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Notes d'écriture

 

MM : j’ai dévoilé la semaine dernière, dans cette même rubrique, le nom de code du nouveau livre en cours de rédaction.
J’ai ajouté qu’il s’agissait de la suite de Père patrie, paru à l’automne dernier C’est une pensée qui m’était venue alors que je venais de terminer le premier jet vers décembre 2023. A l’époque, je venais de lire Pierre Lemaître (Le grand monde, Le silence et la colère, notes de lecture des 23/11 et 04/12/2023). Comme dans la saga de l’écrivain, l’idée de continuer les aventures de certains personnages de Père patrie laissés en plan m’avait alors traversé.
Mais les aléas éditoriaux, que Fayard a connus, n’ont permis une édition de Père patrie que deux ans plus tard. De plus, la réception de mon roman n’était pas certaine (en réalité, il ne s’est pas passé grand-chose), c’était autant d’arguments pour oublier cette suite.
Pourtant – et c’est là un des grands mystères de l’inspiration –, j’ai eu envie de prolonger cette histoire. Quelques demandes de lecteurs m’ont soutenu et je me suis attelé à bâtir une suite que j’ai trouvée abracadabrantesque, comme disait Chirac.
Évidemment, la fiction envisagée, insolite et curieuse, m’a longtemps empêché de véritablement avancer. Pourquoi cette histoire ? Pourquoi ces péripéties ? Pourquoi ne pas changer radicalement ? toutes ces questions me faisaient douter du bien fondé de mon entreprise, même si je ne pouvais me soustraire à écrire un peu, par quelques chapitres hésitants.
Et puis, cela fait partie des énigmes qui nous taraudent, le machin bancal s’est imposé à moi et je me suis fait une raison (après tout, l’histoire de mon représentant en papiers peints d’Ils désertent me faisait le même effet).
Donc j’ai continué : au passé composé avec mes peurs.
Car il me fallait en plus vaincre quelques réticences historiquement fortes : écrire une suite à un roman, c’est faire un roman du roman, prolonger une fiction, élaborer un récit inventé avec des personnages, des intrigues, bref c’est décupler tout un processus condamnable et condamné par le Nouveau roman qui a forgé, n’oublions pas, mes premières années d’écriture. Qu’à cela ne tienne, depuis que j’ai pris le parti de transgresser les interdits et de nommer mes personnages (depuis Faux nègres ? 2014 ?), j’ai ouvert la boite de Pandore et, dès lors, je me suis baigné, non pas dans le poème, comme Rimbaud dans Le bateau ivre, mais dans l’abject roman. J’ai renié mes maîtres et je ricane maintenant, libéré de mes entraves dans la fiction la plus débridée.
Donc, je continue : cette fois-ci au présent.
Et je nomme MM, le récit qui se trame (c’est drôle : MM, c’était les initiales du tout premier texte, Martin Martin commencé à l’âge de vingt ans). Nommer, c’est poser des jalons pour la suite, savoir comment l’écriture va se comporter, comment tout cela va évoluer. Je le fais car je perçois plus clairement les perspectives devant moi. J’ai déjà 90 000 signes, ça fait 90 pages, un tiers de roman. En course à pied, au tiers du parcours, c’est à ce moment-là qu’on commence à percevoir véritablement ses sensations, le temps qu’on va mettre et si on finira en forme.
(18/03/2023)

 

J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour Joyce Carol Oates. C’est une écrivaine véritablement authentique et honnête et qui ne joue pas avec son image. Je me sens ainsi en convergence avec elle. L’honnêteté, sous toutes ses formes, est pour moi une des valeurs auxquelles je tiens le plus (la malhonnêteté a contrario est le défaut qui m’apparaît le plus impardonnable). L’honnêteté donc, Joyce Carol Oates n’en manque pas. John Steinbeck dans son Journal de travail en 1938 se demandait également s’il était « capable désormais d’écrire un livre honnête » après le succès de Des souris et des hommes (« C’est de toutes les peurs la plus grande », avait-il ajouté). Le livre suivant donna la réponse : Les raisins de la colère.
