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Notes de lecture

 

Rimbaud mourant, Isabelle Rimbaud, éditions Manucius.
Il s’agit de plusieurs textes écrits par la sœur de Rimbaud qui assista à sa longue agonie pendant deux mois et demi. Publiés après sa mort en 1921 sous le titre « Reliques » (qui n’est pas sans rappeler le fameux « Reliquaire » que Rodolphe Darzens prévoyait dès 1891, année de la mort du poète), il fait le pendant aux recueils annuels publiés par les amis de Rimbaud sous le titre Rimbaud vivant.
Dans une préface, Éric Marty évoque les écrivains qui ne restèrent pas indifférents aux écrits de la sœur de Rimbaud, Claudel bien sûr, mais aussi Segalen, Benjamin Fondane et Philippe Sollers. Tout cela incite à la prendre beaucoup plus en considération, nous dit-il : « Les textes d’Isabelle Rimbaud relèvent d’une tout autre lecture qu’une lecture professorale ». L’académie a toujours considéré hâtivement les malversations de la réalité (supposée) d’Arthur et mêlé le lien familial avec l’impossibilité d’apprécier l’œuvre du poète, ce que dément le style intelligent, souvent passionné et la perception toujours précise d’Isabelle.
La première partie est un recueil des lettres échangées avec son frère, sa mère, la transcription des dernières volontés d’Arthur sous sa dictée. Témoignage poignant d’une sœur qui assiste seule aux derniers instants d’un frère idéalisé et hélas, découvert trop tard. En vérité, peu de corrections ont été apportées dans la recopie de ses lettres par Isabelle Rimbaud en vu de sa publication et les manuscrits retrouvés l’attestent.
Le second texte, intitulé « Mon frère Arthur » est plus sombre. Lorsqu’Isabelle l’écrit en 1892, Rimbaud vient de décéder et quelques journalistes parisiens pour la plupart tentent de surfer sur la notoriété en devenir du poète tandis que Paul Verlaine, qui ne va pas tarder à devenir à son tour « Prince des poètes » l’admire toujours, tant et plus. La douleur du deuil donne à ces pages un style emphatique mais qui sonne toujours juste.
Isabelle réitère avec un troisième écrit « le dernier voyage de Rimbaud » dont la première parution a lieu en 1897 au Mercure de France. Isabelle vient d’épouser Paterne Berrichon, lui aussi pris de passion pour le poète, et c’est vraisemblablement poussé par lui qu’elle relate ce « dernier voyage » qui est le récit de celui accompli par le poète. Alors en convalescence à Charleville, Arthur souffre terriblement et décide le 23 août 1891 de repartir à l’hôpital de Marseille qui l’a soigné. « Il ne devait plus sortir vivant de sa chambre d’hôpital », conclut Isabelle.
La quatrième partie propose le texte qui a dû faire le plus jaser : « Rimbaud catholique ». Paru tardivement en mai 1914 sous le titre plus approprié de « Rimbaud mystique », il a dû énerver les détracteurs d’Isabelle (généralement universitaires et hussards noirs de la république), vilipendée en grenouille de bénitier, ajoutée de l’erreur suprême de se mêler d’analyser les Illuminations et La chasse spirituelle, domaine réservé aux lettrés de l’institution. Mais il n’empêche que l’argument de celle qui le connût dans les derniers instants se tient et son point de vue est à considérer à l’égal de tous les gloseurs patentés.
(24/11/2021)

 

Carnet de notes 2016-2020, de Pierre Bergounioux, Verdier.
Bien sûr, comme tous les aficionados de l’écrivain, on guettait la suite des Carnets, dont le premier tome couvre la période 1980-1990. Mais ce n'est qu'en 2006 que l'auteur commence à publier son journal. Les volumes s'enchaînent pour rattraper le temps et, en 2012, c'est chose faite ou presque : il n'a plus qu'une année de retard pour l'édition du volume 2011-2015 qui paraît en 2016. L'idée cependant d'une publication acquise et volontaire a changé la manière dont Pierre Bergounioux relate les événements quotidiens. D'abord, la narration des faits est plus complète, plus diluée (en fait, les deux derniers tomes couvrent autant de pages pour cinq années que les ouvrages précédents en comptaient pour dix). C'est un peu comme si Pierre se regardait écrire et pensait à la postérité de la publication, se croyant dans l'obligation de préciser davantage ses pensées, en bon pédagogue qu'il est. Le ton néanmoins de ces nouveaux carnets est plus pessimiste, l'homme se recroqueville par nécessité sur ses ennuis de santé cardiaque qui lui minent la vie depuis près de dix ans Mais sa vie demeure aussi débordante et variée, rencontres, voyages, invitations, tournage de films, visites. On est étonné lorsqu'il compare sa vie à une vie de reclus, de moine perdu dans ses livres, alors qu'il fait preuve d'une grande activité. Avec la pandémie, la course s'arrête un peu et le quotidien de Pierre rejoint celui des confinés. Au final, il reste de ce volume l'impression d'un homme lucide en proie au vieillissement, se demandant si sa vie jusque là rythmée entre la région parisienne et son hameau de Corrèze, pourra continuer encore longtemps. Mais ce carnet se termine au 31/12/2020 par cette phrase : « La première jonquille a fleuri ». La vie continue.
(11/09/2020)

 

Dans tout le bleu, de Laura Ulonati, Actes Sud.
J'ai acheté ce livre parce qu'il y avait une cafetière italienne sur l'illustration de couverture. J'ai pensé que ce serait parfait pour lire en Sicile où la maison possède 3 mokas de différentes tailles. En réalité, je l'ai lu à la plage, le dos au soleil, debout les pieds dans la mer en tenant ce roman à la main. Il me reste donc l'impression d'une lecture douce, bercée par les vagues, et c'est parfait, c'est exactement comme cela qu'il faut lire ce récit très réussi.
L'histoire est italienne bien sûr, ou plutôt se perd dans l'immigration qui a déferlé en France pour y travailler (ici, édifier Nice à grands renforts de manœuvres). Le thème rappelle Les Derniers jours de la classe ouvrière d'Aurélie Filippetti (livre que j'ai eu l'occasion d'évoquer fin juin à un colloque sur l'histoire de l'immigration). L'héroïne du livre est une vieille dame, la mère de la narratrice et aussi la veuve de l'ouvrier italien venu édifier Nice avec ses compatriotes. Sa fille donc, conservatrice dans le principal musée de la ville, doit s'occuper de plus en plus de sa mère qui « perd la tête » comme on dit (ma propre mère préfère dire « perdre la mémoire », ce qui est plus juste et plus doux).
(18/08/2021)

