendant un mois) pour une chose dont on vous dira : « Oui, c’est pas mal… » Écrivains je vous admire autant je m’admire, nous sommes quelques-uns à ne pas avoir écrit Les Neiges du Kilimandjaro [
nouvelle d’Ernest Hemingway, 1936, traduite en français en 1957]. Quelle solitude que l’écriture ! On ne vit, durant des semaines, qu’avec des ombres qui sont vous, et plus réelles que les vrais corps des vraies vies qui passent dans la rue. J’étais étonné, en sortant de chez moi, dépaysé. Je quittais tout à coup le Londres que je me racontais. En écrivant un livre avec cet acharnement, passant sur tout, fatigue, doutes, repas, sommeil, je dois perdre un an de vie. Tant pis. Mais putain, que de fois ai-je dû écrire depuis mon premier roman, « Il dit », « Il sourit », etc.
On se copie, on se répète. »
(08/03/2022)

 

        Quelques extraits du Journal de 5 à 7, de René Fallet (en fait, pas seulement « quelques », tellement c’est beau…) :
23/10/1963 :
Ils sont tous « hommes de lettres ». Je me considère moi, comme un « enfant de lettres ».
19/12/1963 :
- Quelle est votre occupation favorite ?
- L’occupation allemande.
11/02/1964 :
Je commence Paris au mois d’août, roman tout à fait populiste, où le minable, quand même, à la fin, deviendra Perdican.
05/03/1964 :
Point final de Paris au mois d’août. Je pose immédiatement La Marseillaise sur le pick-up pour célébrer l’évènement. Ensuite, pris de remords, je retourne le disque pour entendre L’Internationale. Je mets toutes les chances de mon côté.
27/10/1964 :
- C’est un écrivain engagé.
- Dans les Zouaves ?
20/11/1964 :
L’écrivain ne devrait servir qu’à gueuler au nom des autres. C’est là son véritable sens, son utilité.
22/11/1964 :
On me dit avec gourmandise en parlant de l’héroïne de Paris au mois d’août : « Pat !… Ah, Pat… ». Si je connaissais Pat, mes bons amis, je ne serais pas là.
29/11/1964 :
Le pédagogue est, étymologiquement, celui qui se rend à pied aux cabinets.
8/12/1964 :
Fini. Mes nerfs se détendent comme de vieux élastiques, je souffle en accordéon tombé du premier étage. Fallet, 6 voix, Tortillard, 5. J’ai donc à 37 ans cet Interallié que mes vingt ans méritaient pour Banlieue Sud-Est. [Tortillard désigne l‘écrivain Paul Tillard également en lice pour le prix]
10/12/1964 :
Mes projets : onze romans, Paris au mois de janvier, Paris au mois de février, Paris au mois de mars, etc.
02/02/1965 :
Il y a deux sortes de littératures, l’ennuyeuse et l’autre. On me passionnerait si on m’entretenait avec primesaut de la fabrication des verres de lampes en Tchécoslovaquie. Si mes romans ont ennuyé quelqu’un, je lui demande pardon, c’est qu’ils n’ont pas atteint leur but.
03/09/1965 :
Vers la préfecture de Police, plaques commémoratives diverses :
- Ici est tombé Machin, le 24 août 1944.
- Ici est tombé Chose, le 24 août 1944.
La chaussée devait être rudement glissante, ce jour-là.
29/01/1966 :
Nous ne nous embrassons plus guère, Agathe et moi. En revanche, c’est à qui couvrira Ulysse – qui a horreur de ça – de baisers. Nous nous embrassons par chat interposé.
03/10/1966 :
Plaque au premier étage d’un restaurant, place de la République : « Défense de monter sur la marquise. »
07/07/1967 :
Le nouveau roman a permis à ceux qui n’avaient rien à dire de pouvoir enfin s’exprimer.
22/10/1967 :
Mort de Marcel Aymé. Le 12/2/66 je lui avait serré la main. Il était temps. Il peut partir tranquille.
30/11/1967 :
Je n’ai pas une très belle âme, c’est vrai, mais la vie est si courte.
13/02/1968 :
Le chat Ulysse, qui n’avait dormi auprès de moi que pendant la nuit de l’Interallié, est revenu coucher contre moi les deux nuits qui ont suivi la mort de ma mère. Parlez toujours de coïncidence, si cela vous amuse.
12/06/1968 – Thionne :
Ce mois, il y a vingt et un ans que paraissait Banlieue Sud-Est. J’ai quarante ans. Je suis triste à mort. Je n’ai rien que le pernod. Personne à qui parler, sauf lui.
12/09/1968 :
Agathe boit son thé avec force petits bruits et autres reniflements. Je me dis : « Elle pleure. »
Non, elle se bourre de tartines.
25/12/1968 :
Ce soir, Noël des Vieux, Noël des Orphelins et autres Noëls accablants.
Ce soir, ma mère réveillonnera sous quatre pieds de terre.
Ce soir, on boit avec Georges, quand même, le champagne des vieux copains.
15/03/1969 :
Georges, à une heure du matin, s’affirme gaulliste. Je me dis, s’il est gaulliste, c’est qu’on est bourrés. On l’était.
22/10/1969 :
Nous autres, on ne se suicide pas. On écrit.
19/01/1970 :
Le roman psychologique, ce n’est pas difficile. Tout embrouiller, se contredire, se répéter. Je suis un Proust à l’état sauvage.
18/10/1970 :
Je suis anar de gauche à droite, tendance essuie-glaces.
22/12/1970 :
Ma chérie, je t’emmène à Venise. Tu rameras.
25/12/1970 :
Agathe, au lieu de passer sa vie à mes pieds, la passe à m’épier.
31/12/1970 :
Vie quotidienne. Je bougonne comme tout écrivain français.
01/03/1971 :
Je m’élancolise. Je plaisante l’Association des Anciens Alcooliques. Je vais fonder celle des Nouveaux.
30/11/1971 :
On ne devient pas adulte, on devient vieux. Nuance.
17/01/1972 :
Je penche à droite, mais baise à gauche.
24/02/1972 :
La mie ne vaut rien. On gagne sa croute, jamais sa mie.
28/04/1973 :
Il est temps de penser à mes œuvres posthumes. Notre vie n’est qu’un intermerde.
05/02/1974 :
Au restaurant, je suis toujours, comme en amour, le dernier servi.
25/02/1975 :
Brassens me dit que je marche entre deux fesses comme entre deux gendarmes.
18/09/1975 :
Aimer, ce n’est pas seulement aimer, c’est aimer trop.
20/12/1975 :
Oui, les hommes sont égoïstes. Ils ne pensent qu’à elles.
12/02/1978 :
Je ne suis pas l’égoïste dont veut bien parler Agathe. Je suis simplement un peu dur au mal des autres. Tout comme eux.
12/01/1979 :
Les vieux écrivains, comme les vieilles putes, ont encore leur petite clientèle.
26/12/1979 :
Mon neveu Gérard me prédit un cancer des broches. Je le revois quelques jours plus tard.
- Tu m’avais promis un cancer des bronches ?
- Oui.
- Tu me l’as apporté ?
27/04/1980 :
Je n’ai plus, enfin, peur de vieillir. C’est fait.
12/09/1980 :
Nous avons eu peur de la vie. Jamais contents, nous avons aujourd’hui peur de la mort.
15/03/1981 :
Je ne fais pas de la littérature, je la vis hélas.
06/12/1981 :
Georges, tu ne m’as pas enterré. Moi non plus. Il nous aura manqué que cela. Pas grave.
18/12/1982 :
Les cimetières sont pleins de gens inutilisables.
Toute vie est ratée, puisqu’il faut la quitter.
24/01/1983 :
Pas facile à vivre, Fallet. Pas facile à mourir, non plus.
30/05/1983 :
Disque de Georges à la radio. Moi : « Oui vieux, j’arrive. »
14/05/1983 :
Un rien de dérision sauve l’honneur de l’homme.
        (01/03/2022)

 

Fin de DT, c’est-à-dire fin de l’écriture en cours que j’ai répertoriée sous ce nom de code. Nom de code qui n’aura peut-être aucun rapport avec le titre final, puisque c’est sous un autre nom que s’achemine ce roman. Parution prévue pour septembre, nouvelles photos avec l’inénarrable Richard Dumas, contacts serrés avec Fayard, tout cela se précise pour mon plus grand bonheur et excitation.
Il y a peu, je n’y croyais pas trop, j’avais pris un retard conséquent : commencé le lundi 19 juillet en Sicile, les évènements et la bousculade imprévue dès mon retour de vacances ne m’ont pas permis d’avancer au rythme tranquille et serein que je prévoyais. Je me suis retrouvé après les fêtes de fin d’année, exténué, et, en ayant levé la tête du guidon, je me suis aperçu que j’étais à moins de la moitié de la rédaction du livre début janvier, soit l’équivalent seulement d’une centaine de pages.
Ainsi, le projet de renouer avec un roman du travail, élaboré et validé avec mon éditrice risquait fort d’être compromis pour la parution initialement prévue de septembre, sachant que la rentrée littéraire d’automne impose une préparation bien en amont des vacances d’été. J’ai bien essayé de négocier une remise du manuscrit le plus tard possible, mais il m’a fallu me rendre à l’évidence et ne pas aller au-delà de février. Il me restait ainsi moins de deux mois pour terminer la chose, soit encore 150 pages à inventer et rédiger pour obtenir la longueur classique d’un roman. Ce qui imposait environ à m’astreindre à écrire au minimum 30 pages par semaine. Pour Yougoslave, il est vrai que j’avais fourni l’effort régulier d’un minimum de 20 pages par semaine pendant 20 mois. Cette fois-ci encore, j’y suis arrivé plus tôt que prévu et j’ai ainsi rendu ma copie vendredi 11 février, soit un mois pour écrire les 150 pages qui me restaient.
Je n’égale cependant pas René Fallet (dont je lis en ce moment le Journal de 5 à 7 tout juste paru), qui, pour sa part, avait commencé Paris au mois d’août un 11 février (1964), mais qui l’avait terminé le 5 mars, soit 23 jours pour écrire un roman de taille classique, donc à raison de dix à quinze pages par jour sans trêve !
(22/02/2022)

 

Jusqu’à très récemment, j’ai craint de ne pas y arriver. L’idée avait germé dans ma tête, poussée par mon éditrice qui aurait bien aimé que je retrouve le thème du travail dans mon écriture. Même si je n’ai jamais eu l’impression de changer radicalement d’inspiration : ainsi les métiers de Rimbaud dans VPAR, les activités laborieuses des protagonistes de Yougoslave, voire celles des 3 héros de Il se pourrait qu’un jour je disparaisse sans trace, ou encore Journal de la canicule, mes derniers livres parlent aussi de boulot, job, besogne. Mais il manquait probablement la dimension sociologique directe, bref, l’étiquette « d’écrivain du travail » qu’on m’a collé dessus depuis mes débuts en écriture. Cela ne me gène pas, le thème du labeur est récurrent chez moi, une source d’inspiration et que ce soit RMS, Central, Ils désertent, Composants, CV roman, tous ont été reconnus comme tels.
Seulement, encore faut-il un sujet. Or, en réfléchissant à la manière dont se sont déroulées mes dernières années de labeur, je me suis aperçu que je ne les avais jamais évoquées. Et quelques anecdotes me sont revenues, des souvenirs suffisamment intrigants, interrogatifs pour ne pas les abandonner. Le livre promis a ainsi commencé à me creuser les méninges, sous forme d’un roman bien-sûr.
J’ai donc commencé DT (son nom de code) le 19 juillet dernier en Sicile et j’ai rédigé les premières pages, dans ce lieu et cette période qui ont toujours été propices à l’inspiration. Le livre étant promis pour la rentrée d’automne 2022, Je pensais m’astreindre à une écriture régulière mais sans plus. Le livre que j’entrevoyais (que j’entrevois toujours), n’a rien à voir avec le précédent roman fleuve Yougoslave, c’est donc sereinement que j’imaginais avoir devant moi un boulevard assez large d’écriture. Hélas, la grande bousculade familiale, associative, diversifiée qui s’est mise en place à partir de septembre, a eu raison de cette perspective. Je n’ai pas pu aligner un seul mot, tant mon emploi du temps a été compressé. C’est peu de dire que je n’avais pas une heure à moi. Mon temps se comptait en minutes clairsemées et volées au chaos. J’ai eu un vague répit d’à peine un mois avant que Noël ne me rappelle la quinzaine désordonnée qui m’attendait.
Bref, je me suis retrouvé la semaine dernière avec l’obligation d’avancer coûte que coûte si je veux respecter la publication actée en septembre prochain. La parution d’un livre en cette période impose d’alerter les représentants de l’éditeur, d’effectuer le service de presse pour les journalistes largement avant l’été. Et il faut corriger le livre, choisir la couverture, les argumentaires, fabriquer le bouquin… Pour toutes ces raisons, mon éditrice a réduit mes prétentions d’un mois, tandis que je proposais de remettre le bouquin terminé fin mars. Me voici ainsi dans l’obligation de terminer le tout en six semaines et, comme le livre n’est avancé que de moitié (au mieux), c’est peu de dire que je dois me coller à la « table de peine » (selon l’expression de Saint-Bergounioux) pour réaliser au minimum 30 pages par semaines. Malgré tout, cela avance (guère le choix) et je devrais pouvoir y arriver à cette perspective éditoriale prévue pour l’automne 2022.
Car, ce qu’il y a de formidable et de très enthousiasmant, c’est la manière dont la machine de guerre éditoriale se met en marche : celui avec qui je travaille depuis quinze ans m’a appelé dans la foulée, l’excellent photographe aussi, tout se met en place, s’imbrique dans l’aventure éditoriale nouvelle.
(18/01/2022)

 

« Le camion est un Berliet, un dix-neuf tonnes. Le capot proéminent et carré qui recouvre le moteur arrive aux épaules de Léo lorsqu’il se tient debout à proximité, et les roues impressionnantes, pneus de gomme noire entourant des jantes de tôle fixées par des dizaines d’énormes boulons, lui montent à la taille. Assis derrière le volant, il est difficile de bien voir ce qui se cache à l’avant, aussi, au bout des pare-chocs, deux tiges flexibles sont surmontées chacune d’une petite boule en liège, de la dimension d’une balle de ping-pong, recouverte d’une couleur vive. Lorsqu’elles bougent, c’est qu’on a heurté un obstacle, un muret ou un autre véhicule. Les manœuvres sont toujours délicates. Le camion est peint en jaune crème pimpant. A l’arrière de la cabine, le fourgon n’est pas constitué du châssis habituel en bois surmonté d’une toile. Il est rigide et étanche, percé d’ouies pour assurer la ventilation des fromages. Ceux-ci sont refroidis par des pains de glace que l’on empile dans un frigo situé entre la cabine et l’espace de chargement. Un jour, une passante interpelle mon père : Vous avez une fuite à votre camion. Et elle désigne la petite coulée d’eau aménagée sous la glacière, qui évacue la fonte de la glace. […]
Léo grimpe dans son camion toujours de la même manière : un pied sur le marchepied, la main droite agrippée au montant de la portière, puis il jette sur la banquette sa petite valise de carton bouilli qui contient sa trousse de toilette et quelques affaires de rechange pour plusieurs jours, s’assoit, saisit l’immense volant et fait un dernier signe en souriant. Son camion l’emmène jusqu’au plus profond des routes, jusqu’au centre des villes. […]
Les trajets mènent toujours vers l’Ouest, la Normandie, l’Aquitaine, la Bretagne. Des lieux reviennent souvent dans les conversations échangées entre Léo et Yvette. Je rentrerai jeudi soir, je vais à Caen. Cette semaine, ce sera Agen. Je vais à Bordeaux, à Nantes, à Rennes. Je pousse jusqu’à Quimper, je descends vers Limoges, je remonte au Havre, je passe par Clermont-Ferrand. A force la géographie française lui devient familière. Encore maintenant, Léo est capable de situer n’importe quel endroit, d’énumérer les étapes pour y arriver, d’évoquer la beauté pittoresque d’un centre-ville ou la difficulté d’y accéder avec un camion. Au début c’est un temps sans autoroute. Néanmoins, les routes les plus longues aboutissent souvent à la mer ou à l’océan : Brest, Cherbourg, La Rochelle rappellent à Léo que la fuite va toujours vers l’Ouest, vers l’Occident, jusqu’à buter contre les vagues. A-t-il le temps de penser parfois, lorsqu’il est ainsi stationné sur un parking devant un rivage, à ceux qui sont partis vers le continent américain ? Sa famille de Backa Palanka vers les États-Unis ? Sa tante Julia vers le Brésil ?
Un été, il m’emmène avec lui en Normandie. Le 14 juillet tombe au milieu de la semaine, les dépôts sont fermés, on ne peut livrer le gruyère. Nous en profitons pour visiter les plages du débarquement. Sur les parkings des touristes, je suis fier de descendre d’un camion. »
(Yougoslave, p. 496 à 498)

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(08/01/2022)