depuis septembre 2000

retour accueil


Actualités

Agenda

Etonnements

Notes d'écriture

Notes de lecture

Webcam

Bio

Biblio

La Réserve, 

Central

Composants

Paysage et portrait en pied-de-poule

1937 Paris - Guernica
    
CV roman

Bestiaire domestique

Retour aux mots sauvages

Ils désertent

Faux nègres

Journal de la Canicule

Vie prolongée d’Arthur
Rimbaud

Sans trace


Littérature 
du travail

pages spéciales


Archives

 

 

Notes d'écriture



Quelques extraits de Y, travail en cours :
" La même année 1908, Tolstoï fêta ses quatre-vingts ans, ou plutôt, celui qui désirait être détaché le plus possible des contingences de la vie matérielle, accepta qu'on organise des cérémonies en son honneur. Sophie, son épouse fidèle et dévouée, aimante et envahissante, relate l'extraordinaire popularité dont jouissait l'écrivain : " Que d'amour et d'enthousiasme le monde lui témoigne ! ", écrit-elle, en précisant qu'il a reçu environ deux mille télégrammes. Si elle remarque qu'" il a beaucoup vieilli cette année ", l'image que donne Léon Tolstoï au monde est bien différente. Des films ont déjà été produits sur sa vie au début de ce siècle, l'un d'eux a même été tourné le jour de son anniversaire mais sa qualité est médiocre, on n'aperçoit pas l'écrivain, juste son épouse et quelques habitués de sa demeure d'Yasnaïa Poliana. En revanche, d'autres pellicules dévoilent un patriarche solide, reconnaissable à sa longue barbe blanche. On le croit vieillard, mais les images sautillantes de l'époque le montrent d'une agilité étonnante, descendant de calèche avec souplesse, montant à cheval avec aisance, parfois lui et sa monture parcourent des sentiers couverts de neige On le voit, retirant ses gants en plein hiver, semblant éternellement occupé. Un an après, à plus de quatre-vingt un ans, il écrit dans son journal à la date du 11 octobre 1909 : " Fait un tour à cheval très agréablement ". Quelques jours plus tard, changement d'activité, il note encore : " Le soir sont arrivés six hommes avec un gramophone et un phonographe. C'était très pénible. Il était impossible de refuser ". Il enregistrera dès le lendemain des extraits de ses écrits en quatre langues. Dans un fragment en français, retrouvé et disponible, on entend sa voix assurée, sa diction presque sans accent. " L'homme est un animal faible et misérable tant que dans son âme ne brûle pas la lumière de Dieu ", dit-il. Cinéma, enregistrements : on mesure combien ce début de siècle apporte comme nouveautés et comme moyens de se souvenir. "
(17/05/2019)

 

 

La semaine dernière, j'avais comparé l'écriture à l'aménagement d'une maison, murs comme des paragraphes, pièces comme chapitres, inévitables longueurs de couloirs…etc. J'ai souvent comparé aussi l'écriture comme l'idée d'embarquer dans une sorte de long voyage en solitaire en voilier, une épopée à la Moitessier. Evidemment Y se prête particulièrement à un tel tour du monde. En y réfléchissant, m'est venue l'expression " avec les moyens du bord ", expression qui résume à la fois le pragmatisme de l'écriture, son humilité (de même que Moitessier ramassait sur les quais de ses escales le moindre bout de cordage pouvant se révéler utile), l'idée aussi d'un voyage circulaire à l'intérieur de la coque du navire qui vient se substituer à la " circumnavigation ", de la même manière que le voyage de l'écriture en réalité ne dépasse pas la rotondité de notre crâne. Les moyens du bord pourraient être ces matériaux, ceux enfouis sous la dure-mère (et combien cette expression est adéquate pour désigner les mystères de nos pachyméninges) ou ceux immédiatement circonscrits à notre univers immédiat, le clavier sur lequel je tape, l'écran qui aligne mes mots, les livres, carnets, feuilles, atlas, arbres généalogiques, photos, romans favoris, recherches Internet, traducteurs divers de langues étranges, dossiers qui m'entourent, et même la bière en récréation. De la même manière, sur un bateau, ce serait le sextant, les cartes marines, l'indispensable à portée de main et au-delà, l'océan dans laquelle se déploie notre imagination sans limite. Pareillement, au-delà des livres, de l'ordinateur, au-delà du merisier de mon bureau, s'ouvre mon océan de mots, d'imagination, l'histoire à bâtir avec du rien. Les moyens du bord, c'est ce qui explique peut être le désintérêt que j'ai à aller me rendre compte sur place : quelques uns au courant de mon projet m'ont demandé si je comptais aller dans les Balkans de Y que je décris. J'ai longtemps cru que je le ferais, que ce serait indispensable pour écrire. Mais plus le livre avance (en suis-je à la moitié ?), plus je pense que cette démarche m'est inutile : comme Moitessier, je préfère rester à bord du navire et n'accoster que le dernier jour, voire doubler mon tour du monde pour être bien rassasié.
(09/05/2019)

 

Écrire, comment ça se passe ? Ah, la question que j'aime ! Peu à voir avec Écrire, pourquoi ?, ce livre collectif auquel j'avais participé en 2005 et répondu par une pirouette forcément. Mais la question du comment, multiforme : l'inspiration comment ça se passe ? L'écriture, c'est quand ? Comment avance-t-on dans un livre ? Questions de Charleville ou d'Argenteuil, de lecteurs ou d'écrivains même dans ces échanges qui toujours me fascinent et probablement parce que ça oblige à soi même décortiquer les moments infimes (et intimes) de l'écriture (ses tropismes aurait dit Nathalie Sarraute). Et les phrases dites, qui font réfléchir : Chez Lyonel Trouillot - voir en Note de lecture - chaque phrase d'un roman semble unique et réfléchie, un tout insécable comme dans sa poésie. Constat pour moi que bien des phrases de mes romans procèdent non pas du remplissage mais d'un superflu obligatoire qui emporte la narration dans la nécessaire linéarité de sa lecture. J'écris linéaire (le plus souvent), je fabrique du temps de lecture et mon temps d'écriture s'y confond, avance en parallèle. Dans Y en cours, je me faisais la remarque que certains paragraphes sont peu intéressants (ou du moins ils ne m'intéressent pas), ils ne creusent pas, restent à la surface des choses sont des prétextes (au sens propre) à passer vers d'autres tableaux comme lorsqu'au cinéma on remarque peu la scène où un voyageur monte dans un train : ce qui importe c'est ce qu'il fera à destination. D'autres pages en revanche sont creusées, évidées jusqu'à la moelle parce qu'elle sont importantes (dans Y, la mort par exemple de deux arrière arrière-grands-parents en 1873 à un mois d'intervalle). Les phrases sont alors non plus insécables mais l'ensemble forme un tout compact, donne la couleur du papier peint.
En fait, écrire serait habiter une maison. Chaque pièce est un chapitre, chaque mur un paragraphe. Certains n'accrochent pas le regard, d'autres sont couverts de bibelots. Une littérature qui me déplairait serait celle d'un catalogue de décoration où tout est à sa place, où rien ne dépasse. J'aime, non pas le fouillis, non pas l'ambiance arrangée à l'avance, mais l'évidence que la pièce ne peut être autre. Mon bureau par exemple est encombré mais je sais d'instinct comment les objets et les livres cohabitent, j'en connais les interactions, les chemins secrets. Ecrire serait cela : agencer le papier peint, repeindre le plafond et, en même temps, élaborer les chemins secrets qui vous ferons vous diriger plutôt ici que là, puis ressortir de l'endroit et vous diriger à l'évidence dans la pièce suivante. Le livre terminé, on ressort de la maison : certaines demeures vous déçoivent, d'autres vous indiffèrent, d'autres encore, vous aimeriez y habiter : lire serait cela et dans le dernier cas, ce serait un bon livre. Pour reprendre l'exemple de Y en cours, ma maison à la taille d'un château sans les duchesses de Proust, ce n'est ni un presbytère, ni une usine, ni un lycée, j'aimerais que ce soit un peu comme le palais du facteur Cheval, une ambition folle élaborée par sa singularité même : et c'est peut-être d'ailleurs une définition possible de la poésie.
(02/05/2019)

