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Notes de lecture

 

Daewoo, de François Bon, Fayard.
Remarquer combien des livres essentiels pour la littérature contemporaine du travail n'ont pas fait l'objet de notes de lecture sur mon site Feuilles de route, comme si leurs existences allaient de soi, semblaient naturelles et sous-jacentes. Et leur obligatoire présence dans la thèse intitulée La représentation du travail dans les récits français depuis la fin des Trente Glorieuses, soutenue en décembre 2017, me laisse l'impression de les avoir pourtant si souvent évoqués. Ainsi Daewoo, et je reprends donc quelques éléments disséminés dans cette thèse pour bâtir cette note de lecture. A noter qu'une version audio est disponible au même moment sur l'aiR Nu.
Daewoo est l'histoire d'un désenchantement : au démantèlement de la sidérurgie, l'espoir d'un renouveau industriel s'était concrétisé par la firme du même nom venue s'établir en Lorraine. Mais, une fois épuisées les mannes financières de l'État, les usines ont fermé. Daewoo est d'abord un texte de commande comme le signale François Bon : " Au départ, il s'agit d'un projet théâtre avec le Centre national dramatique de Nancy, les licenciements et le gâchis Daewoo, ça se passait à leur porte ". Fondés sur des entretiens de réels employés, cet ouvrage dresse une galerie de portraits, de personnages subissant toujours les prolongations incessantes de la " crise " installée dans la région depuis vingt ans. Son récit entremêle plusieurs formes : descriptions de lieux, comptes rendus d'entretiens, mise en place d'une pièce de théâtre.
Dès le début du texte, cependant, la question même du " roman " apparaît :
" Pourquoi appeler roman un livre quand on voudrait qu'il émane de cette présence si étonnante parfois de toutes choses, là devant un portail ouvert mais qu'on ne peut franchir, le silence approximatif des bords de ville un instant tenu à distance, et que la nudité crue de cet endroit précis du monde on voudrait qu'elle sauve ce que béton et ciment ici enclosent, pour vous qui n'êtes là qu'en passager, en témoin ? ".
Question donc, qui pose l'enjeu même de la fiction faisant irruption dans une réalité, mais question dont la réponse ne fait aucun doute pour François Bon. Ainsi, écrit-il quelques pages plus loin : " J'appelle ce livre roman d'en tenter la restitution par l'écriture".
Ou encore " Finalement, on appelle roman un livre parce qu'on a marché un matin dans ce hall où tout, charpente, sol, et livres était devenu géométrie pure ".
En réalité, pour l'auteur, la vie est une sorte de no man's land dans lequel nous oscillons en permanence et qui est prêt à nous engloutir : " effacement : parce tout ici, en apparence, continuait, simplement", dit-il aussi.
Ou ceci encore : " parce que le réel de lui-même ne produit pas les liens ". Et de ce trouble, de ce manque, François Bon explicite d'ailleurs plus longuement sa position dans une interview : " J'ai mis " roman " par provocation. Pour ne pas être placé dans la classe documentaire. […] Le plaisir c'est d'amener l'écriture là où le réel est énigme, là où la raison ne peut aider à comprendre ".
Le roman, la fiction seraient une manière de " faire face à l'effacement même".
Ainsi, au départ, Daewoo, qui n'était jamais qu'un simple fait divers raconté dans la désorganisation du monde, et touchant " des vies minuscules " comme dirait Pierre Michon, devient une réflexion indispensable sur le rôle même de la littérature.
(16/03/2020)

 

Caisse claire, d'Antoine Emaz, Points Seuil
Caisse claire est un recueil qui regroupe des poésies publiées dans les années 90, qu'il s'agisse de plaquettes, de livres d'artistes ou de recueils plus conséquents. Ils ont pour titres " En deçà ", " C'est ", " Boue ", mots abstraits, insignifiants ou éloignés de tout lyrisme. La poésie d'Antoine Emaz s'empare de ces maigres vocables, les agence, ne place jamais le poète devant eux, mais les laisse nous persuader de leur profondeur. Il procède ainsi par forage, geste banal comme celui de percer un mur, seul compte le trou et le vide, on en oublie l'artisan, et pourtant c'est lui qui tient la perceuse. Les poèmes d'Emaz sont pareil : on devine derrière les mots, celui qui tient le stylo.
Sa poésie me fait penser à celle de Beckett, même effacement voulu, même tension palpable pourtant. Ainsi, à " Dieppe " du Grand Beckett (encore le dernier reflux/le galet mort/le demi tour puis les pas/ vers les vieilles lumières), répondent quelques vers d'Emaz, de " Là, loin " (et maintenant/on écoute le souffle/dans les vieilles histoires) ou de " Poème, sans bouger " (lente est la nuit qui vient/et repose la ville/reflux/on se rassemble/la rue est bleue).
Dans Caisse claire figure aussi " Poème de la fin ", dont on peut écouter une émouvante lecture par Gwenolé Denieul, réalisée deux jours après sa disparition.
(02/03/2020)


