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Notes de lecture

 

 

Martin Eden de Jack London, Pléiade, volume II.
Je m'étais toujours imaginé que Jack London était un auteur pour jeune lecteur, à cause de Croc blanc, de même que Stevenson reste à jamais pour moi l'auteur d'un seul livre, L'île au trésor. Désormais, les quelques éléments biographiques que j'ai glanés dans la Pléiade reçue pour mon anniversaire m'ont donné une autre image de lui. Américain au mille métiers, dans la lignée des Kerouac, Faulkner, Carver ou même Salinger que j'ai lu aussi en même temps, Jack Kerouac inaugure au début du XXème siècle cette lignée d'écrivains qui incarne le rêve américain : commencer pauvre et terminer riche et reconnu. Il faut dire qu'à cette époque du Far West, la jeune société américaine n'a pas eu le temps d'installer les affres d'un ancien régime, avec son lot d'aristocrates et de rentiers, dont étaient issus la plupart de nos " grands écrivains ", Proust pour n'en citer qu'un (par ailleurs, ce système persiste, comptez pour voir le nombre d'auteurs " à particule " ou issus de la grande bourgeoisie édités aujourd'hui dans les grandes maisons françaises).
Pour en revenir à London, Martin Eden raconte justement l'histoire d'un marin épris de littérature qui, pour l'amour d'une héritière de bonne famille, va se cultiver, forcer ce monde qui lui est refusé. Malheureusement l'écart est trop grand, Martin Eden ne peut se résoudre à renier un passé populaire bien plus méritant que les préjugés qu'on ne cesse de lui opposer : sa belle finit par l'abandonner. Le hasard et la bonne fortune le font soudainement devenir riche et le monde artificiel qu'on lui avait refusé s'ouvre cyniquement. Trop tard ! Après avoir fait bénéficié ses anciens amis pauvres de sa fortune, il se suicide en mer, renouant avec son destin de marin. A noter la fameuse très belle fin : " Et tout en bas des marches, c'était la chute dans les ténèbres. Cela il le savait. Il avait coulé dans les ténèbres. Et à l'instant où il le sut, il cessa de le savoir. "
Martin Eden est évidemment une biographie à peine déguisée de Jack London. Alors que je lisais Les Misérables en même temps (décidément j'ai beaucoup lu), je n'ai pu m'empêcher de penser combien Jean Valjean et Martin Eden avaient eu un destin similaire, alternant, pauvreté, richesse et générosité de cœur.
(17/08/2018)

 

L'écrivain national, de Serge Joncour, Flammarion.
Publié en même temps que mon livre Faux nègres en 2014, je me souviens avoir été réuni avec Serge Joncour lors de la rentrée littéraire (je ne sais plus où, Nancy ? Besançon ?) pour une rencontre débat : mystère des collusions critiques et journalistiques qui nous avaient associés, peut-être parce que nous évoquions tous les deux une province reculée. L'action de L'écrivain national se déroule en effet dans une zone boisée, peu habitée où l'écrivain en question, invité pour une résidence littéraire, est considéré comme " national ", par opposition au paysage local, politique, culturel et autre. Le héros écrivain se passionne pour un fait divers, la disparition d'un personnage du coin mais surtout pour la belle étrangère qui fût sa plus proche voisine. Son compagnon en garde à vue, l'écrivain finit par la rencontrer et se noue une passion torride. Enfin, torride n'est peut-être pas le mot, Serge Joncour nous épargne avec bonheur et retenue leurs rencontres au profit d'une ambiance de mœurs où l'écrivain apparaît comme une sorte de grand type toujours en porte à faux là où il se trouve. C'est dingue, on croirait la réalité…
(20/07/2018)

 

Costa Brava, d'Eric Neuhoff, Albin Michel.
C'est le titre qui m'a attiré. Costa Brava, et comme Eric Neuhoff, j'ai eu ma période Costa Brava avec mes parents. En fait, la sœur de ma mère a partagé son existence entre Argelès-sur-Mer et San Feliu de Guixols. La Costa Brava s'est ainsi imposée à ma jeunesse dans les années soixante. Même si j'y suis retourné avec mes propres enfants plus tard, je ne cultive pas la nostalgie du narrateur de ce roman, qui revient sur les traces de ses anciennes vacances. Et puis d'ailleurs aucune similitude entre les univers plutôt aisés décrits, les personnages qui ont réussi, l'inévitable actrice devenue célèbre et autre personnages qui se la pètent dans des soirées insupportables et grinçantes. Bref, on dirait une ambiance à la Bonjour tristesse de Sagan, avec la fraîcheur en moins. Au risque de paraphraser Claude Simon à propos de Madame Bovary : Quand on a lu ces 300 pages on ne peut s'empêcher de se dire : mais je me fous de ces gens-là.
(13/07/2018)

 