 

 

C'est en discutant avec mon éditrice du futur livre Y que j'ai repensé à Central, mon premier roman chez Fayard. Premier roman tout court d'ailleurs, car si j'avais publié quelques mois plus tôt La Réserve aux éditions Dominique Guéniot, j'ai toujours considéré que Central était le déclencheur initial de mon écriture. Le titre d'ailleurs s'était imposé à moi facilement : Central, comme le central téléphonique de ma ville dans lequel j'avais travaillé neuf années et ainsi le récit qui s'y rattache. Mais aussi "central ", car en publiant ce premier livre dont le premier mot est "Central " et le dernier pareil, j'avais accompli une sorte de révolution, de réflexion périphérique autour de la littérature ("comparer avec l'escargot de ma quête, l'enroulement du boa ", avais-je écrit). Ajoutons à cela que je publiais cet opus à quarante-deux ans, donc, peu ou prou au "centre " de ma vie terrestre et accaparé par le désir de placer l'écriture au "centre " de celle-ci. Beaucoup de symboles donc.
Et en discutant du nouveau livre dont l'action se passe dans les Balkans, en Europe "centrale " donc, j'ai trouvé là encore un autre symbole qui m'avait échappé à la publication de mon premier livre. Pourquoi relier Y à Central ? Parce que le livre en élaboration me fait fouiller dans les tréfonds d'une mémoire familiale et il paraît de plus en plus évident que je cherche à y trouver l'origine de ma passion littéraire. Je me pose donc au centre, là où tout a commencé, où tout ne cessera jamais de recommencer. On imagine à tort, chauvins de français, que le milieu (le centre) se situe dans notre pays, mais en réalité, tout se joue dans la bien nommée Europe centrale, entre histoire personnelle et histoire collective, au centre de ces cercles concentriques.
(26/04/2019)

 

 

Terminé le troisième livre de Y le 31 mars dernier. J’en suis à la moitié de ma vaste saga qui comptera six livres en tout. A titre de comparaison, cette organisation est calquée sur Guerre et Paix (4 livres) ou Les Misérables (9 livres). J’en suis à plus de 500 000 signes, ce qui est faible par rapport aux œuvres de Tolstoï et Hugo et Y au final devrait atteindre (dépasser ?) le tiers de ces longueurs. Ce sera tout de même puissant : il me paraît probable que les mille pages seront égalées, il me reste en effet  trois livres à écrire mais le contexte s’intensifie, la modernité nous a gratifié d’horreurs et certains passages vont devenir hallucinatoires, venir gratter la peau même de nos vies plus nous nous rapprochons d’aujourd’hui.
Plus en effet, le récit s’avance, plus la fiction se modifie. Ce qui était jusqu’alors cantonné à des recoupements historiques, laissant la part belle à la fiction devient, non pas plus véridique, mais soumis à des réalités qui influencent le récit. Par exemple, les photos, le cinéma, les reportages, tout ce qui perturbe notre perception sera à prendre en compte, mais aussi le ressenti médiatique, les témoignages, qui, au fur et à mesure que je vais m’avancer, vont s’inscrire dans l’actualité. Reste aussi plus intimement les souvenirs qui agissent en nous comme des petits films muets, les clichés que nous observons minutieusement pour percer leur mystère, tout cela creuse le roman, le travaille le force à débusquer du sens, à ramener nos petites individualités dans le grand creuset collectif.
Je dois aussi prendre en compte l’évolution de la langue, de l’écriture et plus généralement des arts à travers les deux siècles qui recouvrent mon récit. Par exemple, combien il est étonnant de constater que la route de l’abstraction en peinture, donc l’éloignement d’une certaine réalité figurative, vient s’inscrire au milieu d’autres arts qui eux témoignent de ce qui fût, photographie, cinéma, pour ne citer qu’eux. De même en littérature, comment prendre en compte l’impossibilité « d’écrire après Auschwitz » ou la révélation d’une « ère du soupçon », chère à Nathalie Sarraute et au Nouveau Roman. Voici les défis qui m’attendent pour la deuxième moitié de Y.
(15/04/2019)



