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Notes de lecture

 

Revue de presse du confinement, Journal de la Haute-Marne, du 13 mars au 13 mai 2020.
J’ai pris l’habitude d’acheter chaque jour à la boulangerie, en plus du pain, le Journal de la Haute-Marne, le JHM, comme on dit.
Nommé La Haute-Marne libérée après la deuxième guerre mondiale, ce quotidien relate les nouvelles du département et des communes limitrophes. Les informations nationales sont reléguées en fin de journal, après la rubrique nécrologique, lue à chaque fois pour voir si on connaît un des décédés du jour. Mes grands-parents, mon père, mes oncles et tantes, des amis, des connaissances y ont figuré et mon tour viendra, j’espère le plus tard possible (pour l’instant, je figure de temps en temps dans la rubrique des actualités littéraires ou associatives et c’est bien assez). En attendant d’arriver à cette rubrique, on parcourt les nouvelles des vivants, en ce moment, les défilés de carnaval dans les écoles, le dernier promu de la gendarmerie et quelques faits divers, bref des actualités indispensables pour qui habite en province.
En toute logique, j’ai gardé les 60 exemplaires qui ont englobé le premier confinement, conscient d’assister à un évènement, mais surtout désireux de le vivre (et de le conserver) à hauteur de voisins.
Le premier date du vendredi 13 mars, juste le lendemain de la déclaration du Président : on y lit à la Une : « Écoles fermées, vos réactions ». Comment garder les enfants et travailler en même temps ? Comment suivre les cours ? Le bac aura-t-il lieu ? Les questions et les inquiétudes étaient nombreuses. Côté précautions contre le virus, on évoquait que le lavage des mains, les masques étaient encore inconnus. Le journal relatait également les derniers évènements : le bureau du comité des fêtes était reconduit à Baudrecourt et on avait lâché 900 kg de poissons pour l’ouverture de la pêche à Montier-en-Der, ouverture qui sera bien entendu annulée (les poissons en furent provisoirement contents).
La suite des numéros du JHM est moins évasive : « On s’organise pour faire face » est titré en gros caractères le lendemain samedi 14 mars. Le même jour, l’inspectrice d’académie précise que l’arrêt des cours ne signifie pas les vacances pour autant. On évoque aussi l’organisation des élections municipales maintenues le dimanche (c’est là où je verrai un employé zélé, en guise de geste barrière, tripoter sans gant chaque carte d’électeur et mouiller son doigt pour trouver la bonne page du registre).
Les résultats des élections tiennent le haut de l’actualité jusqu’au mardi 17 mars où on entre dans le dur du confinement (titré « Les grands moyens »), mais déjà le mercredi 18 on dénombre « Trois premiers décès dans le département », dus au Coronavirus. Une semaine plus tard, mercredi 25 mars, c’est la sidération : 16 morts dans un EPHAD de ma ville. Le bilan s’alourdit, le dimanche 4 avril, on dépasse les 50 décès dans le département, la tendance devient exponentielle, 75 morts cinq jours plus tard (ils seront 137 à la fin du confinement). Le journal annonce la mort du chanteur Christophe et du premier médecin du département suite au Covid 19 (dont le mot est apparu entre temps). La rubrique nécrologique, d’une seule page jusqu’à présent, prend l’habitude de s’étaler sur deux pages. Le confinement se fige dans l’insoutenable, hôpitaux débordés, enterrements à la va-vite. Au même moment, le département se voit enfin doté le 3 avril de 150 000 masques pour ses habitants, même si l’obligation n'est pas requise dans l'immédiat. Je découpe régulièrement l’autorisation de sortie reproduite dans le journal, qui annonce, le 4 avril, avoir recensé déjà 1200 verbalisations pour sorties non autorisées. Le 14 avril, le JHM annonce la sortie du confinement pour le 11 mai avec la généralisation du port du masque. Désormais, le journal se consacre à cette attente « Déconfinement, les coiffeurs en tête », peut-on lire le 6 mai. Les articles fleurissent sur les commerçants dans les starting-blocks, les espaces-verts nettoyés pour le grand jour. Malheureusement, la Haute-Marne fait partie des secteurs où la liberté sera mesurée : maintien de la fermetures des collèges, parcs, jardins, déplacements limités à 100 km. Le dernier journal, celui du 13 mai titre « Ils retrouvent la pêche », avec en photo, un garçon tenant une canne avec un poisson. La pêche est à nouveau autorisée, retour à la normale, à la vie de campagne.
Au final, à travers ces journaux compilés, je réalise combien ces deux mois ont compté. Je mesure le désastre, les morts, la pandémie que rien ne pouvait à l’époque arrêter, les mesures prises au jour le jour, la pénurie des protections, masques, test, les hôpitaux sous-dimensionnés. Ceux qui ne se seront intéressés qu’à la presse nationale auront probablement vécu tout cela différemment, sans réaliser les victimes d’un entourage immédiat, mais aussi sans se réjouir des actions locales, destinées à plus grande solidarité. Car c’est peut-être cela la grande leçon à retenir, croire encore et toujours à l’entraide, à la fraternité, à un monde forcément meilleur après....
(13/03/2025)