Plonger, de Bernard Chambaz, Gallimard
Je continue à lire les livres de Bernard Chambaz et les nombreuses notes de lectures de ces deux dernières années qui lui sont consacrées montrent combien je tiens en grande estime cet auteur.
D'emblée, le titre de ce livre paru en 2011 évoque plutôt l'histoire d'un nageur, tant il est vrai que la collection L'un et l'autre de chez Gallimard vise à dresser des portraits de gens plus ou moins connus. Et puis pour l'auteur, passionné de tous les sports, il n'y aurait rien eu d'étonnant de raconter l'histoire d'un Mark Spitz qui a gagné 7 médailles d'or aux jeux olympiques de 1972 ou de Johnny Weismuller qui en avait remporté 6 en 1924 et 1928 avant d'abandonner la nage pour jouer Tarzan.
Mais " plonger " évoque aussi le geste du gardien de but au football. Et c'est cette discipline que Bernard Chambaz choisit à travers Robert Enke qui œuvra au sein de plusieurs clubs internationaux et fût titulaire de l'équipe d'Allemagne. Enke a vécu un destin tragique : il ne se remit jamais de la perte de sa petite fille Lara, gravement malade, à l'âge de deux ans et se suicida quelques années plus tard.
C'est probablement la raison qui fait que Bernard Chambaz a choisi de raconter sa vie, ou plutôt ses derniers instants, lui aussi ayant perdu un fils à l'âge de seize ans. Le football apparaît ainsi bien secondaire dans ce récit tout en pudeur et en finesse où le vrai combat n'est pas celui mené contre l'équipe adverse mais contre soi-même.
(03/07/2018)

 

Nos vies, de Marie-Hélène Lafon, Buchet-Chastel
Je partage avec Marie-Hélène Lafon cette appétence de raconter des destins minimes, des " vies minuscules " comme dirait Michon. Provinciaux tous deux au départ, elle du Cantal, je crois me souvenir, et moi du Grand Est, nos pas nous ont souvent conduit vers Paris, dans la conscience du melting pot international qui mélange depuis des générations nos racines. Cet inverse du chauvinisme m'a souvent fait écrire sur ces destins mélangés (le futur roman au nom de code ST et un autre vaste projet qui me tient plus à cœur). Pareil pour Marie-Hélène Lafon : l'héroïne de Nos vies s'appelle Gordana, c'est une caissière de supérette dans laquelle se rend la narratrice. Un homme aussi, un client, vient régulièrement et c'est l'occasion pour la narratrice d'inventer leurs vies, " nos vies " mélangées, destins portugais ou espagnols, leurs (nos) solitudes, la manière dont on fait façon du quotidien. Histoire banale donc : qui n'a pas inventé de pareil destin à la vue d'une caissière, d'un pompiste, d'un quidam aperçu au hasard, nos imaginations sont débordantes. Bien-sûr nous y mêlons nos propres vies, ce que fait la narratrice de Nos vies ; ce que fait probablement Marie-Hélène Lafon lorsqu'elle évoque Saint-Amandin dans le Cantal ou d'autres souvenirs égrenés au fil des pages. Pour accompagner le livre, il y a le style de l'auteure : " chamarré ", " solaire ", ces adjectifs y sont présents et conviennent parfaitement au lyrisme de Marie-Hélène Lafon.
(26/06/2018)

 

Ce qui nous guette, de Laurent Quintreau, Rivages.
C'est une dystonie, assurément. Aucune frime, ni pédanterie de ma part à utiliser ce terme que je viens de découvrir il y a peu à l'occasion de la préparation d'une conférence que je dois faire à la fin de la semaine en Bourgogne, sur les nouvelles utopies héritées de Zola et du naturalisme. La dystonie, c'est l'inverse de l'utopie qui est, selon le Larousse, la " construction imaginaire et rigoureuse d'une société, qui constitue, par rapport à celui qui la réalise, un idéal ou un contre-idéal ", bref, un monde invivable, détestable, apocalyptique. Ce genre est bien entendu assez répandu dans notre monde plus pessimiste qu'optimiste.
Mais en ce qui concerne Ce qui nous guette, la première des dix nouvelles qui composent ce recueil commence plutôt gaiement, on se surprend à rire franchement tout comme le personnage principal, une spécialiste en neurosciences, chargée d'animer une table ronde dans un colloque on ne peut plus sérieux. En effet, alors qu'un des participants de la table ronde chute lourdement en s'installant, l'animatrice requise pour l'occasion - adepte du comique de situation communicatif largement décrit par Henri Bergson dans Le Rire - éclate justement, mais grave : " Tellement bidonnée, écroulée, pliée de rire que votre vessie finit par vous lâcher ".
Notons tout d'abord que " vous ", c'est justement " nous ", les lecteurs (vous me suivez ?). En effet, chaque historiette commence par vous installer à la place du personnage principal. Ainsi, cette première nouvelle a pour titre " Vous êtes debout, un micro à la main ". Le livre doit beaucoup à cette façon d'interpeller. Laurent Quintreau, à la manière de celui qui raconte une histoire drôle, vous incite à l'écouter, vous mets dans sa poche : vous allez voir ce que vous allez voir ! Justement, on se marre à la première nouvelle.
On s'attend donc à continuer : la deuxième s'intitule " Vous êtes dans le train qui vous emmène chez vos parents ". Cette fois-ci, vous êtes un homme, un de ces pères en plein divorce qui emmène sa fille, vous descendez du wagon pour téléphoner à votre avocat justement, un coup de fil qui dure, dure… jusqu'à ce que le train démarre emportant votre fillette toute seule. Ha ha ha ! On trouve cela toujours hilarant, quoique grinçant.
Au fil des narrations où se produit toujours un imprévu, on est (vous êtes) successivement " dans votre bureau au dixième étage d'un immeuble de verre, d'acier et de béton ", " dans un baby relax ", " en terrasse, à Paris un soir de novembre ", et une dizaine d'années plus tard " sur une plage du Cap Corse… ", " dans un QG de campagne ", " sur un coussin de méditation ", " dans une église " et enfin " de nouveau chez vous ".
Mais au fur et à mesure des lectures, vous avez trouvé le point commun entre tous ces textes : l'évolution d'un (de votre) cerveau entièrement programmable et pilotable, depuis son invention (la spécialiste en neurosciences) jusqu'à sa diffusion dans la société. Et là, ce que vous preniez pour une franche galéjade se révèle de plus en plus inquiétant : c'est "ce qui nous guette ?"
A lire absolument. Laurent Quintreau est aussi l'auteur de Marge Brute (note de lecture du 06/03/2009)
(20/06/2018)