Antoine Emaz est mort le 3 mars à Angers : coup de massue. Je n’ai jamais rencontré Antoine Emaz (ni Holder, ni Varda), mais il m’avait tenu compagnie pendant de longues heures, au point où j’avais consacré une note de lecture le 28/12/2011 pour son recueil Cambouis, au point où j’avais recopié nombre de ses phrases dans la note d’écriture du même jour, au point où je me souviens qu’il m’avait accompagné en pensée une semaine plus tard sur les terres de Gracq, pas si loin d’Angers. C’est étrange, j’ai appris sa disparition alors que je venais d’avoir connaissance de celle d’Eric Holder, un peu par hasard, parce que La Quinzaine littéraire, dans son 2° numéro de mars, sans la mentionner, avait rédigé une sorte d’hommage qui la laissait entendre. Pour Emaz, c’est encore par hasard sur Internet que je l’ai apprise, je ne me souviens plus par quel biais ni à travers, quelles recherches (les miennes sont presque exclusivement tournées vers les Balkans et la Mitteleuropa en ce moment), car c’est l’apanage du Web de nous enlever toutes traces. Notons toutefois que le numéro suivant de  La Quinzaine littéraire (du 1 au 15 avril) évoque Emaz et son dernier opus D’écrire, un peu. Holder, Emaz, ainsi, deux écrivains provinciaux, l’un à Angers, l’autre dans le Bordelais, provinciaux en synonyme de ceux qui ont préférés fuir les sirènes de la capitale et faire soi-même peu de bruit. Et le même âge ou presque, qui est aussi le mien, moi qui suis pareillement provincial, qui lis pareillement, comme eux avaient dû l’éprouver, les critiques de ceux qui vous nomment « auteur discret », prompt ainsi à l’effacement. Mais c’est ignorer que dans Vie prolongée d’Arthur Rimbaud, j’ai écrit plusieurs fois que les poètes ne meurent jamais, dont acte : d’Emaz, je vais relire Cambouis et Cuisine.
(02/04/2019)


Y est un roman familial. Et aussitôt que je dis cela, je sais que c’est insuffisant, que c’est mille fois plus que cela : une sorte de Guerre et Paix dont les vrais héros auraient tous existé, bisaïeuls, trisaïeuls et davantage, certes plus modestes que ceux évoluant dans les salons russes de Tolstoï, mais tous ayant connu la malchance extraordinaire d’avoir été là quand il ne le fallait pas. Pour donner une idée : mon grand-père avait 11 ans et vivait à côté de Sarajevo lorsque l’archiduc François-Joseph a été assassiné, entrainant la Première Guerre mondiale, et mon père, à 15 ans, était à Berlin en mai 1945 lorsque s’est terminée la Deuxième Guerre mondiale. Voilà pour les raccourcis historiques. Raccourcis dont j’ai peut-être hérité si je juge mes propres voyages : Syrie, Yémen et Iran, avec à chaque fois le chaos moins d’un an après. Sans compter que lorsque nous prévoyions, mon père et moi, de retourner vers sa Bosnie natale au début des années 90, juste après sa retraite, il s’en est fallu d’un cheveu pour qu’on se retrouve en plein conflit. Tu imagines, m’a-t-il dit, Srebrenica n’est pas très loin (et combien est touchant son imparable accent serbo-croate lorsqu’il cite ces noms). Adieu donc le projet de retour, le temps a passé et mes parents ne pourraient plus entreprendre un tel voyage. C’est moi qui leur rends visite et, vendredi dernier, le hasard a permis pour la première fois depuis longtemps de passer en tête à tête quatre heures avec mon père. Mes parents sont du genre fusionnel, tant mieux, mais j’ai rarement l’occasion d’être seul avec lui et j’avais vraiment envie qu’il réponde à mes questions sur Y. Jusqu’à présent, le sujet de sa jeunesse a rarement été abordé en détail, parce que ce passé est complexe et lointain, et parce que la vie nous pousse naturellement à rester dans le présent ou à penser au futur.
Au fur et à mesure que j’avance dans Y, en effet, de découvertes en découvertes, le paysage familial s’éclaire et suscite toujours d’autres interrogations. J’avais apporté les papiers militaires de mon grand-père, que j’avais récupérés il y a longtemps (pensais-je déjà à ?), ainsi que différents documents écrits en serbo-croate, mêlant parfois l’écriture latine et cyrillique. J’avais également apporté une copie de certificats d’immigration retrouvés par chance sur le Net et surtout, faits très rares, avec photos d’identité, où mon père a pu ainsi reconnaître sa tante et son parrain perdus de vue depuis 70 ans… Après-midi faste, car de son côté, il m’a donné des dates précises et un déroulement des faits sans faille, sa mémoire demeure exceptionnelle. Il a traduit aussi les papiers de mon grand-père, la langue natale se perd rarement et j’aime beaucoup quand il me reprend lorsque je propose une prononciation malaisée d’un nom bosniaque. Nous avons extirpé d’autres vieux documents constitués pour sa naturalisation française obtenue en 1973, ainsi que des extraits de naissance et de mariage de mes grands-parents, bref, beaucoup de zones d’ombre se sont éclairées. C’est drôle, on pourrait penser qu’un roman, entrepris dans son essence fictionnelle même, peut se passer de faits véridiques. Mais paradoxalement, plus les faits sont précis, plus mon imagination s’en nourrit et plus la fiction alors peut déborder le cadre. L’exemple de Vie prolongée d’Arthur Rimbaud est particulièrement parlant : uchronie évidement inventée de bout en bout, mais où le moindre bouton de culotte du poète est attesté.
Lorsque la parole de mon père s’est accélérée, ses souvenirs remontant à la surface, j’ai eu l’idée d’enregistrer via mon mobile notre conversation, mais j’ai rapidement abandonné l’idée et j’ai préféré la marquer à la volée sur mon carnet (voir ci-dessous au 04/02/2019). Cette note d’écriture est aussi un moyen de noter ce moment très important pour moi, pour nous deux. Par exemple, ses souvenirs de leur maison à Zenica, en haut d’un chemin qui menait à un cimetière orthodoxe, l’eau pas raccordée, juste une source captée par son père, les parties dans la neige, avec son chien qui remontait la luge, la manière dont la ville était organisée avec ses églises catholiques, orthodoxes, ses mosquées, sa synagogue et le grand complexe sidérurgique dans lequel travaillait mon grand-père. Bien sûr, son récit le plus riche en aventures et le plus émouvant est celui de leur fuite éperdue dans la grande débandade de Berlin à partir de mai 1945. Deux mille cinq cents kilomètres et quarante-cinq mois d’errance au total, sans argent et sans papiers. Frontières longées, traversées sans justificatifs, les soldats refoulant les réfugiés d’un pays à l’autre, les internant, les interrogeant dans cette déambulation du Nord au Sud, frôlant la Pologne jusqu’à l’entrée en Yougoslavie, passant par la Tchécoslovaquie, la Hongrie, puis, cap vers l’Ouest, l’Autriche et enfin la France. La famille mettra un an et demi avant d’être réunie à nouveau. Il faut imaginer ma grand-mère, sans nouvelle de son mari, restée seule avec cinq enfants, le dernier n’avait pas un an en mai 1945, mon père était l’ainé à quinze ans. Il faut les imaginer dormir n’importe où, se nourrir de n’importe quoi, survivre jour après jour...
Et comment, après avoir remué tous ces souvenirs qui viennent parfois le hanter (L’autre nuit, je me suis rappelé du nom du village où nous étions au Nord de Berlin, dit-il encore), conclut-il par « Nous avons bien travaillé » lorsque ma mère rentre de son rdv, lui montrant nos papiers étalés sur la table de la cuisine, comme s’il fallait encore et encore prouver l’implication sans faille et la vie laborieuse qui a été sienne.
(25/03/2019)