 

New-York sans New-York, de Philippe Delerm, Seuil.
Je viens de relire ce petit livre, je ne me souvenais plus que j'avais déjà écrit un article sur cet opus il y a un an tout juste. Je m'en aperçois au moment de cette mise à jour. Avant de la reproduire à nouveau, j'y ajoute ma mythologie personnelle de Paris, comme disait Roland Barthes. Car elle est aussi importante que celle de New-York. En effet, on pourrait écrire de la même manière un « Paris sans Paris », tant notre imaginaire construit à notre insu la représentation tant désirée de notre capitale, sans forcément y aller.
Mais pour moi, c'est Paris avec Paris, pour donner le change à New-York sans New-York. La ville existe réellement, en dehors du mythe, ou plutôt j'ai découvert la capitale tout seul à dix-huit ans. En bon provincial, je me suis trompé dans les métros, j'y allais pour acheter une guitare folk (que j'ai toujours, une Morris, qui sonne merveilleusement bien). L'année suivante, il y aura le Paris de passage en tant que bidasse pour rejoindre Amiens, avec quelques rues mal famées en bordure de la gare de l'Est. Puis il y aura le Paris de mon travail à la Poste dans le Neuf-trois (ah, l'accident rue Saint-Denis un 31 décembre avec passage au commissariat...). Comme pour Philippe Delerm, il y aura eu aussi le Paris des photographes : je ne loupais jamais une expo sur Doisneau ou Cartier Bresson. Il y a maintenant le Paris de l'édition, puisque j'en fais partie, avec quelques rendez-vous professionnels au Select ou à la Closerie des Lilas, histoire de se prendre pour Hemingway. D'ailleurs, Paris est une fête, écrivait-il. Et c’est vrai que j’ai eu l’impression de retrouver la ville ainsi pendant les J.O., cela faisait longtemps que je ne l’avais pas connue aussi ouverte.
Mais revenons à New-York sans New-York et à ma note de lecture initiale du 01/03/2024 :
« Écrivain minimaliste (comme il se décrit lui-même dans ce livre, reprenant l’étiquette qui lui colle à la semelle comme un chewing-gum), Philippe Delerm n’a jamais mis les pieds dans la ville-pomme, et on comprend qu’il n’ira jamais. Ce qui ne l’empêche pas de parler avec passion de cette ville, de la même manière que je suis capable de décrire Sarajevo dans Yougoslave, bien que je n’y ai jamais mis les pieds. Beaucoup de lieux sont ainsi dépassé par la charge mythique qu’ils représentent. Souvenir d’un voyage en Égypte, où juste après avoir atterri, nous voilà propulsé pour un son et lumière aux pieds des gigantesques pyramides, ce qui fait dire à une voisine de voyage : « c’est bien joli tout cela, mais quand est-ce qu’on verra les vraies ? ».
New York porte en elle ses légendes, la ville cosmopolite, la ville démesurée, la ville qui ne dort jamais… Philippe Delerm les reprend à son compte mais se sert de la manière dont la ville apparaît dans les livres ou au cinéma avec Woody Allen. Il évoque aussi Vivian Maier, la photographe ignorée de son vivant, récemment découverte, et qui a su magnifiquement exprimer les situations de quartier et les poésies urbaines. On voyage donc, Central Parc, Madison square Garden, Bronx, Brooklyn, Harlem, on court le marathon avec Dustin Hoffman (qui ne figure pas dans le livre, mais quand même). L’écrivain évoque le World Trade Center et le Onze septembre, mais à travers la photo controversée de Thomas Hoepker qui montre 5 jeunes gens discutant paisiblement sous le soleil alors que les tours brûlent. Mais c’est cela aussi New York, un endroit immuable, invincible, où la vie des hommes se régénère sans cesse. »
(25/02/2025)