 

La ligne de front, de Jean Rolin, éditions quai Voltaire.
Ce livre date de 1988, un temps d'avant les mobiles et le Web, la préhistoire quoi... Jean Rolin est alors reporter et reçoit pour ce livre le prix Albert Londres. La distance d'un christ plus tard (33 ans), ce récit intitulé sobrement en sous-titre « voyage », n'a rien perdu de sa force d'évocation. On envie ce voyageur donc, plutôt chevronné, capable de s'adapter à tous les aléas de son périple, et Dieu sait si son périple, à cette époque probablement plus encore qu'aujourd'hui, est exotique. De la Tanzanie, notre touriste nonchalant glisse jusqu'en Afrique du Sud qui souffre encore de l’Apartheid. C'est peut-être parce que le point de départ était en Tanzanie que je me suis laissé prendre dans cette histoire, moi qui me targue d'avoir parmi mes connaissance un guerrier Maasaï. Mais ce pays est vite oublié dans la poussière et le dénuement des chemins, comme toutes autres traces qui jalonnent ces 200 pages. Un bavardage parfois léger, toujours humoristique, sert de charpente aux paysages et c'est là, la grande réussite de ce livre. Jean Rolin écrit magnifiquement, capable en quelques traits de révéler des personnages hauts en couleurs chez le moindre employé de gare, barman, policier ou femme de chambre. Un livre qui ne vieillit pas, mieux, qui donne envie de jouer au touriste, même si ce terme est aujourd'hui honteusement décrié.
(24/06/2021)

 

Un garçon comme vous et moi, d'Ivan Jablonka, Seuil.
Depuis Histoire des grands parents que je n'ai pas eus (Note de lecture du 09/2/2021), je poursuis l’œuvre d'Ivan Jablonka, marquée par le désir de raconter sa propre biographie familiale. Après En camping-car (note de lecture à venir), voici Un garçon comme vous et moi, qui est une exploration du thème de la masculinité à partir de sa propre expérience. Bien sûr, en historien zélé, c'est à travers des références, des livres, des réflexions universitaires, qu'il bâtit son livre, de même que sa propre enquête et des témoignages apportent une distance, comme si l'anonyme « garçon comme vous et moi » ne relatait pas sa propre adolescence ou sa vie de jeune adulte. L'ensemble toutefois se lit sans déplaisir avec des passages captivants, où nous pouvons également nous projeter dans un contexte similaire pour élaborer, nous aussi, notre propre ressenti concernant notre existence en tant que « mâle ». Il est évidement difficile pour moi de ne pas chercher des similitudes ou des différences de comportement, mais je me demande en même temps ce que peuvent ressentir « les filles comme vous » à cette évocation.
(03/06/2021)

 

Ateliers d'écriture, de Martin Winckler, P.O.L. format poche.
C'est un livre ramassé de 400 pages avec une machine à écrire en couverture, histoire d'enfoncer le clou : on est là pour parler popote d'écriture, et gaiement, car « si c'est pas l'fun, faut pas l'faire », nous dit l'auteur installé à Montréal depuis 2009.
S'il reconnaît avoir été réticent pour animer des ateliers d'écriture au début des années 2000, notamment à cause de « l'impressionnante activité d'un géant comme François Bon », je jeune Winckler, arrivé au Québec a été sollicité pour cette tâche : ainsi ce partage d'expérience.
Autant le dire tout de suite, cet ouvrage et les pistes de séances très intéressantes qu'il ouvre, s'adressent à des habitués de la langue et déjà des passionnés de l'écriture. Bref, pour moi impossible de m'en servir pour les « publics éloignés » (comme on dit) qui forment la majorité de mes participants (mais bon, ce qui me plaît, c'est aussi le démarrage d'une langue qu'on connaît peu, les premières expressions qu'on retient, qu'on répète... Là, je m'égare, je m'égare, revenons à Martin Winckler).
L'auteur donc, nous gratifie de séances du genre « Lettre à un absent » ou « Mes vacances à... », qui sont autant de pensum pour dénouer l'écriture.
Dans une dernière partie, Martin Winckler nous donne ses « histoires en l'air », qui sont autant de textes et de nouvelles plus ou moins aboutis lui ayant été inspirés par une démarche similaire à celles des contraintes que l'on rencontre dans des atelier d'écriture.
(20/05/2021)

 

Il déserte et autres nouvelles, éditions Buchet-Chastel.
Paru en 2009, le recueil propose treize nouvelles de treize auteurs différents : « Tous ont en commun d'avoir réussi la prise de pouvoir qu'est la prise de parole », écrit dans sa préface Philippe Ségur. Évidemment, j'ai acheté ce livre, curieux de la proximité du titre avec celui de mon roman Ils désertent.Et bien sûr, Il déserte est la première nouvelle que j'ai lue : c'est l'histoire d'un violoniste coincé entre son imprésario et sa passion. Nouvelle assez hétéroclite où le violoniste voue une passion à un hippocampe qu'il trimbale partout. L'univers de l'auteur, Arthur Dreyfus, privilégie « les mondes étranges aux frontières troubles » et n'est pas sans rappeler Locus Solus de Raymond Roussel.
(07/05/2021)

 