Propriété privée,
Julia Deck, éditions de Minuit.
Paru à la rentrée dernière, le dernier roman de Julia Deck s'occupe de propriété privée, en l'occurrence, d'un couple de citadins qui décide d'accéder à la propriété dans un de ces endroits pas trop éloigné des grands centres, le genre de quartier sympa et écolo qui couronne une vision sage de sa propre réussite. On aspire donc au repos. Mais c'est sans compter le voisinage. Des méchants ? Des rustres ? Non, des gens ordinaires, de même niveau social, aspirant tous à vivre ensemble et à être sympa avec ses voisins. A force, évidement, on remarque les travers des autres propriétaires, celle qui drague avec ses minis shorts, celui qui gare sa voiture devant votre porte, ceux qui font la fête jusqu'à pas d'heure, bref, locataire à Paris ou proprio en banlieue chic ne change rien. L'ambiance ne tarde pas à se gâter, notamment à partir du moment où la principale maîtresse de maison prend pour amant le mari de miss mini-short. Il faut dire que son couple n'est pas non plus exempt de problèmes, l'homme du foyer étant particulièrement dépressif et agaçant. Et tout cela empire lorsque miss mini-short disparaît… On n'en dira pas plus. La peinture de ce monde policé de nouveaux bourgeois est réussie. Leur capacité de cruauté envers les animaux domestiques de leur voisinage en dit long sur la vieille sauvagerie humaine. Personnellement, j'aurais ajouté un procès à un coq matinal, mais j'aurais probablement situé l'intrigue en province, c'est le monde que je connais le mieux. En parlant d'ailleurs de propriété privée, savoir que la réalité dépasse parfois la fiction : dans ma ville natale, un boulanger a été assigné d'isoler son fournil, les nouveaux propriétaires d'à côté ne supportant plus qu'il se lève tôt pour pétrir son pain ! Les cons ont failli gagner : il a fallu que le boulanger menace de fermer son officine (qui existe depuis cinquante ans) et de mettre à la porte son personnel pour que la raison finisse par l'emporter.
(20/02/2020)

 

Le livre des questions, de Pablo Neruda, La rose détachée et autres poèmes, Gallimard.
Le livre des questions (libro de la preguntas), paru après la mort de Pablo Neruda en 1973, est considéré comme son dernier recueil poétique. Il est composé dans la traduction française de 74 groupes de 3 à 6 questions, et chacune est une formidable ouverture à l'univers poétique. D'une part, le questionnement est particulièrement adapté à la surprise de l'esprit, d'autre part cette forme brève dont la lecture ne dure qu'une ou deux secondes, est comme une saute de vent qui vous arrive en pleine figure. Chaque question provoque un sentiment, une réaction, sourire, joie, tristesse, réflexion. Le renversement de point de vue (Puis-je demander à mon livre s'il est vrai que je l'ai écrit ? Qu'a fait pour se retrouver libre la bicyclette abandonnée ?), l'originalité (combien de questions dans un chat ?) marquent tout de suite les esprits, facilitent la compréhension immédiate de la forme poétique (c'est ainsi un formidable outil pour atelier d'écriture).
N'oublions pas en revanche que la poésie existe aussi pour raconter ce qui est interdit : ainsi au moment où Neruda écrit ces questions (Est-il vrai que sur ma patrie, plane, la nuit, un condor noir ?), il n'est pas inutile de rappeler l'histoire : le 11 septembre 1973, Augusto Pinochet prend le pouvoir au Chili, le président en place Salvador Allende se suicide. La maison de Neruda, qui soutenait Allende, est saccagée, ses livres brûlés. Dix jours après ce coup d'état, le poète meurt opportunément et officiellement d'un cancer. Les expertises réalisées depuis le démentent, renforçant la thèse d'un assassinat politique.
(05/02/2020)

 

Claude Simon, de Patrick Longuet, ADPF.
Ce luxueux livret de 89 pages a été édité par l'ADPF, l'Association de Défense de la Pensée Française. Dit comme cela ça fait un peu cocorico, mais cet organisme dépendait du Ministère des affaires étrangères et avait pour but de faire connaître à l'extérieur de note pays l'aura de certains intellectuels français. Claude Simon, en sa qualité de prix Nobel de littérature y avait toute sa place. L'ADPF a changé de nom plusieurs fois, probablement à chaque gouvernement différent en fonction des hauts fonctionnaires qu'on désirait placer à la tête de cet organisme. Maintenant, tout est regroupé sous le terme générique d'Institut français, un EPIC chargé aussi du rayonnement de notre pays et des différentes Alliances françaises un peu partout dans le monde.
Bref, lorsqu'on proposa (vers le début des années 2000 ?) à Patrick Longuet, alors spécialiste de Claude Simon (depuis on retient surtout Mireille Calle-Grüber), de composer un fascicule sur son auteur préféré, il a sans doute été très heureux de cette commande. Car le résultat est à la mesure des moyens qu'on avait dû lui octroyer : couverture blanche agrémentée d'un dessin en noir et blanc de Claude Simon avec effet de relief, papier et typographie de qualité, nombreuses illustrations. Un des buts était de distribuer cet ouvrage dans les bibliothèques francophones des ambassades et de donner envie à l'accès de l'œuvre réputée hermétique de son auteur. Composé de plusieurs parties thématiques (paysages, guerres, culture, visages, corps, des flux et des restes), ce livret réalise un parfait équilibre entre les extraits de l'œuvre de Claude Simon et la glose académique qui y répond. De plus, certaines illustrations rares sont très belles, comme le dépliant en quadrichromie qui reproduit le paravent que l'écrivain avait réalisé dans sa demeure de Salses. Bref, un petit livre d'art, malheureusement introuvable, sauf en occasion en fouillant dans les librairies (et c'est cette chance que j'ai eue).
(28/01/2020)