 

Marie-Galante, de Emmelene Landon, Gallimard
Je n’ai pas choisi de lire ce livre par hasard. J’ai visité la petite île de Marie-Galante le 31 décembre 2017. J’ignorais bien-sûr que l’éditeur Paul Otchakovsky-Laurens s’y trouvait au même moment avec sa compagne Emmelene Landon. Nous sommes rentrés le jour même en Guadeloupe, et nous avons fêté la nouvelle année les pieds dans l’eau, une coupe de Champagne à la main sur la plage de Sainte-Anne, avec Marie-Galante à portée de vue. Là-bas, dans la petite île en face, « longue série de photos de Paul et Emmie ensemble, souriant l’un à l’autre. Nouvel an. Vœux de bonheur. Champagne. Amour. » raconte le livre.
Le premier janvier, nous sommes allés aux chutes Moreau, sans succès : la randonnée était interdite, trop d’eau dans la rivière que nous devions franchir plusieurs fois. Coucher de soleil devant un phare décoré par un ami archéologue. Le deux janvier, repos après la longue virée sur Basse-Terre jusqu’à Saint-Claude : j’ai pris quelques photos d’un chat qui se prélassait devant un bac à fleurs. Au même moment, dans la petite île de Marie Galante, Emmie et Paul se décident pour un dernier bain de mer, une voiture arrive en face de la leur : on connaît la suite.
Pour autant, Marie-Galante n’est pas un récit triste des derniers instants de l’éditeur, raconté un an plus tard par sa compagne qui a été également blessée. Au contraire, le destin a voulu mettre une fin à la vie de Paul Otchakovsky-Laurens d’une façon brutale, mais dans un lieu qui a symbolisé le bonheur pour eux deux. Et pour moi qui a l’habitude de goûter régulièrement à la douceur antillaise, je ne peux qu’être d’accord avec Emmelene Landon lorsqu’elle demande : «– Paul, est-ce que le fait de lire sur une île rend ta lecture particulièrement savoureuse ? – Tout est savoureux ici. ».
(17/02/2025)

 

Thomas Helder, de Muriel Barbery, Actes Sud.
Muriel Barbery publie désormais tous les deux ans. Qui s’en plaindra ? Quinze ans, en effet, séparent ses premières publications, mais la régularité lui est désormais familière.
Régularité et éclectisme aussi : elle est toujours là où on ne l’attend pas. Si le Japon lui est familier pour ses derniers romans, Une rose seule (2020) et Une heure de ferveur (note de lecture du 15/09/2022), c’est à la fois en Aubrac et à Amsterdam que se situe les lieux de son dernier roman.
Thomas Helder, comme ses amis et sa famille, a adoré ces deux endroits. Malade, il a choisi de quitter la capitale hollandaise pour retourner dans la campagne française et y mourir. Margaux, qui fut son amie, rejoint ses proches suite à l’enterrement et une singulière veillée commence. Le portrait du défunt se dévoile, mais également tous les non-dits et les drames qui ont émaillé le temps où tous étaient ensemble. Margaux, partie depuis longtemps, architecte toujours en voyage, ne cherche pas forcément des réponses à ses questions, mais au fur et à mesure de cette rencontre sur fond d’hiver enneigé, une sérénité nouvelle lui sera proposée.
A la fois livre sur le deuil, le temps qui passe et la jeunesse qui fuit, ce roman distille au fil des pages une ambiance nostalgique. Il reste longtemps en tête après la lecture. On a l’impression d’être resté auprès de Margaux, dans cette parenthèse et dans cette atmosphère si particulière de confidences.
On retrouve les thèmes chers à Muriel Barbery, le sens du beau, la philosophie, tout ce qu’elle transmet par des aphorismes discrets et une élégance des descriptions.
Muriel Barbery a révélé dans une interview s’être inspirée pour l’ambiance d’une nouvelle de Joyce dans Dubliners (le seul livre que j’ai lu intégralement en anglais !).
(30/01/2025)