A la ligne, feuillets d'usine, de Joseph Ponthus. Éditions La Table Ronde.
L'auteur, éducateur spécialisé, s'était fait remarquer en littérature par la parution en 2012 aux Éditions La Découverte de Nous… la cité. Il y racontait le quotidien de ceux qu'il était chargé de suivre dans son travail. Pour suivre son épouse en Bretagne, il a abandonné son travail, mais rapidement sans le sou, il s'est tourné vers l'intérim. Il a ainsi accumulé les missions dans l'agroalimentaire, dans une conserverie de poissons et de crustacés, tout d'abord, puis, dans un abattoir.
Le rythme et la pénibilité des tâches qui lui étaient dévolues (vider à la pelle des centaines de kilos de bulots, nettoyer le sang et les déchets des abattoirs, pousser les carcasses des vaches et des cochons sur des rails) lui ont fait prendre conscience de l'extraordinaire non-vie qui lui était imposée.
Il a décidé de noter au jour le jour les sensations et les sentiments qui le traversaient. Plus poésie que prose, les mots vont à l'essentiel, comme pour mieux retracer l'absence de réflexion de cette existence vouée à l'urgence et aux gestes : L'usine bouleverse mon corps/ Mes certitudes/ Ce que je croyais savoir du travail et du repos/ De la fatigue/De la joie/De l'humanité.
L'écriture devient un monde parallèle au travail : Et tous ces textes que je n'ai pas écrits/ Pourtant mille fois écrits dans ma tête sur mes lignes de production/ Les phrases étaient parfaites et signifiantes/ S’enchaînaient les unes aux autres/ Implacablement// Où des alexandrins sonnaient comme Hugo/ Tant sur la machine que sur l'humanité// J'avais même dû réussir à faire rimer/ Abattoir et foutoir/ Crevette et esperluette/ Usine et Mélusine.
Cette manière d'écrire rappelle celle de Leslie Kaplan dans L'Excès, l'usine, paru il y a 49 ans. A noter un très beau chapitre avec la fameuse ritournelle commençant par « Il y a » souvent utilisée (Rimbaud, poètes haïtiens ) : je n'oublierai pas de la piller pour les ateliers d'écriture que j'anime...
Ainsi les références littéraires ne sont pas étonnantes pour Joseph Ponthus, très grand lecteur : voir la manière dont il évoque Blaise Cendrars et la Prose du Transsibérien dans la vidéo réalisée à l'occasion des Assises Internationales du roman 2020 : "il sagissait d'écrire à la sonorité, au martellement" (vers 8mn). Ce fût probablement une de ses dernières apparitions publiques (via Zoom, période Covid oblige). La littérature a ainsi perdu trop tôt un véritable écrivain prometteur.
(30/04/2021)

 

Journal et autres carnets inédits, de Georges Brassens, Cherche-Midi.
On doit cette publication qui date de 2014 à Jean-Paul Liégeois. Le journaliste est aussi celui qui avait publié le très beau Splendeurs et misères de René Fallet en 1978. Sauf qu'à l'époque René Fallet était encore vivant (pour seulement 5 ans hélas) et qu'on fêtera le centenaire de la naissance de Brassens, disparu à 60 ans, en octobre prochain.
Heureusement, « le temps ne fait rien à l'affaire », comme disait le chansonnier et l'exhumation de quelques carnets posthumes aurait bien fait ricaner le bonhomme. Le recueil propose donc le contenu d'un cahier d'écolier (cérémonieusement appelé Journal), un carnet de la première époque (intitulé de la main de son maître Le Vent des marécages) et trois agendas. L'ensemble est agrémenté d'une préface de Francis Cabrel et d'un avant-propos de Jean-Michel Boris, personnage incontournable de l'Olympia.
Georges Brassens a toujours noirci des cahiers, pour écrire ses chansons en premier lieu. Et sans doute aurait-il trouvé prétentieux qu'on qualifie de « journal » le contenu de ce simple cahier d'écolier d'une centaine de pages qui est publié ici. Une centaine de pages pour étaler presque vingt ans d'existence (de 1963 à 1981) c'est peu, et sans doute que cette activité de diariste ne lui était pas si naturelle. Il ne cherchait pas à faire joli, ne pensait pas à la postérité, on est loin des journaux d'écrivains, loin de Michel Leiris, des Carnets de notes de Bergounioux, on est en revanche dans l'esprit irrévérencieux de Paul Léautaud.
Dans ces pages, en effet, figurent beaucoup de bribes de chansons, certaines seront enregistrées, d'autres resteront dans l'ombre mais le goût de l'auteur pour les mots crus, et pire encore, s'y affirme à chaque page. Cependant, et c'est qui fait la valeur et le charme de cette publication, la tendresse et la bonté se cachent derrière cette rugosité de façade. Les pages sur la mort de son père sont d'une émotion inouïe.
(21/04/2021)

 

Dix-neufs poèmes élastiques, de Blaise Cendrars, édition de Jean-Pierre Goldenstein, Méridiens Klincksieck.
Je possède au total trois éditions de ces 19 poèmes, celle-ci, parue en 1986, celle qui les insère dans le recueil complet des poèmes Du monde entier au cœur du monde, publié chez Denöel et enfin, le Tome 1 des Poésies complètes et œuvres romanesques de la Pléiade. Mais l'édition proposée par Jean-Pierre Goldenstein, présente l'avantage d'une publication universitaire critique, alors que peu de commentaires ont été rapportés au sujet de ces poèmes élastiques. Autant, les Pâques à New-York ou la Prose du Transsibérien ont fait l'objet de gloses savantes, autant ces textes, parus à la même époque, c'est à dire dans les années d'avant la Grande guerre, sont passés sous silence. Mais il faut dire que l'empreinte aventureuse présente dans les autres titres (New-York, le Transsibérien et plus tard le Panama en 1918) facilitent la reconnaissance de Blaise Cendrars comme un conteur de voyages, alors que les dix-neufs poèmes élastiques sont à chaque fois singuliers. Certains frôlent l'article de journal ou s'en inspirent (Dernière heure), d'autres évoquent la peinture, Chagall (Portrait, Atelier), Fernand léger (Construction), la sculpture avec Archipenko (La tête), ou Apollinaire dans Hamac, avec cette phrase étonnante : « durant 12 ans seul poète de France », d'un air de dire, maintenant il faut compter avec moi. L'ensemble constitue des instantanés. Ils sont cependant importants et à replacer dans le contexte d'un poète qui s'affirme : la plupart d'entre eux ont été écrit entre août 1913 et juillet 1914, derniers textes avant la guerre, et rédigés de la main droite de Cendrars qui perdra son bras un an plus tard à la bataille de Navarin. L'élan de ces poèmes a ainsi été coupé ; à noter que pour compléter la série des 19 (en rapport avec l'année de publication après guerre en 1919), Cendrars écrira son dernier poème Construction en février de la même année, et cette fois-ci de sa seule main gauche. Il est à noter encore que pour la parution, Blaise Cendrars a écrit un hors-texte, dans lequel il règle quelques comptes avec l'avant-garde. Il précise surtout que les 19 poèmes qu'il présente appartiennent « au genre si décrié des poèmes de circonstance ». Le portrait que fera de lui Modigliani figurera dans l'édition originale, preuve, s'il en fallait encore, que ces Dix-neufs poèmes élastiques constituent les premières armes de l'écrivain rescapé de la guerre.
(14/03/2021)