 

Autoportrait de l'auteur en coureur de fond, d'Haruki Murakami, Belfond.
C'est une bible pour moi, ou plutôt un genre de missel, l'un des rares opus que je relis très régulièrement (avec Paris au mois d'août, de René Fallet, note de lecture du 23/07/2003). La première mention de ce livre en note de lecture date du 07/09/2010. Bien sûr, déclarer que l'on relit Autoportrait de l'auteur en coureur de fond fait probablement moins chic que d'affirmer qu'on relit A la recherche du temps perdu de Marcel Proust, mais plus actif aussi : Murakami n'a pas écrit son œuvre dans un lit comme le petit Marcel, mais baskets aux pieds.
J'ai donc relu à nouveau les impressions de course du célèbre auteur japonais, ça me paraissait indispensable pour bien préparer mon marathon. Nous avons en commun ce sport et l'écriture, mais aussi l'intime conviction qu'un lien secret et diffus les unit. En 2014, qui fût ma meilleure année de compétition, j'ai publié Faux nègres qui compte 422 pages dans l'édition originale : la distance exacte d'un marathon d'écriture si l'on admet ce rapport simple de 10 pages = 1km. Depuis, cette extrapolation me semble des plus justifiées.
De plus, lorsque Haruki déclare que " la compétition avec d'autres, que ce soit dans ma vie quotidienne ou dans mon travail de romancier, n'est pas le style de vie que je recherche ", j'applaudis des deux mains. Ce livre donc recèle bien des trésors, en particulier l'humilité qui sied à tout coureur, et si beaucoup brillent et fanfaronnent en public (comme tout écrivain d'ailleurs sur un plateau de télé), dans la solitude de l'entrainement ou du bureau, c'est l'acceptation de ses propres différences, de ses difficultés et la conscience de l'inévitable vieillissement au bout du chemin. Et, paradoxalement, chaque heure de course ou d'écriture, dans cette optique, devient un bonheur à vivre et à ressentir intensément.
(12/06/2018)

 

Daddy Love, de Joyce Carol Oates, éditions Philippe Rey
En fait, à part Blonde (note de lecture du 16/08/2016), j'ai rarement lu des œuvres de fiction de Joyce Carol Oates (et encore pour Blonde, la part biographique de Marilyn Monroe est prédominante). J'ai lu le Journal 1973-1982 (note de lecture du 12/02/2018) ou J'ai réussi à rester en vie (note de lecture du 05/12/2017) qui sont des parts autobiographiques de l'auteure américaine. Aussi Daddy Love me fait rentrer de plain-pied dans son univers terrifiant : "Daddy Love" est le surnom que donne un enfant kidnappé depuis six ans à son " père " adoptif (le kidnappeur), un pasteur pervers. Nous suivons donc en parallèle, la soumission que l'homme impose à l'enfant, les enfermements dans une boite en forme de cercueil, les raclées et diverses perversités sexuelles. L'enfant, renommé Gidéon par le kidnappeur, succède à d'autres que le maniaque n'a pas hésité à se débarrasser lorsqu'ils atteignaient la majorité. Est-ce l'approche de celle-ci qui poussera le gamin à s'enfuir ? Il retrouve sa mère, devenue gravement défigurée et handicapée : en essayant de s'opposer au rapt de l'enfant, elle a été trainée par la voiture du ravisseur. Bref, tout est glauque : un bon moment de détente…
(01/06/2018)

 