 

Alors que j’entreprends un livre qui évoque des deux cent trente dernières années, je suis confronté comme pour Vie prolongée d’Arthur Rimbaud à restituer la langue d’origine (enfin pas tout à fait, l’action se déroulant en terre étrangère), c’est à dire celle qui avait cours à l’époque. En effet, comme pour VPAR, je retrouve la puissance de ce vocabulaire issu du XIXème siècle, particulièrement foisonnant et apte à retracer l’ambiance. Et comme j’ai en ligne de mire Les Misérables de Hugo et La Guerre et la Paix de Tolstoï, j’écris dans le style avec personnages variés et formes désuètes de la conjugaison au passé simple et à l’imparfait. En revanche, Vie prolongée d’Arthur Rimbaud s’achevait en 1921, et le style de l’âge d’or du roman balzacien, même s’il était déjà ébranlé par une certaine modernité, avait persisté jusque-là avec Proust : je n’avais donc pas pu faire évoluer de façon spectaculaire ce style. J’ai en projet pour Y dont l’action traverse le XIXème, le XXème et notre début de nouveau millénaire de faire coïncider les évolutions de notre langue avec l’époque traversée, en gros de faire coïncider l’histoire de notre écriture avec le cheminement des intrigues.
La difficulté bien sûr est de discerner ces époques d’écriture. L’âge d’or du roman (hugolien, tolstoïen en ce qui me concerne) persiste probablement jusqu’au choc de la Première Guerre mondiale, lequel entérine l’évolution commencée avec l’Art moderne au début du siècle (Picasso, Les Demoiselles d’Avignon, 1907) : côté littérature, voir Cendrars, Apollinaire, le Surréalisme, d’autres… Mais pas Rimbaud, n’en déplaise à ceux qui le perçoive comme un génie annonciateur : il demeure pour moi un poète de l’ancien monde. Le deuxième choc esthétique suit la fin de la Seconde Guerre mondiale : remise en question du nouveau roman, lequel persistera sous des formes diverses bien après Mai 1968. Il faudra que j’aille enquêter du côté de Duras, Beckett, Claude Simon. A l’heure actuelle, la littérature est devenue « profuse et variée » pour reprendre les termes de l’universitaire Dominique Viart. Une tendance tout de même s’étale depuis environ deux décennies, le recours systématique au « je » comme forme principale du narrateur (Carrère, Houellebecq, pour ne citer qu’eux). Voilà l’état du chantier de Y dans ces fondements esthétiques à creuser. Et c’est sans compter que cette analyse française doit être également complétée par les spécificités de cette Europe centrale que je raconte : sans doute que Franz Kafka, Milan Kundera, Ivo Andric et Herta Müller ont autant à m’apprendre.
(17/03/2019)

 

Vouloir rompre le sortilège de Baudelaire : J’habite pour toujours un bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie secrète. Au contraire, vouloir écrire un monument, tenter la longue et vieille distance qu’on n’ose plus : écrire Les Misérables ou La Guerre et la Paix. Convoquer Hugo et Tolstoï, donner au lecteur une distance similaire, signifier : Voilà l’histoire, il faut tout lire. Leur laisser un pavé et l’effort : ce que je tente. En suis-je capable ? Les Misérables et La Guerre et la Paix ont en commun plus de deux mille pages, cinq cents mille mots, trois millions de caractères. Hugo y travaille pendant trois ans entre 1845 et 1848, s’interrompt pendant douze années et le termine en deux ans, de 1860 à 1862. Tolstoï, quant à lui, élabore son œuvre pendant dix ans, de 1863 à 1873, comme s’il prenait la suite de Hugo. Si on veut lire les deux livres à la queue-leu-leu, il faut y consacrer pas moins de six mois en lisant chaque jour vingt à trente pages : qui est capable de s’y coller de nos jours où le monde tourne s’y vite ?   Vouloir écrire un monument, voilà qui est présomptueux, ce que je vise est plus modeste, seulement un tiers des Misérables ou de Guerre et Paix, dépasser un million de signe, peut-être deux cents mille mots, approcher ou dépasser les mille pages : le sujet de Y s’y prête, il me serait même difficile de faire moins. Il y a aussi la volonté de faire cadeau de deux mois de lecture à qui veut. J’ai toujours pensé qu’un écrivain était un fabriquant de temps, j’ai toujours aimé l’idée qu’à l’époque où chacun se plaint du manque de temps, l’écrivain était un des rares métiers où on peut fournir des heures d’évasion à convenance de chacun. Proposer mille pages, c’est avancer à contre-courant, c’est demander un effort à qui sera intéressé, et, toute proportion gardée, c’est retrouver un art de vivre digne du XIXème siècle avec cinquante jours ou deux mois de lecture ininterrompue. Il y a toutefois une différence entre Hugo, Tolstoï et moi : au lieu des cinq ou dix ans qu’il leur fallut pour rédiger leurs deux monuments, je compte réduire à seulement vingt mois l’écriture du mien.
(11/03/2019)


Vous avez tout à l’heure évoqué l’écriture comme un mélange de fascination et de dégoût. De plus, lorsque le passé s’insinue dans le présent, il est douloureusement vivant. Les angoisses, l’arbitraire auquel vous étiez soumise, la douleur due au décès de vos amis, la fureur de vous être fait voler votre existence, rien n’est révolu.