 

Ça raconte Sarah, de Pauline Delabroy-Allard, éditions de Minuit.
Le titre fait penser à Beckett lorsqu'il marmonnait "Bon qu'à ça" en parlant de l'écriture. Et puis c'est publié chez Minuit. Et puis c'est écrit avec un style durassien. Bref tout ça fait un peu nouveau roman, phrases courtes, écriture au ras de l'os, temps du présent, me semble-t-il me souvenir car ma lecture date de quelques mois : je l'avais lu dans le voyage de retour qui me ramenait de l'Equateur en novembre dernier. C'est une histoire d'amour, une passion excessive, dévorante entre deux femmes. Il y a une narratrice qui aime une violoniste de quatuor nommée Sarah (mais pourquoi faut-il que cette Sarah soit forcémement premier violon ?). De ce livre, je garde de belles images de l'Italie où la narratrice trouve refuge après sa séparation dans une deuxième partie que je trouve plus réussie.
(22/01/2020)

 

L'acacia, de Claude Simon, Pléiade, volume II.
Je n'avais jamais vraiment lu L'acacia. Je l'avais plutôt survolé. Commencé avant les fêtes, je me suis astreint à une lecture régulière, et, au fur et à mesure des pages, mon engouement, le plaisir de me plonger dans ce récit n'a fait que croître. Le plaisir du texte, donc, au sens de Roland Barthes est une chose difficile à analyser, à en être de même conscient. Le thème pourtant de ce roman qui parait en 1989 (l'auteur est alors âgé de 76 ans, c'est le premier roman d'envergure qu'il publie 4 ans après avoir reçu le Nobel de littérature) est déjà connu, expérimenté depuis La Route des Flandres paru en 1960, où l'auteur raconte la manière dont le colonel qui menait la troupe de chasseurs à cheval dont Claude Simon faisait partie avait été tué en 1940. Cet épisode est à nouveau présent, ainsi que le fameux portrait d'un notable familial en perruque qui, paraît-il, s'est suicidé autrefois. On retrouve aussi les deux tantes de Claude Simon qui ont veillé sur lui. C'est ainsi son histoire familiale qui s'égrène : son père, mort à la guerre de 1914, la manière dont son épouse à tenté de retrouver sa tombe, mais aussi la rencontre du couple dans les contrées coloniales (Claude Simon est né à Tananarive), l'ensemble de ces éclats familiaux semblent apparaître en désordre, mais tissent au fur et à mesure un récit maîtrisé où justement les aléas de la chronologie apparaissent secondaires face à l'histoire. A noter que le propre récit de l'auteur est rédigé à la troisième personne, au même titre que les autres protagonistes. Cette manière d'envisager un récit familial est originale et réussie. Ce n'est pas celle que j'ai choisie pour ma propre saga, où j'avance plutôt démasqué sans j'espère toutefois m'appesantir.
(13/01/2020)

 

Les idéaux, d'Aurélie Filippetti, Fayard.
D'avoir réactualisé il y a peu, en version audio sur L'aiR Nu, ma note de lecture du premier roman d'Aurélie Filippetti, m'a donné envie de lire son dernier opus paru en septembre dernier chez Fayard (nous avons la même éditrice). Retour sur le parcours de romancière de cette ex-ministre de la culture de François Hollande : Les derniers jours de la classe ouvrière, donc, premier livre en 2003, fort, puissant et hommage à sa famille italienne et toutes celles venues s'installer en Lorraine pour y gonfler la classe ouvrière. Puis Un homme dans la poche, paru en 2006 (Note de lecture du 21/03/2007), cette histoire d'amour m'avait peu convaincu, j'avais conclu par " L'homme dans la poche, c'est met ton mouchoir là-dessus et oublie-le". Avec Les idéaux, Aurélie Filippetti réalise le mix parfait entre travail, engagement et amour. Si la passion, somme toute assez sage et discrète, entre deux députés de bords différents retiens peu l'attention, en revanche, le parcours aisément reconnaissable de l'auteure en politique est à la fois édifiant sur le décalage qui existe entre nos édiles et le petit peuple, mais aussi rassurant quant à la personnalité d'Aurélie Filippetti qui montre qu'elle n'a aucunement renoncé à ses " idéaux " initiaux. Ouf, on ressort rassuré, et doublement : on retrouve dans les idéaux les qualités d'écriture qui avaient présidé à son premier roman. En même temps, ce récit qui raconte l'aventure politique romancée de l'écrivaine est un beau plaidoyer pour ceux qui s'engagent en politique avec l'idée de servir son propre pays.
(06/01/2019)