Chanson douce de Leïla Slimani.
Je n'aime pas lire les prix littéraires au moment de leurs parutions. Le battage médiatique fausse la perception qu'on peut s'en faire. Mieux vaut laisser retomber la pression, ce qui ne manque jamais au bout de quelques mois et qui prouve s'il en était encore besoin rien la vanité artificielle dans laquelle nous évoluons. J'aborde donc ce prix Goncourt 2016 sans arrière-pensée et complètement amnésique de ce qu'on avait bien pu en dire à l'époque. Et bien m'en prend : je découvre une histoire intéressante, très bien écrite, avec juste ce qu'il faut de retenue pour ne rien dévoiler de trop outrecuidant (je ne sais pas pourquoi j'écris cet adjectif, mais c'est le seul qui me vient), bref, une histoire qui pourrait advenir, donc un roman-type, justement couronné. L'intrigue ? J'imagine que tout le monde la connaît : c'est l'histoire d'une baby-sitter qui tue les deux enfants dont elle avait la charge. On le sait depuis le début, fin du suspense, à nous maintenant de comprendre pourquoi. L'auteure nous dépeint une femme solitaire, un peu inquiétante, qui met tout en œuvre pour plaire à ses patrons mais cet acharnement révèle surtout sa profonde solitude. Paradoxalement, nous avons envie de la comprendre, de la plaindre presque, tandis que ses employeurs, un couple de jeunes parisiens (elle avocate, lui dans la musique) sont franchement caricaturaux dans leur manière d'agir. Il faut à la fois vanter la perle rare devant les amis, mais aussi valoriser celle qui n'est pas de leur monde. Le résultat est pitoyable et sépare de plus en plus les protagonistes de cette histoire, très bien écrite et observée.
(25/05/2018)

 

La littérature et le hasard, André Dhôtel, Fata Morgana.
Ces réflexions théoriques sur la littérature, réunis sous la forme d'un essai homogène, laissent à penser qu'André Dhôtel les avait menées d'un seul tenant. En réalité, ce livre posthume, publié très récemment en 2015, est une compilation de notes rédigées entre 1942 et 1945 à l'époque où il commençait sa carrière littéraire.
Quelques notes montrent sa proximité avec Jean Paulhan, notamment pour Les Fleurs de Tarbes que ce dernier venait de publier en 1941. Sous-titré La terreur dans les lettres, les écrits dans les Les Fleurs de Tarbes sont une charge contre l'épuration des auteurs juifs et anti-fascistes de l'occupation, mais plus largement dénoncent toute interdiction de publication sous prétexte fallacieux.
Les autres articles de La littérature et le hasard, montrent déjà ses préoccupations, notamment concernant la littérature et la religion. Mais c'est surtout l'irruption du hasard qui constitue les réflexions les plus abouties d'André Dhôtel (voir aussi en Notes d'écriture). Ce sont celles-ci qui m'ont fortement intéressées et auxquelles j'ai souvent pensé : ces questions en effet se relient au roman dans la mesure où elles constituent l'illusion du surgissement romanesque : le fameux " comme par hasard " qui constitue le fondement et l'avancée de toute intrigue d'invention.
(11/05/2018)

 

Le Prix d'un Goncourt, de Jean Carrière, Robert Laffont - JJ Pauvert.
J'ai déniché ce bouquin à la foire aux livres d'Amnesty. De Jean Carrière, décédé en 2005, je connaissais de loin L'Épervier de Maheux, qui fût prix Goncourt en 1972. Je savais aussi que Le Prix d'un Goncourt racontait les difficultés auxquelles l'auteur dût faire face après sa nomination.
L'attribution du plus prestigieux des prix littéraires français a parfois confronté ses (heureux) récipiendaires à des difficultés diverses et surtout psychologiques. Peu les ont racontées dans des ouvrages. Pascal Lainé (Goncourt 1974 avec La Dentellière) a écrit Sacré Goncourt en 2000 dans la même optique (Note de lecture du 13/11/2001). Mais si le livre de ce dernier prend l'aspect d'un dialogue entre un vieux journaliste provincial et l'auteur, si l'humour jalonne cet ouvrage, il n'en est pas de même pour Le Prix d'un Goncourt où Jean Carrière, sous forme d'une sorte de confession quinze ans plus tard, raconte le choc de cette nomination et ce qui a suivi, mort de son père pour laquelle il était absent, divorce, et surtout l'impossibilité d'écrire. Car ce que dénonce autant Pascal Lainé ou Jean Carrière, c'est la prison que représente ce prix, l'attente d'une certaine conformité littéraire et l'impression que le livre suivant ne sera jamais à la hauteur, tout en reconnaissant l'artificiel d'une telle situation (il n'y a qu'à regarder les interviews INA de ces deux auteurs au moment de leur nomination pour s'apercevoir combien ils jouent un rôle : l'entretien entre Viviane Forrester et Pascal Lainé en 1976, porteur d'une barbe d'instituteur et d'une pipe, est à mourir de rire). Crise éthique ainsi s'il en est pour des auteurs qui placent la littérature hors d'atteinte de la reconnaissance mercantile qu'impose ce prix et dont le sentiment d'imposture et de fausseté va grandissant. Ajoutons à cela que Jean Carrière, qui fût de secrétaire de Jean Giono, vouait une grande admiration à Julien Gracq, qu'il connaissait, et qui avait refusé le fameux prix pour Le Rivage des Syrtes en 1951. Pour moi qui me suis trouvé deux fois de suite dans la sélection du Goncourt, à la lecture de tous ces opus, je m'aperçois que je l'ai échappé belle !
(27/04/2018)

 