 

Funambule majuscule, de Guy Boley, Grasset.
Je ne connaissais pas Guy Boley, c'est ma libraire qui m'a offert ce livre. Il s'agit un tout petit opuscule de 60 pages qui se lit en moins d'une heure et qui contient une lettre à Pierre Michon, ainsi que la réponse de l'écrivain. Ces textes sont précédés d'une introduction où Guy Boley raconte sa rencontre avec Pierre Michon, trente ans auparavant dans une librairie de Dijon. L'admirateur des Vies minuscules s'y était pris à l'avance, il était arrivé de Franche-Comté où il vit toujours. Il était sûr qu'un tel écrivain allait mobiliser la foule. En fait, il fût le seul participant à cette séance de dédicace et il passa l'après-midi en compagnie de l'auteur dans une étrange proximité à parler de tout et de rien.
Dans le rien que Guy Boley raconta, il y avait le fait qu'il était funambule de profession.
Un peu plus tard, alors qu'il avait accompagné Pierre Michon a une rencontre d'étudiants (cette fois-ci plus fournie en spectateurs), celui-ci se renseigna pour savoir si c'était vrai qu'il était funambule. Et comme c'était la vérité, « Pierre retraversa la travée, grimpa les marches, contourna la table, s'assit à sa place, me regarda brièvement et me lança du bout des lèvres un sourire doux et lumineux, dont je sais désormais que c'est ainsi qu'aux Cieux seuls les vrais saints sourient », conclut Guy Boley.
La suite fut une longue lettre qu'il envoya à l'écrivain quelques années plus tard, le 6 juin 2000. Il le tutoie et y développe son passé de funambule, y raconte aussi comment il est « intoxiqué par la chose littéraire », bien qu'il avoue ne pas arriver à tracer plus de dix pages utiles par an.
Pierre Michon lui répondit vingt ans plus tard et lui raconte surtout l'époque où il vivait misérablement à Paris, attendant « la voie royale de l'écriture » - on retrouve la tension de cette époque difficile dans les Vies minuscules (celles d'Eugène et de Clara).
Guy Boley, entre temps, a réussi à écrire plus de 10 pages par an : il a publié Fils de feu en 2016 et Quand Dieu boxait en amateur en 2018.
(30/03/2021)

 

Cora dans la spirale, de Vincent Message, Seuil.
En fait, je m'y suis pris à deux fois pour le lire. Il y a parfois des histoires qui vous échappent, des livres trop denses, touffus, qui vous laissent au bord du chemin parce que ce n'est pas le bon moment pour les lire, on a besoin d'une littérature plus légère ou d'autres choses. Et pour moi qui ait souvent écrit sur le travail, lu et recensé l'ensemble dans une thèse, l'idée d'un narrateur journaliste qui racontait les affres d'une salariée aux prises avec son entreprise, me paraissait surjouée, lointaine. J'ai décroché.
Erreur.
J'ai repris ma lecture au bon milieu du livre et j'ai été happé par l'histoire de Cora Salme. Le ton sonne juste, les mécanismes qui régissent les entreprises tertiaires (et que je connais bien) aussi. L'intrigue avance avec efficacité pour plonger Cora dans son effroyable spirale. Du coup, j'ai terminé le livre, puis je l'ai relu entièrement. Tout se tient, est précis, argumenté. Les aspects psychologiques, les histoires personnelles, les parcours de chaque protagoniste qui conduisent chacun de leurs actes sont remarquablement cernés. Vincent Message ne juge pas, il expose les faits et, comme dans la vie, les « méchants » s'en sortent toujours. Reste l'histoire, étonnante mais si probable, et ce narrateur-journaliste qui n'en est pas vraiment un, démonte le préjugé que je m'étais fait au départ.
Si ce livre était arrivé trois ans plus tôt, nul doute que je l'aurais intégré au corpus de ma thèse avec une place de choix.
(22/03/2021)

 

Chroniques de la vie quotidienne, de René Fallet, éditions Les Belles Lettres.
Il y a peu j'ai relaté le fameux film Paris au mois d'août, inspiré par le livre éponyme de René Fallet. On y retrouvait la même poésie populaire des années 60. Ces Chroniques de la vie quotidienne procèdent du même charme. Ce sont des articles journalistiques car, ne l'oublions pas, René Fallet est arrivé dans le monde des lettres par le journalisme, grâce notamment à une lettre de recommandation de Blaise Cendrars. Aux premières années de vaches maigres et de rubriques « chiens écrasés » ont succédé des collaborations plus régulières grâce à la la plume alerte et la faconde de l'auteur, mieux reconnu : ainsi Le Canard enchaîné au milieu des années 50, ainsi Le Quotidien de Paris dans les années 70, mais aussi Le Monde libertaire ou Franc-tireur. A juste titre, son épouse, Agathe Fallet, signale dans un avant-propos qu'à cette époque, les journaux n'hésitaient pas à s'entourer d'esprits critiques (et René était passé maître de toutes les audaces pour dénoncer les prétentions d'un soi-disant progrès). Cela a bien changé, hélas...
Qu'il aborde l'actualité, l'affaire Dominici, les écrits catholiques de l'académicien Daniels Rops (qui s'en souvient aujourd'hui ?), les politiciens Lecanuet ou Poujade (qui s'en souvient pareillement?), les édiles trouvent rarement grâce auprès de lui. Un article « côté misère » fustige les « Marie-Chantal » qui s'évertue à la charité : « Un état où l'on fait la quête pour soulager quelques misères est un triste état », écrivait-il en 1956. Que dirait-il de notre période ou la charité donne des spectacles comme les enfoirés aux restos du cœur... Il titille nos mémoires courtes (Federico Garcia Lorca fusillé), s'indigne des Halles qui disparaissent par une formule élégante : « le cœur hélas n'est pas classé monument historique ».
Bref, à lire, un jour de confinement, ce qui ne saurait tarder...
(16/03/2021)