Oui, l’écriture est une nécessité intérieure qui vient à bout d’une résistance intérieure. J’écris toujours pour moi et contre moi. Pour mettre une chose par écrit, j’attends toujours qu’elle soit inéluctable. Je retarde le moment de l’écriture, sachant que dès le début, elle m’envahira tellement que j’en aurai peur. Une fois que je suis dedans, elle m’avale complètement. Le langage abolit le temps, il embarque le vécu dans une recherche méticuleuse du mot, de la cadence, de la sonorité. Cette minutie a sa rudesse, et une force d’attraction à laquelle je n’arrive pas à échapper ; mais comme elle est aussi enveloppante, je crois qu’elle me sauvegarde. Ce magnétisme de l’écriture existe pour de bon, sinon j’y aurais renoncé depuis des années. Si je parle de rudesse, c’est peut-être aussi parce que je ne choisis pas mes sujets, qu’ils doivent beaucoup à l’arbitraire extérieur, à cette vie volée. Je parle de sauvegarde, sans doute parce que je me pose cette question : suis-je moins atrocement à la merci du vécu parce qu’au bout du compte, ces mots si difficiles à trouver me viennent en aide ? Les mots engendrent une sorte de soif des mots : de nouveaux vocables se forment, et ils me montrent des choses qu’autrement je n’aurais pas vues.
Quand j’écris, le vécu m’observe une nouvelle fois, et il me jette un autre regard : un regard vitreux, tout sauf naturel, comme si le vécu se connaissait à la perfection, tout en s’ignorant totalement. Ce qui s’est déjà produit se reproduit, quand on écrit. Dans le vécu, par conséquent, rien n’est achevé. La réussite ou l’échec de l’entreprise tiennent à la langue : mes hésitations et ma peur de ne pas être à la hauteur de ce regard vitreux, peu naturel, viennent de ce dilemme. J’ai beau hésiter, j’en viens toujours à me mettre à écrire, à un moment donné. Je me fie à l’écriture depuis des années, je crois. Et donc, au fil du temps, j’ai adopté cette habitude extérieure à moi : à l’aide du langage, j’essaie de jeter un nouveau regard sur ma vie, ce qui suppose de l’endurer une seconde fois. Pourtant, au sein de cette habitude, j’ai toujours peur d’un double échec, de n’arriver ni à l’observer de nouveau, ni à l’endurer une seconde fois. Ce double doute est nécessaire, sinon on a déjà perdu, au fond.
Vous est-il arrivé de jeter des textes à l’état d’ébauche ?
Peut-être pas de les jeter, mais d’y renoncer provisoirement pour y revenir plus tard. Le début est presque toujours inutilisable. Il m’arrive souvent de me lasser de la première personne, mais au deuxième, troisième ou quatrième chapitre, si je m’aperçois que le mot « moi » donne à la phrase un caractère autrement plus sensuel, le texte restera ainsi, même si j’en ai assez. Bien que le texte semble achevé, je le relis une vingtaine de fois. Chaque lecture donne une nouvelle variante. Ce sont souvent des détours, et je reviens à la toute première version. Mais ce n’est pas inutile, car la validité de cette première version, je ne la vois qu’après avoir essayé une vingtaine d’autres possibilités.
C’est exactement ce qui m’arrive quand je relis un de mes textes d’autrefois : ce n’est pas leur teneur que je voudrais changer mais le souffle des phrases.
Que savez-vous en premier, quand vous commencez un nouveau livre ? Sur quelle période vous allez écrire, sur quelle situation, sur quelles personnes – où est la matrice, si l’on peut dire ?
Souvent, c’est une seule situation, une situation initiale qui, à elle seule, a déjà une connaissance approximative de l’ensemble. Approximatif, c’est le contraire de précis, or écrire suppose un maximum de précision. Ce que je veux dire, par « approximatif », c’est qu’il reste encore tout le travail d’agencement, de structuration, de succession des détails. Il s’agit de mentionner ou d’omettre, de suggérer ou d’accentuer, d’allonger ou d’abréger, d’exacerber ou de tempérer, d’expliciter ou de mettre en retrait – le tout simultanément. On sent là une réorientation : la logique de la réalité se soumet à la langue. Autrement, il n’y a pas de récit. Je ne peux pas prédire ni même prévoir comment la langue va décaler ma connaissance du vécu, va la démonter, la reconstruire d’une autre façon, jusqu’à ce qu’une séquence de mots lui corresponde plus ou moins. Une séquence verbale devient une vérité fictive, et pourtant, sa facture est artificielle, l’irréel acquiert de la validité, dans le texte, grâce à un langage adéquat. Quand un sujet est inquiétant, ou justement parce qu’il l’est, il doit avoir de la beauté, une fois dans la langue. Je ne supporterais pas d’écrire si l’essentiel du texte n’était pas la vérité inventée de la langue, celle où le beau fait mal.
(Extrait de Tous les chats sautent à leur façon, d'Herta Müller, les questions sont d'Angelika Klammer)
(03/03/2019)

 

 


J’aurais pu intituler cette rubrique l’écrivain sur ses terres, mais après avoir vu à la télévision l’héritier du comte de Paris (enfin je crois, je me perds toujours dans la noblesse) qui revendiquait l’héritage de papa en souhaitant endosser la couronne des rois de France, j’ai trouvé que l’écrivain en son royaume était bien trouvé pour évoquer la rencontre que j’ai eue avec les lecteurs de ma propre ville. Il y a toujours un petit côté snob et aristocrate de se montrer ainsi dans son environnement familier. Toutefois, le fossé est moins grand que pour le comte de Paris, qui veut bien dans sa grande bonté qu’on s’adresse à lui autrement que par « Monseigneur » ou « mon prince » (il revendique ainsi s’adresser à tous les français y compris les gilets jaunes - si, si, il l’a vraiment dit-). Pour moi donc, la plupart de ceux qui me connaissent m’appellent Thierry, c’est plus simple. Car la grande caractéristique d’une signature à domicile est qu’on y invite ceux qu’on connaît, membres d’associations qu’on fréquente, famille, amis. Et puis l’écrivain en son royaume est connu : pas moins de six pages d’interview et de critiques pour Sans trace, quinze jours dans le magazine du journal local avant ladite rencontre-dédicace. Du coup, on m’en parle lors de rencontres diverses au hasard de ma vie sociale active (il ne faut pas croire que la province est sclérosante, on participe autant aux sorties que dans les grandes villes et les propositions culturelles sont aussi nombreuses). Par exemple, à côté de quelques personnalités de la ville côtoyées lors d’un concert de l’Octuor Mendelssohn, j’ai revu Michel Bernard et, à ma dédicace, est également venu en voisin Pierre Rival, tandis que j’ai eu grand plaisir à retrouver Armand Gautron venu me saluer juste avant : voilà pour quelques écrivains qui résident dans mon royaume. Et la vie locale réserve toujours quelques surprises, comme la fois où j’ai discuté littérature avec un voisin, lui rejoignant sa camionnette d’artisan et moi en sabots de jardin, outils à la main. Et récemment, suite au fameux article, une dame m’a laissé un message sur mon téléphone : elle ne savait pas où trouver mon livre. Eh oui, on oublie toujours que les livres ne sont pas au faible rayon librairie-papeterie des supermarchés à côté des aspirateurs, non, c’est tout, sauf des livres, ça, ma bonne dame… Il faut aller dans des vraies librairies, tenues par de vrais libraires, et non des poissonniers recyclés au rayon livres. En parlant de vrais libraires, il y avait autrefois dans ma ville natale une vraie librairie qui a fermé. Faute de repreneur, les deux ou trois libraires ont été embauchés par une grande surface au rayon livres, c’était plutôt pas mal, sauf que leurs compétences se sont fondues dans la grande machinerie des commandes en gros, et peut-être même ont-ils échoué au rayon poissonnerie. Ainsi, il est impossible faute de librairie à de trouver mon livre à Langres, là où je suis né, ni même de le commander via le supermarché local : place à l’anonymat des centrales d’achat sur Internet. L’écrivain en son royaume se sent dépossédé de ses biens : diantre !
(25/02/2019)