Revue trimestrielle Les Amis de l'Ardenne.
Les revues ont une mauvaise réputation. Souvent cachées au fond des kiosques, on ne retient d'elles que les plus prestigieuses, celles soutenues par de grandes maisons d'éditions, des groupes de presse : il faut retourner la moitié des périodiques pour dénicher par exemple Le Matricule des Anges ou la revue Europe. Elles vivotent comme La Quinzaine littéraire fondée par Maurice Nadeau, à laquelle j'ai été longtemps abonné. On s'abonne à une revue parce qu'on y trouve plus qu'ailleurs des articles fouillés : pas étonnant, la plupart sont rédigés par des journalistes amateurs au sens littéral d'amare, qui aime, donc qui aime la littérature pour le domaine qui nous intéresse. Je dois parmi les plus beaux articles (non pas dévolu à un exercice d'admiration mais à la fouille archéologique de l'écriture) concernant mes livres à Norbert Czarny pour La Quinzaine littéraire par exemple.
Depuis peu, par l'intermédiaire du rémois Stéphane Balcerowiak, j'ai découvert la revue Les Amis de l'Ardenne, parce que j'ai participé à la fin 2017 à un numéro spécial sur Marcelle Sauvageot (Comment est-ce possible ? Je m'aperçois que je n'ai pas relaté cette auteure sur FdR…). J'ai depuis en ma possession un numéro spécial sur Gérard Rondeau, photographe trop tôt disparu, dans lequel j'ai puisé la photo de Dhôtel à Paris. J'ai aussi un numéro intitulé Abeilles et amazones sur les femmes qui ont eu à faire dans cette région de l'Ardenne (car c'est bien sûr le trait d'union de cette revue) : on y retrouve André Dhôtel pour une magnifique petite nouvelle (peut-être la première qu'il publia) présentée par Robert Frankart (en agrément la fameuse photo d'André et Suzanne sur la Terrot) ; on y trouve la jeune aventurière Élisabeth Prevost que Blaise Cendras visitera en 1936 avec sa fameuse Alfa Roméo (encore une belle photo inédite), c'est aussi un numéro très rock puis qu'il parle également de Catherine Ribeiro et de Patty Smith.
Cette revue trimestrielle porte déjà le numéro 57, cela signifie qu'elle existe depuis une douzaine d'années. Peu présente sur le Web, il faut plutôt recourir aux méthodes traditionnelles pour se la procurer : M. Stéphane Collet (trésorier de l'association), 72 av Charles Boutet, 08000 Charleville-Mézières, 03 24 56 49 87, scolletmansuy@sfr.fr.
(20/04/2018)

 

Sur mon père, de Tatiana Tolstoï, Éditions Allia
J'avais déjà relaté le Journal intime de Sophie Tolstoï, l'épouse de l'écrivain (Note de lecture du 26/09/2016), voici maintenant les confessions de leur fille aînée Tatiana. Ce court recueil de 123 pages n'a pas la vocation de faire voir au jour le jour les relations parfois difficiles au sein de la famille Tolstoï et n'est pas comparable aux 800 pages de sa maman. Cependant, ce témoignage vient compléter sans prendre parti ni pour l'un ni pour l'autre une vie familiale chahutée, notamment lors des derniers instants de Léon Tolstoï, enfui selon lui pour échapper à sa femme, mais en réalité conséquence d'un amour exclusif et partagé. On n'apprend rien de neuf, sinon que celui qui a foutu la merde est bien ce Tchertkov, trop habile à manœuvrer l'écrivain en quête de spiritualité et à diviser sa famille.
(13/04/2018)

 

Contre-feux, de Pierre Bourdieu, éditions Liber-Raisons d'agir.
Contre-feux propose en sous-titre " Propos pour servir à la résistance contre l'invasion néo-libérale ". Cet argumentaire peut paraître de nos jours désuet tant il semble évident que le monde néo-libéral a bien progressé depuis 1998, date à laquelle Pierre Bourdieu, disparu 4 ans plus tard, avait réuni dans ce petit recueil quelques discours fortement engagés, édictés au cours de la décennie 90. On retiendra particulièrement une intervention faite à la Gare de Lyon en décembre 1995, lors des grandes grèves du plan Juppé. Une phrase retient particulièrement l'attention : " Cheminots, postiers, enseignants, employés des services publics, étudiants et tant d'autres, activement ou passivement engagés dans le mouvement, ont posé, par leurs manifestations, par leurs déclarations par les réflexions innombrables qu'ils ont déclenchées et que le couvercle médiatique s'efforce en vain d'étouffer, des problèmes tout à fait fondamentaux, trop importants pour être laissés à des technocrates aussi suffisants qu'insuffisants… ".
Vingt-deux ans plus tard, bis repetita
(06/04/2018)

 