 

Les orchidées, de Patrick Mioulane, Rustica Dargaud ; Les orchidées, d'Alice Skelsey, Time-Life ; Les orchidées, de Brian Williams et Jack Kramer ; Orchidées, démons et merveilles, de Takashi Kijima ; Orchidées de culture, d'Helmut Bechtel, Petit Atlas Payot.
Évidement, l'originalité des titres ne prime pas pour les livres dévolus à l'orchidophilie, comme à ceux consacrés au jardinage ou au bricolage. En revanche, ces 5 ouvrages sont de qualité inégale ou, du moins, répondent à des préoccupations différentes.
Si vous cherchez à vous extasier sur la beauté photogénique des fleurs, Orchidées, démons et merveilles de Takashi Kijima répondra à votre attente : grand format, clichés artistiques habilement mis en page, peu de textes, évoquant tous la beauté, la grâce, l'émotion suscitée, les ressemblances. Mais en revanche, vous ne trouverez aucun conseil pour vous lancer dans la culture de votre nouvelle passion.
D'un format aussi grand et agrémenté de fort belles photos, Les orchidées de Brian Williams et Jack Kramer indique en sous-titre « comment connaître et cultiver les 200 plus belles espèces ». Une préface de Marcel Lecoufle, le pape de nos orchidées françaises, décédé en 2016 à 103 ans, agrémente ce livre d'origine britannique. La première partie du livre propose les techniques de culture, l'entretien des plantes et la seconde partie, en proposant d'alléchantes photos, donne envie d'en posséder bien des variétés, d'autant plus que chaque vignette propose toujours quelques conseils pratiques.
Le livre d'Alice Skelsey chez Time-Life répond aussi à ce double enjeu. On peut néanmoins déplorer que la deuxième partie qui répertorie les espèces soit agrémentée de dessins bien moins réalistes que des clichés, mais le livre reste agréable et bien conçu.
Moins clinquant est le livre de Patrick Mioulane, Les orchidées, qui s'apparente à une brochure de moyen format. Mais en moins de cent pages, l'un de nos meilleurs jardiniers français expose avec simplicité et concision des techniques de culture et trois chapitres dévolus aux orchidées du débutant, de l'amateur et du chevronné (où d'ailleurs j'apprends que depuis trente ans je n'ai pas dépassé la case « débutant »). La classification rapide en orchidées botaniques et hybrides est un plus. On peut regretter toutefois l'absence d'une photographie pour chaque espèce proposée, mais plusieurs planches montrent cependant bien des plantes communes en jardineries. Bref, c'est un ouvrage populaire et pratique, et la manière dont les pages sont écornées montre que je me suis beaucoup référé à lui.
Enfin, pour terminer, voici le petit atlas Payot sur les « orchidées de culture » (à noter qu'il existe dans la même collection Orchidées d'Europe que je possède également et qui est dévolu aux espèces sauvages de nos régions). D'un format de poche, ce petit livre uniquement illustré de clichés est bien pratique pour identifier quelques unes des plantes les plus emblématiques. Et les conseils de culture ne sont pas en reste.
Au final, en feuilletant à nouveau la plupart de ces ouvrages que j'avais délaissés, je me suis aperçu que je ne suivais pas certains conseils à la lettre : j'arrose avec de l'eau calcaire et je ne fais pas de distinction entre les serres froides tempérées ou chaudes. Mais probablement que le plus grand changement entre ces livres qui datent de plus de trente ans sont liés aux variétés et à l'hybridation qui se sont décuplées depuis que les orchidées sont devenues des plantes aussi répandues que les autres.
(09/03/2021)

 

Enfantillages, de Pierre Bergounioux, L'Herne.
Enfantillages, oui, car ces souvenirs et ces notes sont issues des premiers âges. Mais c'est l'adulte qui parle, celui dont la vie est bien remplie de livres, dont le labeur est terminé, et qui se retrouve face à l'interrogation qui le poursuit sans relâche depuis son adolescence : avoir échappé au monde provincial, voué à demeurer arriéré et inculte. Ici, l'angle choisi est celui de l'enfance confronté au monde, aux premières questions que l'on se pose, et que seuls les adultes – on l'imagine ainsi dans les premières années – seront à même de répondre. Or, les réponses ne viennent pas. Ou partiellement : il y a les « quantités de doryphores, de hannetons, de Piérides » attrapés chez le grand-père, mais s'échappe toujours « les grands voiliers, le Machaon, le Flambé », en symboles de la connaissance toujours imparfaite et du monde, vu comme « une entité terne, à dominante bise, peuplée de gens lents ».
Car ces « enfantillages » sont tout, sauf ceux que le titre laisse entrevoir : le discours de Pierre Bergounioux est égal à ce qu'il sait faire : la langue est parfaite, apprise, scolaire au sens d'une rédaction d'école corrigée par le maître. Ce n'est pas une critique : l'exercice requis, abondamment illustré d'insectes est une magnifique leçon de choses. Ce n'est pas non plus un reproche : c'est la manière éternelle d'écrire de son auteur qui regrette sans doute l'aventure et les approximations des premiers âges (les « Mââârcel Prouste » de mon petit-fils de 22 mois raconté en Étonnements cette semaine).
(01/03/2021)