 

 

C’est toute une expédition pour arriver jusqu’au lycée Jean Jaurès d’Argenteuil. Pour moi qui habite dans le Sud de Paris, il faut prendre le RER (ou le Métro comme ce fût le cas à cause de perturbations), rejoindre la Gare Saint-Lazare où le trajet final ne prend qu’un petit quart d’heure. Pour autant, on n’est pas arrivé lorsqu’on débarque à la gare, car le lycée est encore à quatre kilomètres. Mais en ce tout début d’après-midi, il fait beau, la perspective de prendre le bus ne m’a jamais ravi, je décide donc d’arpenter Argenteuil, après tout, la marche complètera agréablement les neuf kilomètres de course à pied du matin. De plus, je ne connais rien de plus instructif que d’aborder une ville par ses trottoirs et ses rues. J’ai l’impression de toucher la peau d’une ville, où quelque chose d’intime et de caché va se révéler. On traverse d’abord le centre-ville plutôt cosmopolite. Des boutiques indiennes voisinent avec des bijouteries et des restaurants de toutes nationalités. Et puis, sans transition, après quelques carrefours, on entre dans des zones pavillonnaires, très différentes de celles de ma banlieue sud. Ici, l’habitat est modeste, les maisons minuscules et les rues étroites. Pas d’opulence, pas de pavillons de cadres sup., aucune boboïsation, on sent que la ville est d’abord pragmatique, orientée vers le quotidien, faire bouillir la marmite, la vie quoi. Je longe un garage de véhicules d’occasion qu’on retape allègrement à coup de marteaux. Devant moi, une palissade cache la construction d’un futur entrepôt. Je dois approcher du lycée. Je demande ma route à un employé communal tout heureux de pouvoir me renseigner et qui me donne force détails pour parvenir à l’établissement. L’entrée du lycée est libre, on n’a pas besoin de montrer patte blanche à une guérite, comme ça se fait de plus en plus, transformant malheureusement notre scolarité en univers carcéral du grand savoir. Bref, me voici dans les lieux et Agnès, la professeure de français vient m’accueillir.
Il est temps de dire pourquoi je suis ici. Depuis quelques années, je participe à un projet initié par l’académie de Versailles et qui s’intitule Écrire le travail. Le lycée Jean-Jaurès a eu la bonne idée de faire plancher leurs élèves sur ce thème avec des écrivains différents et prévoit d’exposer fin mars les travaux réalisés. Ma venue est ainsi une prise de contact avec une classe de seconde qui va participer. Pour cette seule et unique séance de travail, il convient d’avancer vite. J’aimerais faire toucher du doigt aux élèves le fonctionnement de l’écriture, les rouages qui mettent en jeu à la fois l’auteur et le lecteur. Le sujet du travail sur lequel les élèves vont écrire possède la difficulté de sa banalité : comment décrire le quotidien ? le fait de se rendre au travail ? la succession des gestes ?
Nous sommes installés dans le CDI, dans une configuration que je juge parfaite : deux moitiés de classe successives pendant une heure et demie. La première demi-heure est consacrée aux questions : les lycéens ont lu FdR auparavant et ont rédigé beaucoup de questions sur le métier d’écrivain. Cette prise de contact est très importante pour moi, nous faisons mutuellement connaissance et je peux démystifier le « métier » d’écrire (Quand vous aviez nôtre âge, vous étiez bon élève ?.... Euh…). Lorsque les questions sont épuisées, nous constatons que nous nous sommes rejoints : ils appréhendent mieux ce que peut-être un auteur et, de mon côté, je suis redevenu lycéen… Nous sommes sur un pied d’égalité et l’écriture proprement dite peut commencer. Je commence par leur expliquer ce que je crois être une phrase littéraire par rapport à une phrase qui serait uniquement informative. Et puis nous dérivons sur deux textes de Georges Perec que j’adore, uniquement composés de verbes (Emménager / Déménager in Espèces d’espaces). Je leur propose d’écrire à la manière de Perec uniquement à base de verbes, la répétition d’une situation banale de leur quotidien (se lever, aller au lycée). Les résultats sont étonnants, très vivants et très riches. Tous sans exception jouent le jeu avec enthousiasme, lisent leur production avec entrain et se rendent compte au final qu’avec uniquement des verbes, le lecteur arrive à saisir une ambiance et à imaginer tout ce qui ne figure pas dans le texte : et si c’était cela la littérature ?
(11/02/2019)

 

 

 

L’écriture à la plume n’est pas mon apanage. Depuis que l’ordinateur personnel existe, donc au milieu des années quatre-vingts pour moi, j’ai relégué les stylos et les crayons et le vieil adage qui stipule que la belle écriture est la science des ânes m’a bien servi. Je n’ai jamais eu envie d’imiter les écrivains qui m’ont précédé et les brouillons de Proust m’indiffèrent. Au pire, si j’avais des interrogations, des notations sur le livre en cours, je les intégrais en bas du texte constitué ou sur un fichier de notations à part. Pour autant, je ne rechigne pas à l’écriture manuelle, j’aime les beaux stylos-plumes, je rédige parfois de vraies lettres avec timbres et enveloppes, portées par un vrai facteur, sans compter que mes études de lettres ne m’ont pas laissé le choix quant au moyen d’expression pour les devoirs et examens.
Il y a quelques années, une amie libraire m’a offert en guise de clin d’œil un carnet vierge intitulé Feuilles de route et dont la couverture imite celle des romans de chez Gallimard. J’ai trouvé à l’utiliser lorsque j’ai rédigé ma thèse. En effet, dans la grande bousculade intellectuelle qui accompagne ce genre d’exercice, il est parfois (souvent) plus simple de saisir ce bloc-notes situé à vingt centimètres de l’ordinateur et d’y noter la phrase à ne pas oublier, le truc à penser absolument, la référence à consulter. Il est écrit au crayon de papier, avec parfois des titres sentencieux, notes de thèse, accompagnées de la date : ainsi la première note date du 20/01/2017 (et le carnet est dédicacé à la date du 1er mai 2016 – je me souviens nous étions avec l’amie-libraire à Arras, au salon Colères du présent). La dernière date précise un énigmatique 10 octobre à 14h, c’est d’ailleurs la dernière notation du livre, et je suppose que c’est la dernière réunion prévue avec mon directeur de thèse, puisque je passerai le grand examen deux mois plus tard. En fait j’ai noirci vingt-six feuillets recto-verso. La plupart de mes notes sont sibyllines : titres d’ouvrages à ne pas oublier de citer, comptages divers de bibliographies, études à ne pas négliger : « la question du je », ais-je inscrit le 30 mars, ou encore « la fiction en équilibre » (au 30 avril). Bref, le carnet a alors pris l’allure d’un pense-bête. Je ne suis pas sûr de l’avoir exploité à fond et d’avoir tout relu. Certains axes de travail ont été biffés, d’autres ont été entourés mais je me souviens avoir utilisé la plupart de ces pistes, par exemple le « penser à replacer interview Robert Linhart par Laure Adler ». C’est vraiment un work in progress.
Pour le nouveau livre Y, j’ai repris la méthode du carnet et celui-ci s’appelle justement « carnets » dans la même collection rouge et or gallimardesque. Il est cette fois ci écrit au stylo-plume, et c’est important pour moi, de prendre mon pencil préféré dans le tiroir de droite, tandis que je saisis à gauche de l’ordinateur le calepin, il y a là un petit rituel de réflexion et de lenteur plus propice à la notation romanesque. Aucune date n’y figure contrairement à Feuilles de route. Les notes sont parfois longues : tentatives d’écritures de paragraphes, réflexions notées suite à la consultation d’archives tout azimut, éléments à fouiller, à reprendre ultérieurement. Là aussi, c’est un work in progress. A cette date, dix-neuf feuillets sont utilisés en cinq mois, peu de rapport en fait avec les vingt pages hebdomadaires auxquelles je m’astreins (voir ci-dessous, l’avant-dernier article du 21 janvier sur la comptabilité des pages).
(04/02/2019)

