depuis septembre 2000

retour accueil


Actualités

Agenda

Etonnements

Notes d'écriture

Notes de lecture

Webcam

Bio

Biblio

La Réserve, 

Central

Composants

Paysage et portrait en pied-de-poule

1937 Paris - Guernica
    
CV roman

Bestiaire domestique

Retour aux mots sauvages

Ils désertent

Faux nègres

Journal de la Canicule

Vie prolongée d’Arthur
Rimbaud


Littérature 
du travail

pages spéciales


Archives

 

 

Notes de lecture

 


Les Larmes d'André Hardellet de Françoise Lefèvre, éditions du Rocher
Françoise Lefevre n'a pas encore écrit Le Petit Prince cannibale, futur prix Goncourt des lycéens 1990, lorsqu'elle rencontre André Hardellet un soir de juillet 1974, le 23 précisément. Elle ignore qu'il reste au poète à peine dix heures à vivre. Ils prennent un pot dans un bistrot de la place Desnouettes. Cinquante années auparavant, un certain Auguste Pinard avait fondé dans le coin une école de puériculture. Rien à voir, sauf que ça aurait fait rire André qui connaissait Paris par cœur, si toutefois avait eu le cœur à rire ce jour-là. A Françoise, il répète : " Je suis foutu… Je suis foutu… ". Il est seul, à soif de reconnaissance, subit encore de plein fouet l'injustice dont il a été victime pour Lourdes, lentes. Il faut mesurer ce que c'est qu'assister à la censure d'un livre qu'on a porté, que des éditeurs ont admiré. Il faut se représenter l'attente du livre à venir, la projection de sa beauté (ce devait être une édition de luxe, uniquement proposée sur catalogue). Il faut subir le choc du verdict, l'interdiction, la destruction des livres : oui, le choc, l'autodafé symbolique, la négation de votre art, ce qui forme votre vie même, la violence extrême de la décision de justice : destruction des livres. On ne s'en remet pas, surtout lorsqu'on a l'âme d'un poète véritable. A la fin de cette après-midi d'été, Françoise quitte à regret " le visage de vieux morse éploré " : elle élève seule deux enfants, subsiste avec un travail d'ouvreuse de cinéma. Il est si triste qu'elle lui offre un bouquet de fleurs, désespoirs du peintre ou myosotis " forget me not ", les bouquets en disent plus longs que des phrases de consolation. La dernière image est un signe de sa main, le visage de vieux morse enfoui dans les fleurs derrière la vitre d'un bus. Ils devaient se revoir le lendemain, elle ne le reverra jamais : il meurt dans la nuit.
(19/02/2018)

 

Journal 1973-1982 de Joyce Carol Oates, éditions Philippe Rey.
Probablement un an que j'ai lu ce journal de l'écrivaine américaine. Je me souviens de peu de choses. En le feuilletant à nouveau, je m'arrête aux photographies : Joyce et son mari Raymond Smith prenant le thé dans leur intérieur bourgeois, photo posée comme pour un magazine. Les autres clichés sont plus spontanés, Joyce avec ses parents, des amis. On est frappé par l'allure d'éternelle étudiante de l'auteure, maigre, grosses lunettes, souvent très belle lorsqu'elle expose son regard. Les clichés datent de la période du journal. Elle a entre 35 et 44 ans, en parait 10 de moins. Le journal retrace la période de sa vie qui a été la plus déterminante : écriture boulimique, passion de l'enseignement, sérénité amoureuse, Princeton comme refuge, elle bâtit le socle d'un succès qui déjà sonne à sa porte. 1973-1982 : à la même époque j'avais entre 15 et 24 ans et moi aussi je bâtissais déjà ma vie. 1973 : L'Étranger de Camus, premiers poèmes une guitare, les Stones et une mobylette. 1982 : j'avais déjà atterri dans la ville où je réside toujours, rencontré celle que j'allais épouser, je songeais à terminer un roman, le premier, entamé 4 ans plus tôt.
(12/02/2018)

 

Nous trois, Jean Echenoz, Éditions de Minuit.
Livre étrange, paru en 1992, mais les livres de Jean Echenoz sont-ils autres choses qu'étranges ? Par exemple, 14 (note de lecture du 20/02/2013) est un défi à la narration de la grande guerre à travers un petit récit. Nous trois est également un défi, plutôt celui de l'écriture créative ou de l'écriture d'invention comme disent les afficionados de l'imaginaire dans l'éducation nationale. L'enjeu est résumé dans le titre : Nous trois, c'est-à-dire un narrateur qui dit " je ", parfois nommé De Milo par d'autres, deux personnages principaux, Meyer et une femme Mercedes, qui deviendra Lucie par la suite. Leurs rapports se tissent au fil de péripéties incroyables : un tremblement de terre qui dévaste Marseille ou un voyage dans l'espace pour larguer des satellites. Toute cette histoire oscille dans un humour d'aventuriers flegmatiques, car oui, ce sont bien des héros, et tout le génie d'Echenoz est de reprendre les poncifs du roman d'aventures pour les tordre. Tordre également les codes narratifs : une histoire racontée à travers un " je " restreint forcément le point de vue à travers cette unique focale, mais Echenoz n'en a cure et fait cohabiter des scènes où un narrateur (omniscient comme on dit) développe en parallèle les autres personnages. La logique qui tente de dérouler l'histoire à la manière d'un film vole en ainsi en éclat, seuls restent des scènes qui restent étonnamment précises à l'esprit après la lecture, comme les éléments d'un rêve génial qu'on aurait fait.
(05/02/2018)