 

Parlons travail, de Philippe Roth, Folio.
Il s'agit d'un recueil d'entretiens liés à l'écriture et à l’œuvre que l'écrivain américain Philippe Roth a eus avec un certains nombre de ses pairs. Et d'emblée la traduction française de ce titre me plaît : Parlons travail. On va droit au but : préoccupations d'écriture, comment, où et pourquoi les livres se font. Cela m'évoque l'expression « parler popote » que j'utilise volontiers pour échanger moi aussi avec d'autres auteurs (et combien cet exercice de partage est essentiel pour moi, s'aider mutuellement, comprendre le vaste mystère de la création). Cela m'évoque aussi le Profession romancier de Murakami (note de lecture du 04/06/2020), on ne cherche pas à finasser : écrire est un métier.
Les écrivains que Philippe Roth a réunis dans cet ouvrage sont de la même génération que lui et liés à ses centres d'intérêts, notamment la place du judaïsme, l'holocauste, le parcours des écrivains dans cette Europe marquée par la guerre. C'est pourquoi on y retrouve Isaac Bashevis Singer, juif polonais et prix Nobel de littérature, Aharon Appelfeld, juif roumain, Milan Kundera, né en Moravie, l'italien Primo Levi, qui fût emprisonné à Auschwitz, Ivan Klima, tchèque comme Kundera, l'irlandaise Edna O'Brien.
(16/02/2021)

 

Histoire des grands parents que je n'ai pas eus, d'Ivan Jablonka, Points Seuil Histoire.
Le père d'Ivan Jablonka, à l'instar de Georges Perec, a perdu ses parents, Matès et Idesa, dans les camps de concentration. Leur petit fils Ivan, historien de formation, part dans ce livre sur les traces de ses grands parents qu'il n'a jamais connu. Sa quête est évidente pour cet universitaire : « mon projet prend forme assez vite, je vais écrire un livre sur leur histoire ou plutôt un livre d'histoire sur eux » écrit-il dès le troisième chapitre. Pour cela, il agit en professionnel : archives, entretiens, lectures, mise en contexte, raisonnement sociologiques. Son père lui fournit des photos, des lettres : « il me dit tout ce qu'il sait, c'est à dire pratiquement rien ». Il est né en 1940 à Paris. Trois ans plus tard, ses parents sont arrêtés, conduits à Drancy, puis à Auschwitz. Comme Perec, que peut-il se souvenir ? Comment les familles d'accueil l'ont-elles protégé lui et sa sœur en attendant la fin de la guerre et de la persécution des juifs ? Car Matès et Idesa étaient juifs et polonais, de surcroît révolutionnaires dans leur pays, acquis aux idées communistes, alors qu'elles se heurtent à des courants fascistes et antisémites. Il quittent la Pologne et arrivent en France en 1938. Comme beaucoup, ils se rendent à Paris, s'intègrent. Matès s'engage même chez les légionnaires pour servir la France à la déclaration de la guerre. La débâcle le renverra à Paris. Les lois juives les repèrent, les arrêtent, on connaît la suite et la fin inéluctable.
Le grand mérite d'Ivan Jablonka est justement d'avoir honoré leur mémoire en ne laissant aucun détail au hasard. Il a essayé de tout recouper, de tout vérifier, rapports, listes, rencontres de vieux résistants, de voisins encore vivants qui les ont connus. Il s'est rendu en Pologne sur leur trace. Il a fini par constituer l'histoire la plus plausible qui soit pour ses grands parents, tenté de reconstruire jour après jour leur vie, de donner chair à leur existence. Et c'est une véritable réussite.
(09/02/2021)

 

Correspondance 1981-2017, entre Pierre Bergounioux et Jean-Paul Michel, Verdier.
Avec Bergounioux, c'est toujours la même histoire : enfance à Brive, conscience à 15 ans que ce monde provincial est arriéré, départ pour Paris et se vouer à la quête d'une connaissance infinie. Et, de la même manière, sa rencontre avec Jean-Paul Michel ne peut se jouer que dans ce même contexte. Elle a lieu en classe de terminale dans leur Corrèze natale, dans le moment crucial où l'avenir (et le départ pour Pierre) est déjà programmé. Les deux amis connaîtront un destin, non pas exceptionnel, je n'aime pas ce terme, mais une existence entièrement vouée à la chose écrite. Pierre Bergounioux devient prof en région parisienne et accumule les livres. Jean-Paul Michel, agrégé comme lui, s'établit à Bordeaux, embrasse la poésie et fonde les éditions William Blake and Co.
La correspondance commence (du moins dans ce qui est proposé dans ce recueil) en 1981. Jean-Paul Michel a créé ses éditions cinq ans auparavant, publié ses premiers poèmes en 1974, et Pierre Bergounioux s'apprêtait à faire paraître son premier roman Catherine, trois ans plus tard. Les deux sont témoins de leurs avancées : « Ta mue d'écrivain est faite » écrit Jean-Paul Michel en 1987 à Pierre Bergounioux qui s'étonne toujours en retour de la « fraîcheur émouvante » du poète (23/01/1993).
Cette correspondance est variée, simples billets ou cartes postales, ou longues lettres qui prennent parfois une demi-douzaine de pages dans ce livre. La communion de pensée entre les deux hommes est totale, marquée bien sûr sous le sceau de l'enfance et de la révélation, mais aussi de leurs intérêts communs, de leurs passions, Höderlin ou Faulkner. C'est aussi une traversée de la modernité : Pierre s'étonne du TGV qui emmène Jean-Paul à « 250km/h » et à partir de 2010 les courriels deviennent prédominants.
Pierre Bergounioux a rédigé une préface pour l'édition de cette correspondance. J'aurais aimé trouvé un texte également (postface?) de Jean-Paul Michel, lui qui s'en alla trouver Sartre en 1966 à dix-huit ans avec le premier livre qu'il avait fabriqué en tant qu'éditeur, lui qui rencontra André Breton la même année.
(02/02/2021)