 

 

 

Alors que les médias traditionnels ne se bousculent pas pour saluer Sans trace après un mois de parution (à part Libération), quelques blogs en rendent compte avec enthousiasme et je ne boude pas mon plaisir de les évoquer. Certains sont des blogs de lecture (Clara et les mots, Mots pour mots), d’autres sont plus politiques comme Danactu, dont j’adopte immédiatement le très beau slogan : « résister c’est créer ». La plupart ont déjà rendu compte de quelques-uns de mes livres précédents : c’est étonnant de s’apercevoir « qu’on vous suit » alors que je demeure toujours persuadé que mes livres, souvent mal placés dans les librairies, se vendent par chance ou par malentendu (lors de ma dernière rencontre à la librairie Rimbaud de Charleville-Mézières pour la sortie de VPAR en poche, j’ai vendu un livre «  par dépit » à un lecteur déçu de s’apercevoir que le livre qu’il cherchait – d’un autre auteur- était indisponible). Bien-sûr, entendre parler du livre tout juste paru d’une belle façon me touche au cœur : j’ai l’impression d’avoir réussi quelque chose qui me paraissait incertain, ou du moins dont l’élaboration me paraissait confuse et l’histoire tarabiscotée. Pour certains, Sans trace est de la même veine qu’Ils désertent. Je me souviens, à la parution de ID, de mes craintes similaires d’avoir écrit une histoire étrange qui n’intéresse personne.
La lecture de ces articles me donne une idée de ma représentation en tant qu’auteur, de la manière dont je peux être perçu, de l’image politique que je donne. Libé, Danactu me positionnent à gauche toute (pourquoi pas, même si mes idées politiques confuses ne sont pas partisanes) parce que j’écris sur des gens ordinaires et des préoccupations quotidiennes, ce qu’on résume souvent par « roman social ».  L’autre image que je donne est celle d’un écrivain préoccupé par la banalité de nos vies et le mot qui revient souvent est « humanité » : je me sens en accord, l’humanité, pour les caractères plutôt optimistes comme moi, résulte de notre part de créativité décuplée par le quotidien, le fameux « aide-toi et le ciel t’aidera ». C’est probablement une des raisons qui me font opter pour le roman, parce que ce genre n’apporte jamais de réponse, de leçon (sinon ça s’appelle un essai), mais un éventail de solutions et le hasard bien souvent choisit à notre place. Autre fierté aussi, on dit que j’ai une écriture « fine », « précise », ça me ravit parce que souvent j’ai l’impression d’être un peu à côté du style, comme si je marchais sur un chemin incertain en faisant attention de ne pas salir mes chaussures, en calculant mes pas et en retombant parfois lourdement dans une flaque.
Et puis ce qui me plait dans ces blogs qui existent depuis longtemps, ce sont justement leur persistance en dehors des modes à l’époque des chaînes Youtube et des mirages Facebook (citons aussi celui, institutionnel mais vivant, de la Médiathèque départementale du Doubs). Cela garantit des visions honnêtes, me semble-t-il, à l’écart d’influence et d’audimat, de retour d’ascenseur et autres intérêts partagés. Les maisons d’édition qui se contentent à 99% des médias hors Internet, devraient s’en préoccuper davantage (après tout peut-être pas, évitons le trafic d’influence). Enfin ce qui me plait également, ce sont les commentaires, les vraies discussions entre lecteurs sur ce qu’on aime, ce qu’on n’aime pas et pourquoi.
(28/01/2019)

 

L’écriture pour moi est avant tout une histoire de mimétisme. Lorsque j’ai écrit pour la première fois un long manuscrit (Martin Martin) à l’âge de vingt ans à une époque où l’ordinateur n’existait pas et où je me sentais trop éloigné des machines à écrire, j’avais choisi un carnet à cet effet qui ressemble le plus possible au format d’un livre. Je m’astreignais à vouloir y écrire au stylo comme si le livre (l’objet livre) allait se constituer de lui-même, non pas par la simple magie de ce que j’écrivais, mais seulement parce que la calligraphie, les mots les phrases étaient disposées, ajustées comme celles d’un livre. Mimétisme donc, qui m’a poursuivi dix ans plus tard lorsque j’ai voulu reprendre et terminer cette première histoire. Et entre temps, l’ordinateur était apparu, apportant avec lui les caractères imprimés semblables aux contenus des romans, un pas de plus donc vers la ressemblance avec la forme d’un livre.
En revanche, je ne sais pas exactement quand m’a pris cette obsession de vouloir calculer, estimer le nombre réel de pages de chaque « tapuscrit » entrepris ( le manuscrit avait entre temps viré en tapuscrit, c'est-à-dire en accumulations virtuelles de pages de traitement de texte, relayées en existence physique par le biais d’imprimantes). Toujours est-il qu’à la sortie de mes deux premiers romans en 2000 (La Réserve et Central), chez deux éditeurs différents, j’avais un point de comparaison entre la mise en page que j’avais effectuée sur ordinateur et le résultat final et physique du livre terminé. Les publications s’accumulant, j’ai fini par simplifier mon estimation entre d’un côté ce que j’écrivais sur un traitement de texte familial avec une police de caractères et une mise en pages classiques et de l’autre ce que ça pouvait donner une fois le livre imprimé : il suffit d’aller dans l’onglet statistique, de regarder le nombre de caractères avec espace et de considérer que 1000 characters with space (j’ai un Word anglais) sont à peu près équivalents à une page de roman. Citons comme exemple Ils désertent, 243000 caractères et 252 pages au réel, simple non ? Le suivant, Faux nègres, avec 446000 caractères et 422 pages au final respecte à peu près cet abaque, de même que Journal de la canicule, paru un an plus tard, roman de 255 pages et de 270 000 caractères. La variation est faible, moins de 10%, car les trois livres cités ont la même dimension. On peut comprendre en effet que le format utilisé fasse varier : pour Vie prolongée d’Arthur Rimbaud, je crois me souvenir avoir écrit 780000 signes, donc, le livre prévu aurait dû approcher les 800 pages, mais un format plus grand que ceux qui me sont dévolus d’habitude a réduit le livre à 415 pages (mais 550 p. en format poche, juste retour des choses…). Le ratio devient ainsi d’environ 1900 signes par pages pour un à deux centimètres supplémentaires en hauteur et en largeur. Sans trace qui vient de paraître en janvier a récupéré la dimension habituellement utilisée pour mes publications et compte 286 pages, or mon traitement de texte dénombre 315000 caractères, je reste dans un calcul cohérent avec mon ratio de 1000 signes pour une page.
Reste maintenant à évaluer Y, le livre en écriture. Je pressens (je désire très fortement en fait) un roman épais, façon Guerre et paix (tiens, c’est drôle "guère épais" : je n’avais jamais remarqué le jeu de mot de cette épopée de 1600 pages dans mon édition Pléiade). Sans atteindre cette somme, de la manière dont il est lancé, Y pourrait dépasser le million de signes. Ma maison d’édition soucieuse de ne pas effrayer le lecteur proposera surement un format étendu : compter ainsi 500 à 600 pages, sinon, ce sera mille pages ou plus, mais passionnantes, que ce soit dans un grand ou un moyen format !
(21/01/2019)



Le livre qui m’intéresse d’écrire est-il obligatoirement le meilleur ? Question bizarre qui me trotte dans la tête en ce moment. Et d’abord, le meilleur en quoi ? Pour qui ? Parlons de l’auteur en premier, de celui qui pond l’écriture mot après mot, phrase après phrase, patiemment. Et qui accumule ensuite les livres : la bibliographie de Sans trace indique 15 publications en 19 années, du moins les plus importantes. Mettons que le meilleur pour un écrivain reste encore le livre à écrire (donc celui qui m‘intéresse, l’enjeu du moment) sinon pourquoi s’acharner ?
Mais en même temps, les parutions ont biaisé le ressenti : l’auteur a toujours dans sa progéniture ses fils préférés. Ils ne coïncident pas forcément avec le classement des lecteurs ou d’autres professionnels du livre, critiques, membres de jurys divers, même s’ils peuvent influencer. Par exemple, Retour aux mots sauvages et Ils désertent comptent forcément pour moi puisqu’ils ont été tous deux sélectionnés pour le Goncourt et aussi parce que je continue d’intervenir régulièrement pour les évoquer (surtout pour RMS, 9 ans après sa parution tout de même…). En revanche d’autres livres tombés dans l’oubli ont une couleur particulière : Paysage et portrait en pied de poule est probablement l’ode à la ruralité la plus intimiste que j’ai écrit ou Bestiaire domestique qui est un livre de bonheur après CV roman vécu comme rude et difficile à écrire. Et que dire d’Instants handball écrit avec l’ami Delatour et qui ne cesse de susciter des prolongements inattendus ? (voir en Étonnements cette semaine).
Sans doute que la réception critique des livres pèse sur le ressenti que j’en ai a posteriori. J’attendais plus de Faux nègres mais les articles que j’ai gardés montrent pourtant que le livre a été bien accueilli, tandis que Journal de la canicule est passé inaperçu. En revanche, Vie prolongée d’Arthur Rimbaud figure parmi mes meilleurs tirages. Je ne peux m’empêcher de penser que ces dernières publications par ordre de parution vont influer sur Sans trace. L’expérience que j’ai eue de la seule parution en janvier pour Paysage et portrait en pied de poule, s’est révélée très décevante, espérons que Sans trace tirera son épingle du jeu.
Pourtant, ce Sans trace que je ne peux m’empêcher de regarder avec distance comme si sa rédaction m’avait peu intéressée (bizarre, n’est-ce pas) est à mille lieues du livre que j’entreprends en ce moment. Mais rien ne préfigure que ce futur bouquin au nom de code Y, si important soit-il à mes yeux, présentera un intérêt quelconque pour autrui à sa parution (si j’y arrive) : d’où la question récurrente : le livre qui m’intéresse d’écrire est-il obligatoirement le meilleur ? Il y a hiatus. En fait, écrire, c’est se poser des questions tout le temps.
(14/01/2019)

 

Aujourd’hui, c’est officiellement la parution de Sans trace (je simplifierai désormais ainsi pour FdeR les 43 caractères de Il se pourrait qu’un jour je disparaisse sans trace). Enfin, c’est ce qu’indique le site Fayard : parution le 7 janvier, mais le livre est déjà disponible depuis la semaine dernière. Pour preuve, un très bel article de Claire Devarrieux dans Libé le 4 janvier. Ouf ! Je craignais que « Michel Houellebecq sommé de sauver la rentrée littéraire » comme le titre stupidement un hebdomadaire se sente un peu seul… Ceci dit, je n’attends pas forcément grand-chose de cette rentrée littéraire. Janvier a le désavantage de ne proposer que peu d’animations, salons et autres, contrairement à septembre et j’aurais peu le plaisir d’aller me promener. Je n’attends pas grand-chose non plus côté critiques (vieux précepte libertaire), même si le plaisir est grand de découvrir un article favorable comme celui de Libé. Et puis d’autres projets m’accaparent déjà, écrire est toujours étrange, on vous parle du livre qui vient de paraître mais vous, vous devez vous faire violence pour y songer parce que vous avez déjà passé à autre chose. Néanmoins, j’ai traditionnellement ouvert une page spéciale pour Sans trace, où on pourra retrouver la genèse du livre et les articles le concernant.
(07/01/2019)