Écrire, pourquoi ? collectif inaugural des éditions Argol.
Tout est dit dans le titre. Je ne crois pas l'avoir déjà cité dans cette rubrique. De toute manière, le livre qui date de 2005 doit demeurer assez introuvable dans les librairies en stock, reste les moyens en ligne pour y remédier. Donc ce livre rassemble 40 auteurs, j'en fais partie, et la question inaugurale a servi de prétexte à l'exercice destiné à marquer l'entrée dans le monde des lettres des éditions Argol. Catherine Flohic qui les a créées avait mis la clé sous la porte de la précédente maison qu'elle dirigeait (Les Flohic éditeurs) et, à l'époque c'était déjà regrettable, la précédente maison (également spécialisée dans les revues d'art comme Ninety) avait publié notamment de très beaux entretiens littéraires (voir par exemple le dialogue entre Gabriel et Pierre Bergounioux en note de lecture du 25/06/2003).
Quarante auteurs et je voyage en compagnie prestigieuse : Philippe Djian, Annie Ernaux, Colette Fellous, Charles Juliet, Valère Novarina…etc. Depuis treize ans que le livre a été écrit, quelques-uns des sollicités ont disparu : Julien Gracq en premier lieu en 2007, mais aussi Ludovic Janvier en 2016, Hubert Lucot en 2017 (voir l'étonnante interview-vidéo postée par Jean-Paul Hirsch des éditions P.O.L. un an avant sa dispartion alors qu'il se savait déjà condamné). Tous ont biaisé la question, moi aussi évidemment. Certains se retranchent dans le geste ou la pensée inaugurale (Pierre Bergounioux), d'autres sont forcément décalés (Pourquoi n'écrivez-vous pas ? insiste Éric Chevillard), d'autres sont déjà bavards outre mesure (Yannick Haenel), Julien Gracq a botté en touche mais souhaite longue vie aux éditions Argol. En fait, elles résistent toujours, publie des livres de gastronomie et s'éloignent il me semble de la littérature proprement dite.
(30/03/2018)

1794, l'année terrible, de Béatrice Mayard, éditions du Panthéon.
Les éditions du Panthéon ont mauvaise presse. Maison dédiée à l'édition à compte d'auteur, elle cumule la difficulté de faire payer l'auteur pour son travail et de détenir les droits de son livre, ce que l'autoédition évite. On y trouve donc rarement de bons livres et lorsque ça se produit, on plaint l'auteur de s'être fourvoyé dans cette galère. C'est le cas le 1794, l'année terrible, qui méritait mieux que cette maison qui traîne sa réputation. Ceci dit, je comprends qu'on puisse se lasser dans la recherche d'un éditeur. 1794, l'année terrible (le titre lui n'est pas terrible) raconte l'histoire de Robespierre à l'époque de la terreur. Ce roman, dont il est précisé qu'il est plutôt réservé à la clientèle adolescente (pourquoi ?), mélange une fiction entre le fameux révolutionnaire et une héritière aristocrate qui doit récupérer des papiers compromettants pour son père, plutôt versé du côté des chouans. Construit comme un roman de cape et d'épée, cette histoire est plutôt bien enlevée, se lit avec plaisir et ferait un bon téléfilm. L'auteure est professeure d'histoire, ce qui me hasarde une explication sur sa clientèle adolescente réservée : ceux de ses classes.
(19/03/2018)


Ghetto, de Bernard Chambaz, Seuil.
Le père de Bernard Chambaz s'appelait Jacques. Professeur d'histoire (comme son fils), il a été député communiste à Paris pendant plusieurs années jusqu'en 1978. Décédé en 2004, d'une leucémie, son fils lui rend hommage dans ce livre paru en 2010. On découvre un militant qui avait de profondes convictions. Il a évidemment connu tous les personnages importants qui partageait les mêmes idées, comme par exemple Aragon. Bernard Chambaz loue sa loyauté au moment où le PC commence son long déclin. Livre particulièrement émouvant mais sans pathos, c'est un bel hommage d'un fils à son père, thème classique en littérature mais terriblement difficile. François Bon, avec Mécanique avait pareillement réussi un livre magnifique lors de la disparition de son père qui tînt un garage Citroën.
(12/03/2018)

 


Sonnets pour une fin de siècle, d'Alain Bosquet, NRF, Poésie.
J'ai ce livre depuis très longtemps, probablement vingt ans, probablement acquis avant que je ne commence à publier. A cette époque, j'étais attiré depuis longtemps par la poésie, mais surtout par la contrainte du sonnet. La poésie est pour moi liée au quotidien, un exercice du réel transposé en forme littéraire. Je me souviens qu'au début des années quatre-vingt-dix, alors que j'avais encore la chance de me rendre à mon travail à pied, j'emmagasinais des sensations pour pouvoir les retranscrire à l'arrivée dans un texte poétique. Cet exercice accompli, je pouvais commencer vraiment ma journée de boulot. Le sonnet a été une forme importante pour cette pratique, car la brièveté des quatorze vers est adéquate. Beaucoup ont été regroupés dans un petit recueil demeuré inédit " Sonnets traditionnels pour inconditionnels ".
Cette introduction explique l'intérêt que j'ai du porter alors à ces Sonnets pour une fin de siècle d'Alain Bosquet. " Le réel a disparu depuis trente ans de notre poésie ", dit l'auteur, ça part plutôt bien et en effet, il ajoute que " ces sonnets forment un journal intime vociféré à la figure d'un temps privé de critères ". Vociféré est bien choisi, tant le poète semble s'adresser avec colère à l'époque, au temps qui passe : " Je réclame le droit à la violence et à l'angélisme inextricablement unis ". Pour ce qui est de la forme, ces sonnets comportent bien deux quatrains et deux tercets et chaque vers est bien un alexandrin. L'agencement des phrases est parfois asymétrique comme le faisait Rimbaud Il n'y a pas de rime, elles sont devenues hors la loi depuis belle lurette, sans que je comprenne bien les motifs de cette relégation d'ailleurs. L'ensemble dresse un portrait du poète, un peu sombre, il a un peu plus de soixante ans lorsqu'il les publie : " Rappelez-vous : jadis je vous chantais l'amour / mais aujourd'hui je chante à peine ma prostate ". Certains sonnets agacent, sentent l'artifice ou se dévoilent un peu trop. Mais l'ensemble est remarquable justement à cause de cette inégalité qui est celle de la vie même. Cette même semaine, en note d'écriture, on creuse un peu plus la biographie d'Alain Bosquet.
(28/02/2018)

 

Les Larmes d'André Hardellet de Françoise Lefèvre, éditions du Rocher
Françoise Lefevre n'a pas encore écrit Le Petit Prince cannibale, futur prix Goncourt des lycéens 1990, lorsqu'elle rencontre André Hardellet un soir de juillet 1974, le 23 précisément. Elle ignore qu'il reste au poète à peine dix heures à vivre. Ils prennent un pot dans un bistrot de la place Desnouettes. Cinquante années auparavant, un certain Auguste Pinard avait fondé dans le coin une école de puériculture. Rien à voir, sauf que ça aurait fait rire André qui connaissait Paris par cœur, si toutefois avait eu le cœur à rire ce jour-là. A Françoise, il répète : " Je suis foutu… Je suis foutu… ". Il est seul, à soif de reconnaissance, subit encore de plein fouet l'injustice dont il a été victime pour Lourdes, lentes. Il faut mesurer ce que c'est qu'assister à la censure d'un livre qu'on a porté, que des éditeurs ont admiré. Il faut se représenter l'attente du livre à venir, la projection de sa beauté (ce devait être une édition de luxe, uniquement proposée sur catalogue). Il faut subir le choc du verdict, l'interdiction, la destruction des livres : oui, le choc, l'autodafé symbolique, la négation de votre art, ce qui forme votre vie même, la violence extrême de la décision de justice : destruction des livres. On ne s'en remet pas, surtout lorsqu'on a l'âme d'un poète véritable. A la fin de cette après-midi d'été, Françoise quitte à regret " le visage de vieux morse éploré " : elle élève seule deux enfants, subsiste avec un travail d'ouvreuse de cinéma. Il est si triste qu'elle lui offre un bouquet de fleurs, désespoirs du peintre ou myosotis " forget me not ", les bouquets en disent plus longs que des phrases de consolation. La dernière image est un signe de sa main, le visage de vieux morse enfoui dans les fleurs derrière la vitre d'un bus. Ils devaient se revoir le lendemain, elle ne le reverra jamais : il meurt dans la nuit.
(19/02/2018)

 

Journal 1973-1982 de Joyce Carol Oates, éditions Philippe Rey.
Probablement un an que j'ai lu ce journal de l'écrivaine américaine. Je me souviens de peu de choses. En le feuilletant à nouveau, je m'arrête aux photographies : Joyce et son mari Raymond Smith prenant le thé dans leur intérieur bourgeois, photo posée comme pour un magazine. Les autres clichés sont plus spontanés, Joyce avec ses parents, des amis. On est frappé par l'allure d'éternelle étudiante de l'auteure, maigre, grosses lunettes, souvent très belle lorsqu'elle expose son regard. Les clichés datent de la période du journal. Elle a entre 35 et 44 ans, en parait 10 de moins. Le journal retrace la période de sa vie qui a été la plus déterminante : écriture boulimique, passion de l'enseignement, sérénité amoureuse, Princeton comme refuge, elle bâtit le socle d'un succès qui déjà sonne à sa porte. 1973-1982 : à la même époque j'avais entre 15 et 24 ans et moi aussi je bâtissais déjà ma vie. 1973 : L'Étranger de Camus, premiers poèmes une guitare, les Stones et une mobylette. 1982 : j'avais déjà atterri dans la ville où je réside toujours, rencontré celle que j'allais épouser, je songeais à terminer un roman, le premier, entamé 4 ans plus tôt.
(12/02/2018)

 

Nous trois, Jean Echenoz, Éditions de Minuit.
Livre étrange, paru en 1992, mais les livres de Jean Echenoz sont-ils autres choses qu'étranges ? Par exemple, 14 (note de lecture du 20/02/2013) est un défi à la narration de la grande guerre à travers un petit récit. Nous trois est également un défi, plutôt celui de l'écriture créative ou de l'écriture d'invention comme disent les afficionados de l'imaginaire dans l'éducation nationale. L'enjeu est résumé dans le titre : Nous trois, c'est-à-dire un narrateur qui dit " je ", parfois nommé De Milo par d'autres, deux personnages principaux, Meyer et une femme Mercedes, qui deviendra Lucie par la suite. Leurs rapports se tissent au fil de péripéties incroyables : un tremblement de terre qui dévaste Marseille ou un voyage dans l'espace pour larguer des satellites. Toute cette histoire oscille dans un humour d'aventuriers flegmatiques, car oui, ce sont bien des héros, et tout le génie d'Echenoz est de reprendre les poncifs du roman d'aventures pour les tordre. Tordre également les codes narratifs : une histoire racontée à travers un " je " restreint forcément le point de vue à travers cette unique focale, mais Echenoz n'en a cure et fait cohabiter des scènes où un narrateur (omniscient comme on dit) développe en parallèle les autres personnages. La logique qui tente de dérouler l'histoire à la manière d'un film vole en ainsi en éclat, seuls restent des scènes qui restent étonnamment précises à l'esprit après la lecture, comme les éléments d'un rêve génial qu'on aurait fait.
(05/02/2018)

 

Vendredi ou les limbes du Pacifique, de Michel Tournier, Pléiade.
C'est la première œuvre de Michel Tournier. Parue en 1967, il a alors 42 ans - tiens c'est drôle, c'est aussi l'âge que j'avais pour mon premier roman -, cette histoire reprend celle de Robinson Crusoé de Daniel Defoe, publiée en 1719. Mais Michel Tournier a la géniale idée de focaliser son récit sur Vendredi, renversant le point de vue sur la nécessité de la prédominance européenne. En réalité, il est autant question de Robinson que de Vendredi, même plus d'ailleurs. L'histoire demeure la même, inspirée de l'histoire réelle du marin Selkirk, Robinson d'abord seul, organise sa vie, puis rencontre Vendredi, puis un navire ami aborde l'île. L'originalité de l'histoire de Tournier est de faire partir Vendredi sur le navire, mais Robinson décide au dernier moment de rester. A sa grande surprise, un petit mousse qui avait l'habitude d'être malmené sur le navire s'est réfugié dans l'île, remplaçant en quelque sorte Vendredi.
Alors que le roman de Defoe est rédigé à la première personne, Michel Tournier utilise la troisième personne, probablement plus libre et plus apte à dérouler l'histoire avec une distance nécessaire. Cependant, pour les moments où il faut pénétrer plus en profondeur dans les réflexions de Robinson, l'auteur utilise le subterfuge d'un journal rédigé par le naufragé. Ce roman fait la part belle à la philosophie, qui demeure le dada de Michel Tournier. Ces considérations sont parfois poussées un peu à l'extrême, notamment dans les parties du journal intime de Robinson : on imagine mal un marin d'origine modeste condamné à survivre se poser des questions existentielles d'un tel niveau de complexité… Autre réticence de ma part : la fin qui condamne le jeune mousse à rester sur place est d'une cruauté inouïe qui tranche avec les leçons de vie et de liberté que Michel Tournier aborde comme une sorte de nouvelle morale…
Ce roman a été suivi 4 ans plus tard par une version moins philosophique conçue pour la jeunesse Vendredi ou la vie sauvage.
(22/01/2018)

 

Le Vent Paraclet, de Michel Tournier, Pléiade.
Jacques Poirier, mon directeur de thèse, s'est occupé de la récente parution en Pléiade des œuvres de Michel Tournier. On lui doit notamment la reprise de cet essai publié en 1977, agrémenté d'une très belle notice dans la prestigieuse collection. A l'époque, Michel Tournier a alors 53 ans, il est à mi-chemin de son parcours d'écrivain, et, s'il a publié que 4 romans, tous ont eu un grand retentissement, comme Le Roi des Aulnes, prix Goncourt en 1970. Cet essai est ainsi destiné à évoquer son parcours d'écriture. Michel Tournier est en effet considéré comme un écrivain assez classique, dans la lignée de Genevoix, il se situe depuis longtemps à contre-courant du Nouveau Roman, des surréalistes, voire de l'existentialisme, théories encore très en vogue au moment où il publie son essai. Celui-ci fait la part belle à la philosophie qui est à la base de la formation de l'écrivain. Disciple de Bachelard, surpris par Sartre, admiratif de Deleuze, ces compagnonnages sont évoqués, dans des chapitres, dont certains sont entièrement consacrés à la génèse et à l'explication de ses premiers romans. Il y a parfois un exercice d'auto-hagiographie un peu énervant, sans toutefois revendiquer le génie comme Duras le faisait pour elle-même à la même époque. Justement, en cette fin de décennie qui va bientôt voir arriver la suivante avec la gauche au pouvoir, on remarque les affinités socialistes entre Duras, Tournier et Mitterrand qui viendra plusieurs fois le visiter. Ce qui me gêne le plus, mais c'est lié à ma formation autodidacte au départ, c'est l'exercice d'admiration sans aucune remise en cause de grands maîtres anciens, surtout des philosophes, comme si eux-seuls étaient dépositaires d'une vérité universelle. Le peuple, lorsque Michel Tournier en parle, me semble ainsi toujours un peu méprisé en regard de ces grands hommes.
(15/01/2018)