 

La végétarienne, de Han Kang, Le Serpent à Plumes.
Publié dans son pays en 2007 et traduit en français en 2015 par Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot, j’en propose un extrait en ce moment sur le site collectif L’aiR Nu.
Ce roman met en scène une jeune femme Yonghye, qui, à la suite d’un rêve décide de devenir végétarienne du jour au lendemain. Décision irrationnelle, survenue à la suite d’un rêve étrange.
Aussi, les lecteurs qui croient deviner derrière ce roman une apologie du véganisme en seront pour leurs frais. Pas de réflexion sur la surproduction de viande ou toute pensée écologique cohérente sur laquelle se fonde le végétarisme. De plus, le récit met en scène plusieurs personnages peu recommandables, le mari macho qui a vite fait de s’éclipser, le beau-frère qui profite de la faiblesse psychologique de sa belle-sœur pour assouvir ses égarements sexuels. Seule sa sœur (la femme du pervers) tente de nouer le contact avec Yonghye qui s’enfonce de plus en plus dans sa folie.
Je ne pense pas que ce roman soit le plus adéquat pour rentrer dans l’univers de Han Kang, qui a été récompensée en 2024 par le prix Nobel de littérature « pour la profondeur de sa prose poétique qui s'oppose aux traumatismes de l'histoire et révèle la fragilité de la vie humaine ». Depuis, j’en ai lu d’autres qui proposent une humanité plus visible. Mais peut-être n’est-ce qu’une question de point de vue culturel.
(21/01/2025)

 

Le cheval d’orgueil, de Pierre-Jakez Hélias, Pocket.
Emblématique de la Bretagne, ce récit, intitulé également Mémoires d’un breton du pays bigoudin, a été publié en 1975. A cette époque, il rencontre un grand succès. Au milieu des années soixante-dix, en effet, le régionalisme est devenu plus revendicatif, c’est l’époque du Front de libération de la Bretagne, de l’introduction des langues régionales. Des groupes et des artistes comme Alan Stivell et Tri-Yann dépoussièrent le folklore local (à la même époque d’ailleurs, dans ma campagne profonde, j’acquiers une guitare « folk », je vais dans des fêtes de villages où s’agitent mollement des chevelus munis de sabots et de chemises de grands-pères).
Le cheval d’orgueil aujourd’hui est débarrassé de toute cette mode de retour à la terre qui prévalait alors. Lire ces Mémoires d’un breton du pays bigoudin, tandis que Rennes est devenue une succursale de bobos parisiens, est aussi étrange qu’observer les mœurs des martiens de la Guerre des mondes d’H. G. Wells. Ce monde, oui, a irrémédiablement disparu. Cependant, une nostalgie demeure à la lecture de cette vie lente d’alors, rythmée par des certitudes d’un autre âge, des évènements et des guerres qui ont achevé d’emporter dans l’oubli ces existences paysannes. Lire Le cheval d’orgueil, c’est comme lorsque je me promène dans le village de Bouxières (une de mes balades favorites en ce moment). Je ne manque jamais de plonger ma main dans le lavoir pour sentir la fuite du temps sous la fraicheur de l’eau.
(13/01/2025)