 

Erza Pound en enfer, de Pierre Rival, éditions de l'Herne
L'auteur, Pierre Rival, est un voisin, de même que Michel Bernard, comme quoi les écrivains n'habitent pas tous les grandes villes et résident aussi dans les « campagnes en déclin » comme dirait Benoît Coquart. J'ai ainsi rencontré Pierre Rival à diverses reprises, notamment dans la librairie de ma ville. C'est là que j'ai acquis cet Erza Pound en enfer.
Autant dire que ce livre est polémique à plus d'un terme. L'enfer dans lequel glisse le poète d'origine américaine est l'Italie fasciste de la seconde guerre mondiale. Admirateur de Mussolini, Erza Pound animera des émissions radiophoniques dans lesquelles il vitupère et expose sa haine des juifs (deux sont d'ailleurs traduites à la fin du livre). Écrire sur une personne aussi peu recommandable est déjà un défi en lui-même, l'auteur s'exposant par le sujet même à la critique, la même qui prône un silence absolu en ce qui concerne Céline ou Brasillach. Lorsqu'on rajoute à l'ouvrage un avant propos rédigé par Michel Onfray, philosophe pamphlétaire, on conçoit que cet essai soit né sous de sulfureux auspices.
Mais la genèse de l'ouvrage est différente d'un coup médiatique, concocté à la va-vite. Pierre Rival porte ce livre en lui depuis quarante ans. Proposé à Denis Roche pour le Seuil à la fin des années 70, le livre s'est perdu dans les méandres d'une vie, l'idée cependant d'une « biographie romancée » est restée, ainsi que la volonté de « retourner contre Erza Pound les procédés rhétoriques du poème épique » ou comment le génial poète des Cantos a-t-il pu embrasser la cause barbare de l'antisémitisme.
Pierre Rival a eu l'intuition de construire son récit avec le même lyrisme d'une « chanson de geste » : il en précise l'intention dans sa préface, et le réalise dans les 10 chants qui constituent les chapitres. Les éléments biographiques ainsi se déroulent pendant la période noire du poète, de 1943 à 1945. Un épilogue précise cette vie, depuis son incarcération volontaire en asile pendant 13 ans, jusqu'à ses derniers moments, alors que, revenu d'Amérique, il devient « le patriarche de la poésie contemporaine », notamment en France, ou il a la décence de ne jamais s'exprimer.
La plupart des critiques trop peu nombreuses qui ont relaté ce livre restent prudentes : à tenter le diable en enfer, on ne sait jamais trop ce qui va se passer... Alors, on reproche à Pierre Rival de ne pas citer suffisamment ses sources ou de ne pas être assez novateur. Pour ma part, j'ai lu ce livre avec un grand intérêt. Bien écrit, imagé à souhait, il m'éclaire d'avantage sur celui dont la pierre tombale m'avait intrigué un jour de visite au cimetière de Venise.
(25/01/2020)

 

J'avance masqué, de Georges Perec.
C'est une note de non-lecture, car ce manuscrit de Georges Perec n'a jamais été retrouvé. Pourtant il existe, quelques uns l'ont eu entre les mains chez Gallimard, puisque l'éditeur Georges Lambrichs le refusera en 1961, de même que Le Condottière, proposé un an auparavant (lui en revanche a été retrouvé et édité trente ans après sa mort en 2012). On ne sait donc pas précisément ce que contenait J'avance masqué. On peut cependant se faire une idée assez précise du thème de ce livre. L'auteur en fait allusion dans un des textes qui précède l'élaboration de W ou le souvenir d'enfance, paru en 1974. L'édition de ses œuvres dans la Pléiade évoque en effet un « petit carnet noir », rédigé en 1970, dans lequel Georges Perec pose les bases de : « Je suis né le 7.3.36. Combien de dizaines, de centaines de fois ai-je écrit cette phrase ? Je n’en sais rien. Je sais que j’ai commencé assez tôt, bien avant que le projet d’une autobiographie se forme. J’en ai fait la matière d’un mauvais roman intitulé J’avance masqué, et d’un récit tout aussi nul (qui n’était d’ailleurs que le précédent mal remanié) intitulé Gradus ad Parnassum. ».
Il y aura donc eu deux versions de J'avance masqué, le suivant au titre latin n'étant peut-être qu'une tentative pour inverser la décision de refus par Gallimard de la première version. L'expression latine est intéressante. Gradus ad Parnassum, signifie la « Montée au Parnasse ». Le Parnasse est cette montagne culminant à plus de 2000 mètres au centre de la Grèce. Placée sous la divinité d'Apollon et des neufs muses, elle est par essence la montagne des arts. Le Gradus est ainsi un ouvrage pédagogique surtout utilisé pour la théorie poétique et la musique. Mais cette locution latine répond surtout à J'avance masqué, qui n'est que la traduction française d'une fameuse injonction latine prononcée par Descartes en 1619 : Larvatus prodeo. Le jeune philosophe de 25 ans exprime ainsi sa volonté de hausser la voix, de proposer une vérité, à l'exemple des acteurs de théâtre antique qui s'avançaient masqués sur la scène pour déclamer leurs réflexions. Bien-sûr, au delà de l'image, il faut retenir que celui qui parle, ne colle peut-être pas vraiment à celui qui élabore le discours. En d'autre terme en littérature : il ne faut pas confondre l'auteur et le narrateur.
L'époque à laquelle J'avance masqué a été écrite, juste après Le Condottière, montre en effet cette dualité qui devait constituer l'obsession de Perec. L'intrigue même de ce roman dévoile le rôle du masque : le héros est un faussaire essayant de reproduire le fameux tableau d'Antonello de Messine qui constitue le titre de ce récit : masque de Zorro, masque de fer, hommage à tous ceux qui cachent leur véritable identité...
Mais hormis ce qui constitue probablement l'intention initiale de J'avance masqué, nous ignorons le contenu et la structure de ce «  mauvais roman » pour reprendre le qualificatif de Perec. Il indique seulement quelques lignes plus loin dans son petit carnet noir : « Dans J’avance masqué le narrateur racontait au moins trois fois de suite sa vie ». Quelle était ainsi la version qui s'approchait le plus de l'auteur ? Aucune ? On peut supposer que cette mise en abîme était similaire à celle que l'on retrouvera plus tard dans W ou le souvenir d'enfance, ou même, sous un jour plus formaliste, dans La Disparition ou Les Revenentes.
Quoi qu'il en soit, c'est tout à fait pérécquien de vouloir donner une note de lecture à un livre qui n'en possède pas. J'ai ainsi tenu un discours de plusieurs paragraphes, aidé par les ressources de Jean-Luc Joly et Mariano D'Ambrosio. Et j'ai même donné à ce J'avance masqué de Georges Perec une existence tangible : j'ai réalisé un montage photographique pour présenter mes bons vœux cette année grâce à ce roman perdu.
(18/01/2021)