 

Vendredi ou les limbes du Pacifique, de Michel Tournier, Pléiade.
C'est la première œuvre de Michel Tournier. Parue en 1967, il a alors 42 ans - tiens c'est drôle, c'est aussi l'âge que j'avais pour mon premier roman -, cette histoire reprend celle de Robinson Crusoé de Daniel Defoe, publiée en 1719. Mais Michel Tournier a la géniale idée de focaliser son récit sur Vendredi, renversant le point de vue sur la nécessité de la prédominance européenne. En réalité, il est autant question de Robinson que de Vendredi, même plus d'ailleurs. L'histoire demeure la même, inspirée de l'histoire réelle du marin Selkirk, Robinson d'abord seul, organise sa vie, puis rencontre Vendredi, puis un navire ami aborde l'île. L'originalité de l'histoire de Tournier est de faire partir Vendredi sur le navire, mais Robinson décide au dernier moment de rester. A sa grande surprise, un petit mousse qui avait l'habitude d'être malmené sur le navire s'est réfugié dans l'île, remplaçant en quelque sorte Vendredi.
Alors que le roman de Defoe est rédigé à la première personne, Michel Tournier utilise la troisième personne, probablement plus libre et plus apte à dérouler l'histoire avec une distance nécessaire. Cependant, pour les moments où il faut pénétrer plus en profondeur dans les réflexions de Robinson, l'auteur utilise le subterfuge d'un journal rédigé par le naufragé. Ce roman fait la part belle à la philosophie, qui demeure le dada de Michel Tournier. Ces considérations sont parfois poussées un peu à l'extrême, notamment dans les parties du journal intime de Robinson : on imagine mal un marin d'origine modeste condamné à survivre se poser des questions existentielles d'un tel niveau de complexité… Autre réticence de ma part : la fin qui condamne le jeune mousse à rester sur place est d'une cruauté inouïe qui tranche avec les leçons de vie et de liberté que Michel Tournier aborde comme une sorte de nouvelle morale…
Ce roman a été suivi 4 ans plus tard par une version moins philosophique conçue pour la jeunesse Vendredi ou la vie sauvage.
(22/01/2018)

 

Le Vent Paraclet, de Michel Tournier, Pléiade.
Jacques Poirier, mon directeur de thèse, s'est occupé de la récente parution en Pléiade des œuvres de Michel Tournier. On lui doit notamment la reprise de cet essai publié en 1977, agrémenté d'une très belle notice dans la prestigieuse collection. A l'époque, Michel Tournier a alors 53 ans, il est à mi-chemin de son parcours d'écrivain, et, s'il a publié que 4 romans, tous ont eu un grand retentissement, comme Le Roi des Aulnes, prix Goncourt en 1970. Cet essai est ainsi destiné à évoquer son parcours d'écriture. Michel Tournier est en effet considéré comme un écrivain assez classique, dans la lignée de Genevoix, il se situe depuis longtemps à contre-courant du Nouveau Roman, des surréalistes, voire de l'existentialisme, théories encore très en vogue au moment où il publie son essai. Celui-ci fait la part belle à la philosophie qui est à la base de la formation de l'écrivain. Disciple de Bachelard, surpris par Sartre, admiratif de Deleuze, ces compagnonnages sont évoqués, dans des chapitres, dont certains sont entièrement consacrés à la génèse et à l'explication de ses premiers romans. Il y a parfois un exercice d'auto-hagiographie un peu énervant, sans toutefois revendiquer le génie comme Duras le faisait pour elle-même à la même époque. Justement, en cette fin de décennie qui va bientôt voir arriver la suivante avec la gauche au pouvoir, on remarque les affinités socialistes entre Duras, Tournier et Mitterrand qui viendra plusieurs fois le visiter. Ce qui me gêne le plus, mais c'est lié à ma formation autodidacte au départ, c'est l'exercice d'admiration sans aucune remise en cause de grands maîtres anciens, surtout des philosophes, comme si eux-seuls étaient dépositaires d'une vérité universelle. Le peuple, lorsque Michel Tournier en parle, me semble ainsi toujours un peu méprisé en regard de ces grands hommes.
(15/01/2018)