Mais, comparé à l’œuvre de Oates, celle de Steinbeck, forte tout de même d’une bonne vingtaine de titres, paraît mince. C’est là encore un exploit qui force mon admiration. Surnommée « la femme aux cent romans », elle fait preuve d’une infatigable productivité qui ne sacrifie en rien à la qualité : là encore, y voir un effet de son honnêteté intellectuelle.
J’ai vu et revu des reportages et des vidéos la concernant, j’ai relu le cahier de l’Herne qui lui est consacré et je lui sais gré d’indiquer la route de l’écriture aux écrivains moins prolifiques comme moi, en s’étonnant simplement de savoir pourquoi on n’écrit pas plus, alors qu’il suffit de s’assoir régulièrement à sa table de travail.
Assurément, ça a provoqué un électrochoc pour moi puisque je me suis remis plus assidument à rédiger la suite de Père patrie que j’envisage (je ne sais pas si j’ai déjà dévoilé le nom de code de ce nouvel opus : c’est MM).
J’ai d’autres affinités avec elle également. Comme moi, elle a été la première de sa famille à avoir le bac. Comme moi, lorsqu’elle a commencé à écrire, elle bâtissait une histoire par semestre. Comme moi, elle se considère comme un « outsider », ce qui montre sa modestie (c’est plutôt l’appellation « d’écrivain mineur » qui me correspond). En revanche, elle considère son bureau comme un sanctuaire, je suis d’accord parce qu’on accomplit dans ce lieu les rituels sacrés de l’écriture, mais l’endroit en lui-même n’est pas idolâtré, il demeure chez moi ouvert à tous et sert de chambre d’enfant, de chambre d’amis.
Mais la plus étonnante convergence avec J.C.O. c’est d’avoir remarqué, dans le reportage diffusé sur Arte (la femme au cent romans), tandis qu’on la voit écrire dans son bureau, quelques médailles munies de rubans multicolores accrochées sur une étagère à côté d’elle. Je connais suffisamment la course à pied et ses colifichets pour deviner qu’il s’agit de participations à quelques compétitions. On connait sa passion pour ce sport (en plus de la boxe) et cette présence dans la pièce dévolue à l’écriture m’a beaucoup touché : savoir que, moi aussi, j’ai accroché dans mon bureau de travail une douzaine de médailles similaires que j’ai glanées ici ou là en tant que « finisher ». Car, il y a assurément une corrélation très grande entre terminer une course et achever un texte (ce n’est pas Haruki Murakami qui nous contredira).
(13/03/2026)

 

J’ai mis du temps à retrouver des photos, auxquelles je tenais, et que je croyais avoir égarées. J’ai trié en vain une dizaine de vieilles clés USB, car je me souvenais les avoir déposées sur l’une d’elle. J’ai fouillé également à l’intérieur de disques durs de sauvegarde. Et c’est au fond d’une arborescence de dossiers et de fichiers que j’ai fini par les retrouver, sobrement étiquetées sous l’appellation « maison M ».
M, fut en effet, le dernier occupant de cette demeure, jusqu’à sa disparition en février 2013. Située à cinquante mètres de chez moi, il l’avait habitée seul depuis le décès de son épouse (ma belle-mère) en 1998. C’était une maison de famille, située dans un quartier de jardins. Des générations précédentes l’avaient occupée depuis les années 30, quelques photos en noir et blanc, aux bords dentelés, témoignent de cette époque.
Lorsque M est parti, en tant que voisins et proches, nous nous sommes retrouvés dépositaires de cette maison inoccupée en attendant de la vendre (depuis, hélas, j’ai joué le même rôle pour d’autres parentés).
C’est ainsi que, quatre mois après sa disparition, le 19 juin 2013, un mercredi où je ne travaillais pas, je suis allé photographier la « maison M ». J’ai pris 277 clichés, qui gardent l’empreinte d’un quotidien brutalement interrompu lorsque M avait rejoint l’hôpital. Je tenais à garder en mémoire cette vie, ce qu’elle m’évoquait, à conserver intactes les images, les émotions, l’empreinte des disparus antérieurs – la chambre du fils laissée en l’état depuis 1983 –, les objets, la disposition des pièces et des meubles, tout ce qui avait construit tant de souvenirs. Revenir dans un lieu, aussi chargé d’impressions, est indicible : encore maintenant, je ne peux exprimer ce qui me traverse devant ces clichés. Pourtant, la maison a été vendue à un jeune couple qui y regardent grandir leurs deux enfants depuis une dizaine d’années : les murs emmagasinent une nouvelle mémoire et c’est tant mieux.
A l’époque, pour garder cette trace, j’avais réalisé le même jour un petit film que j’avais posté un mois plus tard sur Feuilles de route (Étonnements du 17/07/2013) sans autre commentaire : déjà l’indicible.
De même, en fouillant dans mes archives pour retrouver mes photos, j’ai retrouvé le début d’un texte écrit à la même époque (exactement six jours avant que j’aille photographier l’endroit) et intitulé MM (Maison meurt – on retrouve « maison M »). J’avais placé en épigraphe la fameuse phrase de Charles Baudelaire : « J’habite pour toujours un bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie secrète ». En fait, le texte que je prévoyais, est quasi-inexistant et ne dépasse pas trois lignes : encore l’indicible, l’inexprimable.
De la même manière, je ne peux toujours pas relater les jours pendant lesquels il a fallu vider la maison pour la mise en vente (un capharnaüm entassé depuis 30 ans). J’en garde un souvenir d’une brutalité inouïe. Un moment reste gravé dans ma mémoire : le meuble à chaussures de l’entrée, sans valeur et désormais sans usage, réduit en planches à coup de talons pour le sortir plus facilement. Mourir, c’est aussi cela : devenir inutile, voué à l’oubli, être balancé : violence indescriptible.
C’est nous qui sommes travaillé par une maladie secrète.
(05/03/2026)

 

Le sport et la littérature ont eu autrefois des rapports mitigés. Il y avait les tenants d’une posture d’écrivain souffreteuse devant « la table de peine » (dixit Bergounioux). Cette caractéristique, plaçant haut sur un piédestal l’écrivain entièrement consacré à son art, n’avait que faire des plaisirs terrestres de l’exercice. La recherche de l’inspiration comptait sur des addictions incompatibles avec une bonne hygiène de vie et il était de bon ton de brocarder les sportifs et de considérer l’exploit physique comme une puérilité inutile.
Je ne sais pas si les choses ont changé. Je connais simplement beaucoup de livres qui abordent le sport. Ceux de Bernard Chambaz sont très éclectiques : la course automobile avec Aryton Senna dans A tombeau ouvert (Notes de lecture du 22/05/2017) ou le football avec le destin tragique du gardien de but Robert Enke dans Plonger (Notes de lecture du 03/07/2018), ou la course à pied avec La petite bibliothèque du coureur (Notes de lecture du 06/02/2017). Lorsque je l’ai rencontré en janvier 2017 dans un salon du livre à Nîmes, je me souviens en avoir longuement discuté avec lui. D’ailleurs, mon journal de course indique que j’avais couru deux fois 12 km le samedi et le dimanche ce week-end là (souvenir des arènes, de la maison carrée, de la tour Magne en haut du parc). Pour rester dans le domaine de la course à pied qui m’intéresse, il y a Courir de Jean Echenoz, sur Zatopek (Notes de lecture du 15/09/2010), mais aussi Petit éloge du running, de Cécile Coulon (Notes de lecture du 05/01/2021), et, bien sûr, la bible de tout écrivain-coureur : Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, d’Haruki Murakami (Notes de lecture du 07/09/2010).
On le voit, écrire sur le sport oscille entre l’essai, la réflexion philosophique ou l’hagiographie d’un sportif célèbre. De la même manière, tout sport balance entre compétition et pratique quotidienne, La recherche de la performance est toujours une question de rigueur d’entrainement : on travaille dur mais on rêve de la médaille. Le métier d’écrire participe de la même veine : on rédige des pages pendant de longues heures mais on espère une reconnaissance, un prix, un succès.
Je n’ai jamais été un compétiteur forcené en course à pied et mes performances sont très modestes. Pareillement pour l’écriture, je suis un écrivain de seconde zone, un « écrivain mineur », comme s’est toujours vanté d’être René Fallet, et cela me convient parfaitement. Donc écrire sur le sport n’est pas pour moi un relai de mes exploits, par ailleurs inexistants, mais plutôt une manière de serrer au plus près la banalité qui préside à toute activité physique, la possibilité de se dépasser dans la répétition des entrainements. Relater une compétition, une échéance de course à laquelle on s’est inscrit, c’est ainsi revoir l’état d’esprit qui préside au moment du départ, tenter d’exprimer les moments où on se dit qu’on est en-deçà ou au-delà de ce qu’on espérait. C’est revivre chaque virage, chaque montée, chaque passage particulier jusqu’au moment où on voit se profiler l’arche gonflable de l’arrivée (ce que j’ai essayé de faire en Étonnements cette semaine). Ce sont des instantanés, qui, mis bout à bout, forment un récit monomaniaque, épique, inutile et démuni, à la manière de Don Quichotte combattant des moulins à vent.
Ainsi, si je devais écrire un récit sur le sport, ce ne pourrait être que sur mon insignifiante expérience du footing, jogging, running, course à pied, une sorte d’essai peut-être, un faible témoignage ou plutôt une déposition, un procès-verbal, un rapport neutre, de la même manière qu’Arthur Rimbaud, retiré des affaires (affres ?) de la poésie, avait écrit le sien sur l’Ogadine pour le compte de la Société de Géographie. Non que je n’aie rien à dire, peut-être trop d’ailleurs si j’en crois les 2100 séances d’entrainements ou de compétition que j’ai soigneusement notées depuis 2009. Les quelques commentaires sibyllins sur chacune d’elle charpentent déjà l’histoire, le roman, la fable, l’intrigue, l’allégorie, la saga, l’odyssée :
« couru au feeling, jambes lourdes (couché à 2h du mat). Temps doux, 18°. Beatles 
- 10/10/2010 »
« couru le long du canal à 14h en pleine digestion de pates à la bolognaise… Temps gris un peu de vent, 9°
- 06/12/2015 »
« Première participation au Trail des Lumières : le 20 km en fait plus de 22 ! 400m de dénivelé, terrain gras, côtes parfois raides, lampe frontale trop juste la nuit -
14/10/2017 ».
« Me voilà finisher au Marathon du Der ! Grosse chaleur orageuse de 29°. Abandon des 2 favoris, c'est dire les conditions
10/06/2018 »
(20/02/2025)

 

J’ai vu récemment un reportage sur Joyce Carol Oates. On la voit écrire de l’extérieur face à la fenêtre de son bureau à différents moments de la journée. Son visage est éclairé par l’écran et montre sa concentration. Ainsi, on a l’impression de l’épier en la voyant de l’extérieur. On voit sa maison, la porte d’entrée, une partie du toit, un salon au rez-de-chaussée, et les trois fenêtres juste au-dessus. C’est à travers celle du milieu qu’elle fait face au dehors.
Le même jour, j’ai lu une interview de Russel Banks (décédé en 2023 et qui était d’ailleurs un des meilleurs amis de Joyce Carol Oates). Il dit exactement le contraire : il tourne le dos à la vue incroyable des montagnes avoisinantes et affirme : « Surtout pas de distraction. Si je regardais par la fenêtre je me mettrais aussitôt à rêver. »
Evidement, je me suis posé la question à mon sujet, et grande surprise : j’ai réalisé que j’avais adopté les deux attitudes. Dans le bureau de ma maison, j’ai la lumière dans mon dos comme Russel Banks, tandis que dans mon appartement près de Paris, je m’installe face au bow-window de la pièce principale, comme J.C. Oates.
Il y a toutefois un point commun à mes deux lieux d’écriture, l’aisance que je ressens à m’y installer, comme si l’écriture en devait être facilitée, comme si, pour l’un et l’autre, ce ne pouvait être que le seul endroit possible dans la maison ou l’appartement. J’ai l’impression qu’ainsi posé, installé, les vieilles peurs, les inévitables réticences à me mettre au boulot, à écrire (ce que d’aucuns nomment l’angoisse de la page blanche qui, à mon sens, est plutôt la crainte de pages grises et insipides) existent moins, d’une certaine façon sont combattues par le rituel qui précède l’écriture: s’asseoir toujours au même endroit, ouvrir l’ordinateur, l’allumer, se plonger dans les pixels…
A bien y réfléchir, ce n’est pas tant la question d’être face ou pas à la fenêtre qui m’importe, mais plutôt la manière dont « je me vois » dans la maison ou l’appartement.
Par exemple, j’ai besoin de sentir la maison ouverte devant moi au-delà du bureau Louis XVI en merisier acquis il y a un quart de siècle, de voir les portes, le couloir, de deviner les pièces, l’étage, les garages, toute cette présence domestique pour pouvoir écrire. Peut-être que cela vient du fait que mon écriture (et j’ai sur le coin de mon bureau, à trente centimètre de là où précisément j’écris, la pile de mes dix-sept livres écrits en vingt-cinq ans) a toujours été étroitement mêlée à « la vie matérielle » (pour plagier Marguerite Duras), c’est-à-dire que je sais qu’il me faudra laisser mes mots suspendus pour mettre une lessive, préparer un repas, autrefois m’occuper de mes enfants…etc.
La fenêtre dans mon dos me semble positionnée naturellement. Elle donne sur le jardin, la rue. D’une manière générale, je n’aime pas que les volets soient fermés, j’aime sentir la possibilité de regarder au dehors, de sortir, de sentir la maison (que j’occupe depuis 35 ans) enchâssée dans la ville, faisant corps avec, me rendant disponible pour mes amis, ma famille, les connaissances, les voisins.
Dans l’appartement, la question s’est posée différemment. Mais d’un bloc : en emménageant dans ce quatrième étage, dont un superbe bow-window surplombait la petite cour arborée qui mène à la rue, nous nous sommes sentis comme dans la cabine d’un bateau. Dès lors, il était naturel de s’installer devant cette large ouverture, comme un capitaine regardant l’horizon (limité toutefois à l’immeuble de l’autre côté de l’avenue). La grande table carrelée de nos jeunes années y a trouvé sa place (j’y tiens beaucoup : je l’ai fabriquée avec mon jeune beau-frère en 1982). Désormais, j’installe systématiquement mon ordinateur portable face à la fenêtre et j’embarque comme un matelot sur la mer de l’écriture.
J’ai souvent remarqué que j’écrivais dans cet appartement avec facilité, les mots viennent aisément. Mais en revanche, dans cet appartement, ma position tournée vers l’extérieur est plus logique que celle tournée vers l’intérieur de ma maison. Ici, c’est plus un lieu occasionnel, dévolu à des rendez-vous parisiens, expos, concerts, visites, activités éditoriales, rencontres littéraires, bref, des activités en-dehors. La porte d’entrée est dans mon dos, il me suffit de l’ouvrir, de prendre l’ascenseur et de rejoindre l’aventure de la capitale. Ainsi, la vie se passe ailleurs, même s’il m’arrive (de plus en plus souvent) de rester dans ce havre de paix pour y écrire de façon monacale.
Ecrire, donc : je réalise que ce qui semble le fruit du hasard, ou de la disposition initiale de la pièce destinée à recevoir les mots, n’est pas si simpliste que cela. C’est la vie, l’histoire, ce qui nous a conduit ici qui nous guide et qui nous fait un jour nous installer et ouvrir l’ordinateur devant ou face à la fenêtre.
(10/02/2026)

 

J’ai déjà évoqué cette parenthèse qui a englobé le premier jet de Martin Martin, ma toute première tentative d’écrire un roman, et la reprise de ce texte afin de le terminer dix ans plus tard (note d’écriture du 01/02/2012).
J’ai l’habitude de raconter (de fanfaronner) sur cette injonction qui m’a obligé à terminer Martin Martin dix ans plus tard. Ainsi, je plastronne sur la révélation que j’avais eu, à l’époque, qu’un livre, réalisé à chaque décennie, ne me permettait pas d’envisager une carrière d’auteur. Il est vrai que les années suivantes, l’obsession d’une rapidité d’écriture obligatoire a ainsi lancé la machine.
Pour autant, entre ces deux Martin, il y a eu ces années vides (ou presque) de toute écriture. Je ne pense pas avoir déjà raconté cette vacuité. L’épisode de la balle de Souchon (voir en étonnements) m’a replongé en fait à l’intérieur de ces années. Sans doute que ce temps sans stylo était-il compensé par d’autres activités. Peut-être faut-il que je procède à la manière d’un CV pour retracer cette période, en faire l’inventaire et la comprendre.
- Juillet 1978 (mon relevé de carrière me fait commencer ma carrière professionnelle précisément le mardi 18 juillet – quatorze jours plus tard je fête mes 20 ans) à l’automne de cette même année, je suis à Toulouse, je me destine aux métiers des PTT, spécialité « bureaux mixtes » suite à un concours passé au printemps de la même année. J’achète un cahier et je rédige 45 pages de Martin Martin.
- Novembre 1978 à avril 1979 : je suis affecté en région parisienne dans le 93 à Villepinte. Je débarque dans un foyer ou mon colocataire trafique dur. Je me barre au bout d’une semaine et j’atterris dans une maisonnette où je vis comme un ermite. Martin Martin reste en plan, mais je découvre René Fallet pendant ce temps-là. Je dévore les livres, Barjavel également. Viendront Cendrars, Genevoix plus tard.
- Avril 1979 à mars 1980 : service militaire. Amiens dans l’infanterie, puis dans l’Otan à côté de Châlons-en-Champagne où j’exerce le seul métier où l’on s’échine vraiment à l’armée : barman. Pas le temps d’écrire, bien sûr. Pendant une perm, je rencontre une fille qui devient ma marraine de guerre. J’écris des lettres, c’est bien suffisant.
- Avril 1980 à juillet 1981 : retour à la vie civile, je reviens dans le 93 à Sevran. J’habite chez une vieille dame qui me loue une pièce dans le garage à côté de la chaudière où vit son chien qui pue. Je renoue avec des copains-copines, j’ai retrouvé ma marraine de guerre, la vie est belle, j’ai une Simca 1000, je cours les bals de province, les virées à droite à gauche : pas le temps d’écrire.
- Juillet 1981 : je suis muté dans la ville qui m’accueille toujours. Grande décision : je coupe ma moustache. Je pars en vacances avec un étudiant qui bosse en été à la poste. Il me présente sa cousine : coup de foudre. Pourquoi écrire ?
- Je suis amoureux, la tête sur un nuage mais les pieds bien par terre. Je fais connaissance avec sa famille. Elle a un petit frère, je n’en ai jamais eu, c’est super. Je fais tout pour que mon étudiante ne manque de rien. Je lui achète des livres dont je ne comprends pas les titres : Manuel d’hématologie, Guide de l’examen clinique, Précis de thérapeutique. Par mimétisme, pendant qu’elle révise, je prépare un concours administratif de niveau supérieur. Je n’ai plus le temps d’écrire. Et puis son petit frère s’en va vers les étoiles, les voiles : je n’ai plus le goût d’écrire.
- Janvier 1985 : j’ai réussi mon concours (sur les deux cents acceptés, je termine 19ème, je suis plutôt fier). Grand saut donc vers les télécommunications. Un an plus tard, je reviens dans ma ville et je deviens chef au Central téléphonique. J’apprends le métier, on fait des projets, logement, mariage, enfants, ne pas oublier sa thèse à passer. Franchement, est-ce que j’ai le temps d’écrire ?
- Mars 1988 : les projets se sont concrétisés. Je suis un papa tout frais. Nous avons aussi un ordinateur tout neuf pour rédiger sa thèse. Nous nous relayons au traitement de texte, sa mère et moi. Elle la passe en juin, brillamment, avec notre fille sur les genoux.
- Juillet 1988 : je retrouve le cahier initial de Martin Martin. Tiens ? Et si je le recopiais à l’ordinateur ? Et si je le continuais ?
(30/01/2025)


2025 a vu la parution de Père patrie. Ça m’a soulagé de renouer ainsi avec la publication et avec ma maison d’édition. Fayard était dans la tourmente depuis plusieurs mois et il a fallu attendre que cela se tasse. Grand plaisir donc à retrouver les personnes que je côtoie depuis plus de vingt ans pour certaines. Grand plaisir également à retrouver le fonctionnement efficace de « la librairie Arthème Fayard » qui existe depuis 168 ans.
Concernant Père patrie, cependant, les changements récents et la mainmise de Bolloré m’ont embarqué vers des médias auxquels je n’adhère pas et quelques gesticulations littéraires m’ont laissé pantois (le prix Edgar Faure). A part cela, il ne s’est pas passé grand-chose, aucune participation à un quelconque salon d’automne et les quelques rendez-vous autour du livre sont surtout dus à mes relations, comme la rencontre prévue vendredi 20 mars prochain, à la médiathèque Jean Ferrat d’Argelès-sur-Mer.
Ceci dit, d’une manière générale, le ressenti des lecteurs autour de Père patrie est plutôt bon. J’ai déjà émis l’hypothèse d’une suite, quelques amis l’attendent, mais plus que cette injonction, c’est l’idée de continuer à faire vivre les personnages (que je laisse en plan brutalement dans Père patrie) qui m’a taraudé. J’ai déjà écrit mollement quelques pages. Je connais la trame de l’histoire que je pourrais écrire, J’ai même le titre, l’épigraphe. Tout cela, je l’ai lentement retourné dans ma tête, ça me poursuit parfois la nuit ou dans mes rêveries. C’est plutôt bon signe.
La suite donc, pourrait (devrait) être écrite plus gaillardement. Il faudrait que je m’y attelle plus sérieusement et plus régulièrement surtout. Il faut désormais que j’élimine les dernières réticences, notamment celles liées à la réception de Père patrie, qui somme toute, s’est bien passée et qui est derrière moi maintenant. Il faut surtout que je bâtisse une suite que je puisse justifier par rapport au roman qu’elle continuera en quelque sorte. Je m’y attelle, mais c’est une affaire plus complexe que je ne l’avais pensé au départ. D’abord, il y a l’idée qu’une suite constitue un roman du roman précédent, une mise en abyme de la fiction, en quelque sorte, et, quand comme moi on a été baigné dans les injonctions du Nouveau roman, ce pas supplémentaire vers une « fiction augmentée » n’est pas naturel (j’envie Pierre Lemaître, passé maître dans l’art de créer de véritable sagas). Mais l’enjeu en vaut la peine et je me range désormais sans fausse honte dans la catégorie des romanciers.
Il y a aussi dans la perspective 2026 un évènement littéraire qui devrait aboutir, qui ne me concerne nullement, mais dont la fierté que j’éprouve à l’avoir induit, me pousse moi-aussi à créer et à écrire. Espérons que cet aiguillon, ainsi que toutes les réserves qui sont en train de se lever, contribueront à me faire rejoindre ma table de travail plus volontiers et plus fréquemment les prochains mois.
(16/01/2025)


L’année 2025 a été dense côté rencontres, ateliers et animations diverses : 31 interventions recensées dans l’agenda, plusieurs chaque mois, sauf en août. Mais ce n’est pas la parution de Père patrie chez Fayard pour la rentrée de septembre qui aura monopolisé les programmations. Ma vie littéraire se situe désormais ailleurs.
Je termine ainsi l’année avec trois rendez-vous en décembre, une rencontre avec Ismaël Keita dans un supermarché Leclerc, la restitution du Festival de l’écrit pour le département de la Meuse et ma participation dans un lycée troyen pour une « nuit de l’écriture ». Interventions provinciales donc, au plus près des gens, pas forcément avec de grands lecteurs, ce qui n’exclut pas la richesse de ses rencontres.
Les clients du supermarché qui déambulent dans la préparation des fêtes ce samedi 6 décembre sont ainsi surpris de remarquer au rayon livres deux auteurs, Ismaël Keita et moi, annoncés à grand renfort d’affiches. Le supermarché à bien fait les choses et Ismaël, qui rencontre un phénoménal succès local (voir en Notes d’écriture du 21/11/2025), a déjà quasiment épuisé sa réserve de livres avant même ce rendez-vous. Pour ma part, je propose Père patrie (qui sera la deuxième présentation dans ma ville avec celle de septembre à la librairie Larcelet). Même si les clients ont en tête l’achat des chocolats de Noël, il est bon toutefois que la littérature soit présente et les quelques livres que j’ai dédicacés et déposés au fond des caddies ont rempli leur office.
Dix jours plus tard, c’est dans la Meuse, à Verdun, que se déroule la cinquième et dernière séance de la restitution du Festival de l’écrit, une par département qui participe à cette grandiose entreprise. Comme pour les autres rencontres, le public est venu nombreux et, avant la rencontre plénière et la remise des prix du festival l’après-midi (avec la participation désormais actée de Céline et Vincent Bardin qui mettent en musique et en voix les lectures des textes lauréats), j’ai animé deux mini-séances d’ateliers d’écriture le matin, avec une dizaine de personnes à chaque fois. C’est toujours un grand moment d’improvisation (ce qui n'est pas pour me déplaire : la littérature en ressort toujours grandie dans ces contraintes) et cette dernière séance n’a pas échappé à la règle : une petite salle m’était réservée, avec onze chaises, pas une de plus, et aucune table, excepté un bureau qui, je suppose, était pour moi. Heureusement, il y avait un tableau. L‘improvisation s’est naturellement tournée vers la construction collective d’un poème de fin d’année. Pour cela, j’ai honteusement pillé dans les incipits qui m’avaient été proposés pour la Nuit de l’écriture.
Car celle-ci a eu lieu le lendemain soir à Troyes. L’obscurité tombant vite en hiver, c’est à partir de 18 heures que nous avons accueilli avec Marie, la professeure de français, une dizaines d’élèves au CDI du lycée Chrestien de Troyes. J’avais participé, toujours avec Marie, deux ans auparavant à une « nuit » similaire (note d’Étonnements du 08/12/2023). L’organisation et mon rôle étaient les mêmes. Après une brève présentation du métier d’écrivain, j’ai aidé les lycéens à construire le début d’une petite nouvelle, dont la première phrase était l’incipit d’un roman en lien avec la fin de l’année.
Nous avions ainsi quatre exemples : « C’était un froid affreux ; il neigeait et la nuit commençait à se faire. Le dernier soir de l’année, la veille du jour de l’An. », Hans Christian Andersen – La Petite Fille aux allumettes ; « On était en pleine nuit. Il était environ deux heures du matin. Il y avait dans la cour une seule petite fenêtre éclairée, et c'était celle de la cuisine... », Victor Hugo – Les Misérables (Partie 2, Livre 5, Chapitre 1 : La petite Cosette) ; « Noël ne sera pas Noël sans cadeaux”, grogna Jo, les mains dans ses poches. », Louisa May Alcott – Les Quatre Filles du docteur March ; « