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Notes d'écriture



C'est une photo que je connais depuis longtemps. On y voit André Dhôtel prenant la pose dans le capharnaüm d'une chambre (d'une chambre Dhôtel dans tous les sens du terme). En fait, il s'agit de son appartement parisien, qui se situait rue des Entrepreneurs dans le 15ème, pas très loin de la tour Eiffel, presque en face de la Maison de la Radio et surtout, à peine à un kilomètre de la fameuse impasse Florimont chère à Georges Brassens. On sent que l'espace est compté : dans l'angle de vue, un lit, une table, deux fauteuils, deux chaises, l'ensemble encombré de bagages, comme si l'espace n'était pas suffisant pour y déposer tout ce qu'on possède. Ce que possédait le couple Dhôtel ? Un cabas de toile déposé à son pied gauche, une sacoche de voyageur en cuir à son pied droit, une valise de carton posée sur le lit, plus grande que celle qu'il transportait sur sa moto Terrot dans les années cinquante. Mais on est en 1987, André Dhôtel avait l'âge actuel de mon père, il reste à l'écrivain trois ans à vivre, à Suzanne, deux ans. Le photographe Gérard Rondeau qui a pris ce cliché a lui disparu en 2016 (Un numéro de la revue Les Amis de l'Ardenne lui est consacré, voir en Notes de lecture). D'après le photographe, tout semblait prêt pour le grand départ de l'écrivain et de sa femme. Dans un coin, le souvenir de la Terrot attendait qu'on les hisse jusqu'au ciel. Dans un coin surtout, le bureau encombré de papier et on devine, sous son écrin usé, une machine à écrire.
(20/04/2018)
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Je dois à mon père mon exemplaire de La Guerre et la Paix de Tolstoï (et non pas ce raccourci de titre simplifié des deux articles). C'est une édition de La Pléiade, d'ailleurs le seul exemplaire de la prestigieuse collection jamais possédé mon père. Ce volume a été achevé d'imprimer le " trois juillet mil neuf cent soixante-quatre ". Je ne sais plus quand nous lui avions offert, probablement vers mes neuf ou dix ans, nous habitions alors au centre de Langres, un appartement qui posséda longtemps un seul point d'eau sur l'évier et les toilettes au fond d'une cour, communes à trois familles. C'est dire combien notre vie était modeste et combien ce roman en édition de luxe a été un cadeau important. Je ne sais plus à quelle occasion, anniversaire ou autre, je me souviens seulement de la gravité du moment, bien entendu magnifié depuis dans mon imaginaire d'écrivain. Il me reste des sensations : voir mon père ouvrant " son " livre, geste qui me paraissait miraculeux, fantastique, extraordinaire. Le français n'est pas la langue natale de mon père, le serbo-croate a bercé ses dix premières années avant que la seconde guerre mondiale chasse ces slaves du Sud en un interminable exode. Mon père a complété ses relations aux autres en hongrois, en tchèque, en allemand (je crois même qu'il possède un brevet en cette langue), partout où l'existence sommaire imposait une communication rudimentaire : manger, dormir, travailler. Proche de Berlin en 1945, sa connaissance des langues slaves a déterminé sa survie auprès des russes, bref, une vie de légende dirait-on aujourd'hui, mais une vie banale à l'époque pour des millions d'humains pris dans cette tourmente. Le français a été la langue de la paix, celle du bout de l'exil, là où on peut poser le peu de valises qui restent, là où on se fait oublier : travail dans les fermes, ramassage du lait, travail en fromagerie, puis on a besoin de camionneurs. Il sera chauffeur-routier jusqu'à sa retraite. Le français donc, appris sur le tas, dans des accents francs-comtois, bourguignons, manière de rouler les " r ". Un jour, je l'accompagnais dans son camion (grande joie de gosse !), nous avions déjeuné dans un restaurant routier, il avait dû montrer ses papiers pour payer, je ne sais plus, toujours est-il que la serveuse en encaissant le repas, l'avait félicité pour la qualité de son français : revoir son sourire et sa joie. La Guerre et la Paix de Tolstoï a entériné ce succès et a fait le lien avec son passé : pouvoir lire dans sa nouvelle langue le fameux roman slave, peut-on rêver meilleur symbole ?
Mon père connaît mon attachement à cette anecdote familiale, grande joie lorsqu'il m'a offert son luxueux exemplaire. Je l'ai en ce moment sur mon bureau. En le feuilletant il y a peu, j'ai trouvé précisément à la page 1250, trois trèfles à quatre feuilles. Je n'ai jamais trouvé de trèfles à quatre feuilles : aussi, qu'on puisse en placer trois dans un livre qui représente tant à mes yeux est un signe évident, non pas du destin, mais de la vie plus prosaïquement. Aucune leçon à recevoir ou à donner, juste savoir où se situe pour chacun de nous le (porte) bonheur : moi j'ai la chance de l'avoir trouvé au fond d'un livre.
(vendredi 13/04/2018)

 

Écrire pourquoi ? Tandis que je relatais la semaine dernière cette question qui m'avait été posée ainsi qu'à un collectif d'écrivains, c'est plutôt l'inverse cette semaine : " écrire pourquoi ne pas " tant je constate l'évitement à continuer le livre en cours. Pourtant tout fonctionne bien : le livre au nom de code ST a reçu l'assentiment de mon éditrice et c'est le principal. Je prévois qu'il sera terminé au début de l'été. J'ai dépassé 200 pages en format roman et l'histoire s'achemine dans son dernier tiers probablement. Mais depuis une quinzaine de jours, force est de constater que je n'avance pas beaucoup. Pour ma défense (ou plutôt celle du livre), la semaine dernière a été chargée, Paris, Tiers, Clermont, et jusqu'à neuf personnes chez nous pour le week-end pascal.
Il a toutefois d'autres explications à ce ralentissement. L'idée d'abord que ce livre n'est pas essentiel pour moi, ou du moins, n'est pas (ne sera pas) remarquable dans mon parcours. C'est une sorte de livre " de passage ", un livre " en attendant ". En effet, il m'importait tout d'abord de me remettre en selle rapidement dans l'écriture d'invention, romanesque, après l'année 2017 consacrée entièrement à l'écriture pointilleuse et argumentée de ma thèse. La question de savoir si les réflexes qui président au roman reviennent, n'était pas si évidente que cela : au moins je suis rassuré, c'est déjà cela. L'histoire de ST, en revanche, ne m'apparaît pas essentielle. Rien de déconnant par ailleurs, je laboure les terres que je connais, les thèmes qui me sont chers, c'est du Beinstingel, on n'est pas dépaysé.
Mais justement, est-ce vraiment très neuf ? Ou peut-être ai-je justement envie d'emprunter d'autres voies ou de revenir à d'anciennes ? Deux livres me trottent dans la tête. L'un, qui doit s'écrire à la culotte des choses, pourrait me faire revenir de plain-pied dans le monde du travail, délaissé depuis "Ils désertent ". L'autre est un projet qui me tient beaucoup à cœur, mais c'est aussi le genre d'histoire qui marque un écrivain, le genre de chose que l'on repousse, à se demander si tout ce qu'on a écrit précédemment ne va pas se cristalliser dedans, bref, cette fois-ci un livre essentiel à mes yeux. Je l'ai longtemps repoussé, ce n'était pas encore le moment, mais l'échéance approche et j'ai moins peur de m'y atteler. Voilà : écrire, pourquoi ne pas…commencer, continuer…etc., petits atermoiements momentanés me semblent liés à une période un peu charnière.
Par ailleurs, charnière aussi me semble ma situation dans le monde : après cette année de retrait, revient la grande envie de participer à nouveau, d'autant plus que le monde change, politiquement et socialement pour du moins bien, je sais que je ne pourrais pas taire longtemps les énervements qui me font réagir (d'où Contre-feux de Pierre Bourdieu en note de lecture cette semaine, baume au cœur).
Quant à ST, nulle inquiétude, il avance de son train de sénateur, et sait-on jamais, le succès d'un livre est toujours une histoire de malentendu.
(06/04/2018)

 

La question de la semaine dernière, développée dans cette même rubrique (" Mais quand écrivez-vous ? ") m'a fait me souvenir de ma participation à l'ouvrage collectif fondateur des éditions Argol, Écrire, pourquoi ? Nouvelle question fréquente, donc, liée à l'écriture. Je sais gré à Catherine Flohic de me l'avoir posée, même, si, à la réflexion, j'ai biaisé ma réponse en écrivant quelques paragraphes un peu intellos (mon texte s'intitulait Barthes et moi). Je terminais mon texte par une formule un peu (beaucoup) facile : " Entre le mot et la mort, juste un " r " de différence, celui qu'il me faut pour respirer " (seule citation en ce qui me concerne qui figure dans ce dictionnaire).
A la réflexion, en lisant les réponses des quarante auteurs qui avaient participé à l'exercice treize ans auparavant (l'ouvrage date de février 2005), bien peu échappent à la formule, au procédé, à la recette. Les textes proposés oscillent entre une réponse convenue et une originalité obligatoire, histoire de se démarquer des autres participants : il faut s'inventer une posture. Écrire, pourquoi ? place d'emblée l'auteur dans ce trip : contraint, il se voit en train d'écrire, fait cet exercice acrobatique de se démancher le cou pour se regarder composer d'en haut. On se regarde : d'abord l'environnement, les livres, la bibliothèque, le chat qui ronronne, la tasse de café, Beethoven en sourdine (ou mieux, Gustav Holst ou Franscesco Geminiani, ça montre l'étendue de votre culture musicale). Si l'on préfère l'aventure d'une table de bistro, d'un expresso et de voisins parfois bruyants, le résultat reste le même : on se voit d'en haut ou de côté l'assise des fesses calée sur une chaise de paille ou un fauteuil de cuir, avec une main qui écrit ou qui tape, l'autre qui tient la tête lourde de phrases à pondre et les yeux mis clos pour y parvenir. Bref, il s'agit de " prendre posture ".
Ce n'est pas honteux (voir cette même semaine en rubrique Étonnement). Le pendant de la posture est l'imposture. Curieusement la prononciation des deux termes est si proche, il en est peut-être de même de la facilité avec laquelle nous passons de l'état d'imposture à la légitimité, de l'ignorance à la connaissance, de la reconnaissance à l'indifférence, de nos contradictions à nos acceptations. Je me souviens de la réception qui avait suivi la publication et ainsi l'inauguration des éditions Argol. J'y avais assisté avec mon épouse. J'en avais fait une note d'écriture dans Feuilles de route le 20/04/2005. Je garde de ce moment plutôt l'hébétude dans laquelle je me trouvais alors, au paroxysme d'une crise personnelle qui entraînait tout sur son passage. Peut-être d'ailleurs n'ai-je souhaité me souvenir de cette publication collective que pour me replonger dans l'esprit qui était le mien à cette époque ? En ce cas, la question n'est pas " écrire, pourquoi ? " mais " vivre, pourquoi ? ". Longtemps d'ailleurs que j'y ai répondu dans l'enchainement d'une logique qui me tient lieu de pensée (j'allais dire de " feuille de route ") : vivre pour être heureux et le bonheur pour écrire.
Quant à la question " écrire, pourquoi ? ", la seule réponse possible en ce moment me semble être : écrire, pourquoi pas. Si tant est que cette activité est symboliquement la plus libre, la plus libertaire, la plus diffuse. Il suffit d'une poignée de mots, d'un poignet pour la plume ou le clavier. Ne s'ensuit rien, aucune obligation, ni dans la productivité attendue, ni dans le désir que ces mots soit lus. La décorrélation entre lecture et écriture, entre le lecteur et le scribe est le maximum de la liberté qu'on puisse espérer. A ce titre, la peinture par exemple est différente : le spectateur ne peut ignorer le choc d'emblée du tableau entrevu. Idem pour la musique qui ne se transmet qu'à travers un tempo et une succession de notes dans un temps déterminé. En revanche, le lecteur, même en possession du livre, choisit si cet art doit demeurer obscur pour lui. Il choisit le moment, le temps de sa lecture ou de son renoncement, le séquencement et sa durée. Il passera quelques minutes à feuilleter le livre, deux heures pour le lire en continu. Il peut aussi le relire sur plusieurs années. En ce sens, l'écrivain, je l'ai souvent pensé, fabrique littéralement du temps le plus libre possible, et c'est forcément un merveilleux métier.
(30/03/2018)

 

Mais quand écrivez-vous ? C'est la question rituelle, souvent posée lors de rencontres en lycée, d'entrevues collectives, de rendez-vous en tête à tête, bref, chaque fois qu'un interlocuteur prend en considération le drôle de type en face de lui. Cette question, pourtant habituelle, me désarçonne toujours. Je dois répondre quelque chose du genre " Je n'ai pas de moment particulier ", préciser " J'essaie d'écrire le plus régulièrement possible ". Je ne sais pas quantifier le temps d'écriture et c'est probablement ce qui m'étonne le plus, moi qui suit plutôt du genre à calculer tout et n'importe quoi, à projeter des statistiques.
Je suis plutôt organisé ou, du moins, je note pas mal de choses : dans la prochaine quinzaine, je sais qu'il y aura deux visites chez le garagiste, un rendez-vous médical, une virée à Paris, une autre à Clermont Ferrand en passant par Langres. J'aurai de la plomberie à faire et du jardinage. J'ai des contacts à prendre, des mails à répondre. Aujourd'hui, j'ai l'impression de toujours savoir où j'en suis, je sais toujours ce qu'il y a dans le frigo, je connais les lessives à faire : la vie domestique (matérielle aurait dit Marguerite Duras) est jalonnée en permanence. Par exemple, je suis capable de dire à 100 m près combien j'ai couru la semaine dernière (20,8 km en deux fois). Pourtant, si j'essaie de la même façon de me rappeler combien d'heures et de temps j'ai passé à l'écriture pendant les sept derniers jours c'est presque impossible. Je connais en revanche le résultat : j'ai mis à jour mes Feuilles de route lundi 12, j'ai rédigé probablement l'équivalent d'une petite dizaine de pages du livre à venir. Si je creuse un peu plus dans la sphère littéraire, j'ai lu (en ce moment Le journal particulier, année 1936 de Léautaud), j'ai passé deux heures avec quelqu'un qui est en train de finaliser un très bon manuscrit et j'ai peut-être trouvé le titre de mon futur bouquin. En fait, l'écriture est un tout insécable, fait de rédaction bien-sûr, mais aussi de tous les à-côtés. Mon père m'a raconté une anecdote qui se passe à Oderberg, je sais qu'elle figurera dans un livre à venir. J'ai cherché des citations, j'ai relu Beckett à cet effet, Je me suis réjoui de la nomination de Michel Bernard pour le prix France Télévision, tout un tas de micro éléments qui ne rentrent pas dans le temps d'écriture proprement dit, mais qui se déversent dans le grand faitout de l'écriture.
Je peux être toutefois plus précis. Lorsqu'on me pose la question " Mais quand écrivez-vous ? ", je me vois dans mon bureau, là où je suis en train d'écrire ces lignes. Ce matin, par exemple, j'ai rejoint mon bureau vers 8h30, comme quasiment tous les jours, j'ai allumé l'ordinateur, je n'ai pas écrit pour autant, mais je me suis mis en disposition pour. Et c'est bien cela qui m'importe : chaque matin, c'est le même rituel, je me rends disponible pour l'écriture. De là à en conclure que j'écris en permanence, il y a un pas que j'hésite à franchir. Force est de constater que je ne reste pas rivé à mon bureau. Je traverse les pièces de la maison, je m'égaille dans les différentes bibliothèques, je consulte un site littéraire sur mon IPad en faisant la cuisine, je reviens à l'ordinateur, j'écris quelques mots ou j'y passe deux heures. Certains ont raconté les affres de la création perpétuelle et le bagne de l'écriture, ce n'est pas mon cas. Blaise Cendrars à un moment de sa vie a déclaré en avoir eu marre d'écrire. Pierre Bergounioux parle de son bureau comme de sa " table de peine " : je ne réagis pas ainsi. Ça semblerait vouloir dire que l'écriture se ramène en permanence à vouloir enfermer sa pensée dans un livre projeté, alors que c'est l'errance de la création que j'aime par-dessous tout, le voyage et sa liberté. En ce sens je me rapproche plus de l'écrivain voyageur Nicolas Bouvier qui écrivait dans L'Usage du monde : " Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations ". D'ailleurs, c'est une idée : je peux toujours répondre par cette galipette à la question " Mais quand écrivez-vous ? " qui taraude mes semblables.
(19/03/2018)

 

Le nouveau livre (nom de code ST, annoncé dans cette même rubrique le 28/11/2017) avance assez vite, à un rythme d'environ 80 pages par mois (du moins retranscrit en pages habituelles d'un format de roman). Je pense avoir dépassé la moitié de cette histoire, ce qui me remplit d'aise : si je fais un parallèle avec la course à pied, c'est souvent à partir du 12ème kilomètres pour un semi-marathon, par exemple, que l'on devient à peu près certain de terminer une compétition de fond. Donc, je devrais mener au bout cette histoire qui commence par ailleurs à fabriquer elle-même sa propre logique, sa propre explication, ce que j'ai l'habitude d'appeler le roman du roman. C'est un grand soulagement pour moi, car jusqu'à début février, je n'étais pas persuadé avoir choisi un bon sujet, ni commencé à trafiquer quelque chose qui me correspond. Maintenant, je n'ai plus d'hésitation. Pour ce livre, mais de plus en plus comme pour les précédents, lorsque je m'assois à mon bureau (ma table de peine, comme dirait Pierre Bergounioux) pour reprendre la suite de mon écriture, je relis à haute voix le chapitre écrit les veilles. Cependant, pour ST, ce gueuloir à la Flaubert s'est modernisé : je me sers du micro intégré à mon micro-ordinateur pour enregistrer ma lecture. Je peux ainsi repasser ma lecture numérique indéfiniment à la manière d'un livre audio. Ces écoutes supplémentaires me permettent de savoir si le texte tient bien en bouche, mais surtout contribuent à me rassurer. Je trouve ainsi que j'ai une très belle voix c'est déjà ça !
(12/03/2018)

 

Lorsqu'on creuse la biographie d'Alain Bosquet, on tombe sur des photographies qui le représentent toujours en posture sévère, lunettes fortes, front dégagé, l'ensemble cerné par des cheveux indisciplinés. La notice Wikipédia précise qu'il est né en 1919 et qu'il s'est impliqué dans la seconde guerre mondiale dans le camp de De Gaulle en devant choisir pour les alliés les villes normandes à bombarder lors du débarquement : il acquiescera pour toutes les villes et n'exprimera aucun remords. Ça fait donc froid dans le dos, et Alain Bosquet rejoint ainsi les poètes qui se sont illustrés dans l'histoire. On pense d'ailleurs à Saint John Perse (Alain Bosquet lui consacrera sa première biographie), qui, à la même époque, commit l'erreur de ne pas prendre les mêmes options de résistance que lui. De Gaulle ne lui pardonnera jamais et ignorera la remise du Prix Nobel à Saint John Perse. En revanche, on aurait pu croire que l'action d'Alain Bosquet pour la libération aurait mérité une reconnaissance plus visible du général. On ne trouve rien à ce sujet, peut-être parce qu'Alain Bosquet est resté belge jusqu'à sa naturalisation française en 1980. D'ailleurs malgré sa vie parisienne et son implication dans le monde des lettres francophones, il échouera à rejoindre l'Académie française tandis que l'Académie royale de Belgique le consacrera. Bref, cette relégation est assez étonnante, à moins que le souvenir des bombardements de Normandie, les déclarations à l'emporte-pièce du poète, sa (trop) haute idée de la poésie l'ait écarté du monde policé des lettres. N'avait-il pas déclaré, alors que Brassens venait de reporter en 1967 le Grand Prix de poésie de l'académie française : " Pourquoi pas Fernandel ? ". L'année suivante il remporte le même prix. On ignore si Brassens ou Fernandel eurent une réaction à sa nomination.
(28/02/2018)

 

Deux faits m'ont fait retourner récemment à André Hardellet. Une intervention tout d'abord vers un public d'enseignants dans laquelle j'ai cité le poète pour aider à un concours sur l'écriture du travail. En effet, dans La Cité Mongol (note de lecture du 27/03/2002), André Hardellet invente des métiers extraordinaires : le charmeur d'orages, le chercheur d'échos, le chef des baisers, le semeur de bruits, le poseur de grillons, le surveillant des glaces… Tant de poésie laisse rêveur dans le monde impitoyable du travail (voir cette semaine encore ma note d'Étonnements)… Ensuite, René Fallet, qui fût son ami et dont je relis une biographie, l'a beaucoup soutenu lors de " l'affaire Hardellet ".
René Fallet, donc, connaissait André Hardellet depuis 1947, présenté par André Vers, probablement à la suite de la parution de son premier roman, Banlieue Sud Est que le futur " écrivain bourbonnais " venait de publier à l'âge de 19 ans chez Domat. André Hardellet lui écrivait d'ailleurs en 1958 : " L'amitié n'est pas une chose vaine, ni un vain mot ". Il lui dédiait régulièrement des poèmes, comme Film ou ce texte de Faubourgs et villes (tous deux dans La Cité Mongol). On y trouve des phrases délicieuses : dans Film, André Hardellet évoque des couleurs " peu usitées et difficiles à trouver en tubes dans le commerce ", ainsi la couleur " légende ", un peu " celle du tilleul séché, répandu sur une nappe de soleil " ; dans Faubourgs et villes, rien à envier à la " métropole crue moderne " d'Arthur Rimbaud, c'est la même illumination : " Villes inapprochables, dômes, flèches qui se découpent sous des volées d'oiseaux, versants des toits, rues vides parce que les habitants célèbrent une fête incompréhensible, sérails sans garde ".
Il faut citer André Hardellet, sa poésie magnifique, pour mieux mesurer la connerie humaine qui l'atteignit en 1973. Il avait publié (4 ans auparavant !) une ode à la beauté des femmes chez Pauvert, Lourdes, lentes. A l'occasion d'une réédition par Régine Desforges dans une collection de luxe uniquement vendue sur catalogue, une plainte pour outrage aux bonnes mœurs fut déposée par la Ligue de l'enfance et de la famille. Le procès donna lieu à condamnation, saisie et destruction des exemplaires du livre à tirage limité, tandis que la première édition était toujours disponible en librairie, comble de l'absurde. Ce procès qui dura entre mai et novembre 1973 a usé le poète. Malgré l'intervention et le soutien de Julien Gracq, du prince Murat, alors directeur des cahiers de l'Herne, cités comme témoins, les éloges du livre par beaucoup, comme Jean-Louis Bory, malgré la pétition que René Fallet fit circuler, la censure fût inévitable. L'affaire fit une victime : le poète lui-même. André Hardellet mourut de chagrin quelques mois plus tard, le 24 juillet 1974, il avait 63 ans. Le très beau livre de Françoise Lefèvre Les Larmes d'André Hardellet (en note de lecture cette semaine) lui rend hommage, il faut le lire.
Bien-sûr, à l'heure de la pornographie accessible sur smartphone, on ne peut que se gausser de cette censure d'un autre temps. En sommes-nous sûrs ? Certains textes autrefois permis ne passeraient probablement plus, les réseaux sociaux se chargent d'une fausse morale, les dénonciations sont incitées, à la mesure d'une information facilement accessible. En 2010, Zoé Shepard en a fait les frais pour son livre Absolument dé-bor-dée ! : mise à pied de son boulot, la littérature du travail n'échappe pas à la censure. En fait, la censure s'est étendue à tous les domaines, à tous ceux qui mettent les pieds dans le plat et dénoncent un système en place.
Cependant, comme pour Hardellet, le prétexte de la protection de l'enfance est facile à invoquer. Initialement initiée par une loi datant de 1949, son but est de contrer les œuvres qui ne doivent pas montrer sous un jour favorable " le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche […] de nature à démoraliser l'enfance ou la jeunesse ". Elle a toutefois été complétée en 2011. Les publications pour la jeunesse " ne doivent comporter aucun contenu présentant un danger pour la jeunesse en raison de son caractère pornographique ou lorsqu'il est susceptible d'inciter à la discrimination ou à la haine […], aux atteintes à la dignité humaine, à l'usage, à la détention ou au trafic de stupéfiants ou de substances psychotropes, à la violence ou à tous actes qualifiés de crimes et délits ". On ne peut a priori qu'être d'accord, mais à la vague approximation qualitative aux bonnes mœurs succède un catalogue des interdits dictés par l'actualité, l'opinion, soumis à une grande variété d'interprétations. La très grande majorité des publications ne formulant pas de restriction d'âge, on peut penser que cette loi s'applique ainsi à tous. Et que l'affaire Hardellet est appelée à se multiplier dans les années futures.
(19/02/2018)


Le hasard fait que j'interviens en ce moment pas mal sur Retour aux mots sauvages dans les établissements scolaires. D'abord à Chazelles-les-Lyon en janvier (accueil très agréable, merci à tous) et maintenant dans trois classes de ma ville, suite à un cycle " cinéma, travail et justice " pour lequel le film Corporate, paru il y a un an, a été diffusé. Comme ce long métrage sur le harcèlement en entreprise s'est inspiré des drames à France Telecom, quelques enseignants m'ont demandé d'intervenir au sujet de Retour aux mots sauvages qui fait écho.
D'une manière générale, intervenir sur le sujet du travail en collège ou en lycée est toujours délicat. Les élèves ne connaissent pas le monde du travail, on leur demande de se projeter dans l'avenir, donc de choisir un métier, et lorsqu'on aborde le sujet du travail, on leur présente les aspects négatifs et noirs : harcèlements, suicides… Un comble. Si mes interventions portent à la fois sur l'histoire de ce drame et l'histoire de mon écriture (le roman de ce roman en quelque sorte), j'essaie de prolonger le débat en insistant sur la manière dont le dialogue a été renoué : l'histoire des entreprises n'est jamais linéaire, par extension, la manière dont on aborde sa vie professionnelle comportera forcément des hauts et des bas.
Ce retour à mon livre me replonge dans la façon dont j'avais vécu son écriture, l'étonnant mélange d'invention et de réalité. Le personnage que j'avais créé travaille dans une entreprise tétanisée par les suicides, à savoir qu'au fur et à mesure que je l'écrivais, ses questions étaient aussi les miennes. La suite qui n'a jamais été écrite (le faudrait-il ?) a été plus sereine. Mon entreprise a renoué un dialogue sur les seules bases qui étaient possibles : respecter les hommes et les femmes qui y travaillent, arrêter de leur dire qu'ils doivent quitter la boîte et discuter avec eux sans arrière-pensée.
A l'heure où je n'ai plus aucun lien avec mon entreprise, cet apaisement me reste en tête. Pour autant, il convient d'être vigilant, les mauvais signes se multiplient ces temps-ci : la rupture conventionnelle n'est souvent qu'un moyen à moindre frais de maquiller les licenciements économiques. La baisse des recours au tribunal des prudhommes n'est pas l'indice d'une amélioration du dialogue social, au contraire, celui-ci devient individuel, adapté à chaque salarié et on sait combien est démuni celui à qui on demande de s'en aller sans faire de vagues. Autre signe inquiétant : le procès des dirigeants de France Telecom n'a toujours pas eu lieu, ça fait neuf ans que ça traîne : autant de signes d'impunité pour les autres patrons. Le système habituel où les forts sont toujours protégés et les faibles toujours plus exposés ne s'est pas arrangé. Les réformes prévues par le gouvernement, les lois sur le travail, ne vont pas profiter aux travailleurs de base, le Medef se frotte les mains un peu trop ostensiblement. La réforme prévue de l'éducation va entériner l'inégalité pour la génération future, pas besoin d'être devin pour voir que cette usine à gaz ne va profiter qu'à ceux qui en détiendront les codes. Bref, sans vouloir jouer les oiseaux de mauvais augures, un nouveau retour aux mots sauvages et à la sauvagerie tout court n'est peut-être pas si loin, que ça…
(13/02/2018)

 

L'arrêt de mon travail avant l'âge idoine provoque de plus en plus des conclusions hâtives chez la plupart de mes connaissances et amis. L'année de refuge à domicile que je me suis imposé pour terminer ma thèse ne m'a pas fait y prendre garde outre mesure, mais la situation que l'on me prête désormais commence à m'insupporter : on affirme donc que je suis " en retraite ". Cette appellation est bien commode pour nommer une situation qui y ressemble dans les faits. Et comme il n'en existe pas d'autre, ou parce que notre imagination collective peine à désigner celui qui a bouclé son travail nourricier, cette conclusion hâtive s'impose. D'où la fâcheuse propension de beaucoup de personnes de mon entourage à vouloir remplir mon agenda de jeune retraité, " puisque maintenant j'ai du temps ", disent-ils. On m'a donc proposé pêle-mêle de présider une association, de passer trois jours chez des parents âgés, bref, on imagine à ma place une sorte de bénévolat actif destiné à remplir des journées forcément oisives. J'ai fait mon tort, aussi, faut dire : le nez dans le guidon de ma thèse, j'ai éludé les questions sur ma nouvelle vie en ne démentant pas la case " retraite " dans laquelle on m'a précipité. J'ai aussi accepté de mettre sur pied une exposition dans ma ville et les heures que j'y ai passées ont pu laisser croire aux autres une disponibilité sans fin.
Mais il s'agit d'un malentendu : le retour aux affaires (littéraires s'entend) est programmé, l'agenda se remplit, je le crie donc haut et fort, notamment à ceux qui croient devoir occuper mes journées " puisque j'ai du temps ". La notion de temps est toujours complexe et le ressenti de chacun est individuel, absolument pas duplicable. J'ai toujours clamé que le temps était une réserve inépuisable, parce que c'est une question de choix : c'était souvent la manière dont j'expliquais mes multiples activités qui en étonnaient beaucoup : études, écritures, travail, activités sportives, familiales, voyages… Je continue à le penser, de même que j'ai toujours affirmé accomplir deux métiers, celui, nourricier, dans la famille Orange et l'autre, de cœur, au chaud des livres et des romans. Le premier métier continuant sans moi, reste le second : écrivain. Je suis donc maintenant exclusivement écrivain et non retraité. J'insiste : pourquoi cette activité qui est une évidence pour beaucoup de mes " collègues " n'en serait pas une pour moi ? Les écrivains qui ont maintenant l'âge de la retraite sont-ils affublés du terme " d'écrivains retraités " ? Allez expliquer cela à François Bon, Pierre Bergounioux, Bernard Chambaz, Jean Echenoz (en note de lecture cette semaine) ou Haruki Murakami… La toute jeunette Muriel Barbery qui a quitté l'éducation nationale après le succès de L'Élégance du hérisson est-elle considérée en retraite ? Pourtant le choix qu'elle a fait quelques années auparavant s'apparente au mien maintenant. J'avais deux métiers, je n'en ai plus qu'un : je suis encore plus écrivain qu'avant, qu'on se le dise…
(05/02/2018)

 

En 1719 paraît le roman de Daniel Defoe Robinson Crusoé. Il est inspiré par une histoire réelle, celle du marin anglais Alexandre Selkirk qui fût débarqué en 1704 sur une île déserte de l'archipel Juan Fernandez et y vécut pendant 4 ans. Récupéré au hasard d'un bateau, son retour et son aventure fait le tour de l'Angleterre, avant que le marin ne renoue avec la mer à bord d'un négrier et y périsse de la fièvre jaune ou de noyade en 1721, à l'âge de 45 ans. En réalité, le récit de Defoe qui connut un grand succès, est considéré comme un écrit précurseur de la forme prédominante du roman occidental, de même que le Don Quichotte de Cervantes, rédigé en Espagne un siècle plus tôt (selon Marthe Robert, Origine du roman, roman des origines). Ce dernier, qui appartient à la littérature picaresque, a en commun avec Robinson, son inépuisable énergie qui dote pareillement les deux héros, et aussi l'accompagnement d'un tiers dévoué mais qui reste dans l'ombre : Sancho Panza et Vendredi. La question de l'invention d'un romanesque est importante car les caractéristiques d'une telle fiction n'ont pas changé : irruption du hasard et des péripéties, œuvre d'imagination, tension avec le réel (notamment pour Robinson qui s'appuie sur une aventure vécue). Le thème en particulier du monde neuf qui est à construire avec Robinson connaît un engouement. L'irruption du " bon sauvage " cher à Rousseau (qui tenait le roman de Defoe en grande estime) rassure un monde à l'aube d'un colonialisme européen qui s'accapare les dernières terres à découvrir. Les robinsonnades inspirées par le récit de Defoe vont dès lors fleurir. Le principe est toujours le même : le héros échoué seul (ou pas) dans une contrée inhospitalière doit organiser sa survie. Évidemment, de nos jours, il n'y a plus beaucoup d'endroits inhabités (quoique : la désertification qu'induit l'aménagement mondial du territoire vers les grandes villes va probablement révéler des zones de moins en moins habitées, par exemple, mon département rural a perdu 25% de sa population en 50 ans...). Les robinsonnades nouvelles manières mettent souvent en scène la science-fiction, planètes à découvrir, stations spatiales abandonnées, guerres nucléaires en regard desquelles le film Seul au monde demeure une robinsonnade classique. On peut aussi imaginer d'autres déserts : virtualité du Web, solitudes urbaines… Peu importe l'intrigue, en fait la robinsonnade met en jeu toujours trois éléments : Robinson, Vendredi et l'environnement. Ou, décliné autrement, notre prise avec la sauvagerie, notre allégeance à l'institution, l'éducation, le besoin de règles et, a contrario, notre créativité qui a besoin de s'affranchir d'un monde pensé par d'autres, de trouver des voies originales : on le voit, la robinsonnade est très actuelle. Tour à tour, nous sommes dans une même journée Robinson, en accord avec le monde, Vendredi en révolte, et nous prenons souvent la place de l'institution avec nos incessants yakafaukons. Michel Tournier, à l'aube de la génération 68, avait tout misé sur des thèmes philosophiques pour sa robinsonnade, notre rapport à la mort, à la vie… L'actualité est plus prosaïque : on cherche maintenant des préjudices d'anxiété pour exorciser nos peurs. Nous voulons des vies lisses, Robinson est devenu trouillard et Vendredi se cache parmi les migrants.
(22/01/2018)

 

" Car il en est des écrivains comme des coureurs : il y a des sprinters et des spécialistes du fond et du demi-fond. Certains bouclent leur œuvre en trois semaines. On dit que Stendhal dicta La Chartreuse de Parme en cinquante-deux jours. Á d'autres, il faut du temps, beaucoup de temps. Ce sont des marathoniens. J'appartiens à cette sorte. Un manuscrit mûrit dans ma tête et sur ma table quatre ou cinq années. Je comparerais volontiers à une grosse marmite mijotant à très petit feu et dont je soulèverais à tout moment le couvercle pour ajouter quelque ingrédient nouveau. Ou à une maison que je construirais seul autour de moi, n'ayant rien d'autre pour m'abriter, et donc grelottant au début sur un chantier informe battu par tous les vents, puis aménageant un espace de plus en plus avenant. La dernière année est angoissante et délicieuse à la fois. Parce que le roman approchant de son achèvement, mon esprit parcourt avec un bonheur naïf ses pièces et ses dépendances, apportant par-ci, par-là des améliorations de détail, mais il est fatigué en même temps de cet édifice trop lourd, trop compliqué dont il est le seul habitant et dont il a hâte de se débarrasser pour se livrer à des jeux nouveaux et en attendant interdit. Car rien n'est plus séduisant que les œuvres futures, rêvée pendant que s'achève dans la douleur un travail de longue haleine. Elles ont toutes la fraîcheur gratuite et légère qui manque au livre en chantier, Sali par les efforts et les incertitudes. Il n'empêche que la rupture est blessante et marque le début d'une période errante et désemparée. " (Michel Tournier, Le Vent Paraclet, Pléiade, p. 1435-1436.)
(15/01/2018)