 

Revue Rimbaud vivant, N°59, Les amis de Rimbaud.
A la suite de Vie prolongée d'Arthur Rimbaud, je suis intervenu plusieurs fois, notamment à Charleville, puis à Paris auprès de l'association internationale des Amis de Rimbaud. Bien-sûr, même si je participe peu à la vie de l'association, je regarde toujours son activité avec le plus grand intérêt.
Ainsi, l'association édite depuis longtemps une revue désormais annuelle, intitulée Rimbaud vivant. J'ai ainsi reçu le N°59 pour l'année 2020, offert aux adhérents. C'est une revue de belle facture, de presque 300 pages, avec, en couverture, le sobre et beau portrait du poète dessiné par Fernand Léger. Bien entendu, ce type de revue (je possède aussi le numéro double 56/57) s'adresse plutôt à ceux qui connaissent déjà en détail la vie du poète, la nébuleuse rimbaldienne et ses spécialistes.
A l’intérieur, hormis les avant-propos et la vie toujours intéressante à découvrir de l'association, on y trouve une quinzaine d'articles, tous aussi passionnants les uns des autres. Entre autres, j'ai ainsi lu la « tentative d'incarnation de Vitalie Rimbaud », par Patricia Bonnin, tentative qui essaie de donner à la jeune sœur d'Arthur, disparue à 17 ans, une consistance plus mûre que celle qu'on lui octroie habituellement. J'ai aussi lu « Paterne Berrichon, agitateur ridicule mais incontournable », de Camille Grandon, dont le titre résume l'importance de ce beau-frère posthume, mari d'Isabelle Rimbaud, trop souvent injustement décrié : sans lui, Rimbaud serait resté dans l'ombre. Rimbaud en Afrique continue bien-sûr d'alimenter les études : Philippe Oberlé consacre un article sur les relations entre Arthur et les frères Borelli, Jules, explorateur de l’Éthiopie que Rimbaud côtoiera souvent, et Octave, que Rimbaud rencontrera au Caire en 1887. Pierre Lemarchand propose une très belle biographie orientée de Patti Smith (« rêves de Rimbaud ») : l'artiste est désormais incontournable dans la sphère rimbaldienne et a acquis la petite maison de Roches, située à l'emplacement de la célèbre ferme familiale, lieu d'écriture d'Une saison en enfer.
Toute ces lectures éclectiques donnent une idée large de notre poète national et valent bien mieux que le coup médiatique visant à l'enfermer avec Verlaine au Panthéon. A suivre...
(11/01/2020)

 

Petit éloge du running, de Cécile Coulon, éditions François Bourin.
La romancière à peine trentenaire Cécile Coulon est déjà une auteure prolixe et une coureuse à pied chevronnée, premier marathon à 28 ans, celle qui avoue «avaler » quarante kilomètres par semaine, a décidé de consacrer un Petit éloge du running à sa liste déjà longue de publications. Bien entendu, ce petit livre, découvert grâce à un attaché de presse de Fayard, ne pouvait que me combler.
Tout d'abord, liste de ce qui nous relie et nous sépare :
- Moi aussi, je suis marathonien, sauf que j'ai couru mon premier 42 à 60 ans, soit 30 ans de plus que Cécile et j'ai mis aussi une heure de plus. A noter que quatre ans auparavant j'avais tout de même terminé un trail de 46 km avec 1000 m de dénivelé sur les sentiers caillouteux de la montagne de Reims en 6h pile...
- Moi aussi j'ai pour livre de chevet le magnifique Autoportrait de l'auteur en coureur de fond de Murakami.
- Moi aussi je suis persuadé que courir permet de donner du souffle à l'écriture.
- En revanche, je dois être un des rares à courir en chaussures fivefingers qui donnent si bien la sensation de courir pieds nus (si, si, j'ai fait le marathon avec).
En fait beaucoup de point commun et peu de différences, ce qui fait qu'à chaque page lue de ce Petit éloge du running, j'opinais du chef d'un air satisfait et mieux encore : à la fin de ma lecture, j'avais envie de courir sans attendre...
« Ce texte se déroulera comme une épreuve sportive », annonce Cécile dans sa préface. De ce fait, les chapitres sont organisés comme tels : le premier est un échauffement et le dernier s'achève après la course (« être enfin soi-même », écrit l'auteure). Entre ces deux extrémités, ravitaillements réguliers, premiers kilomètres, mi-chemin, derniers kilomètres, bref, ceux qui ont déjà participé à des semi-marathon, des épreuves de dix ou vingt kilomètres, des courses « nature » se retrouvent dans cette ambiance si particulière et festive où vous êtes environnés d'humains en tenue fluo et en baskets, soufflant et ahanant sous l'effort.
Ce opuscule est ainsi très complet, avec des aspects historiques, sociologiques, avec une belle bibliographie, des listes de films consacrés à la course, même si (il me semble) je n'ai pas trouvé trace de Courir de Jean Echenoz, consacré à Zatopek ou quelques références à Joyce Carol Oates qui aime bien émailler sa prose d'allusions au running.
(05/01/2021)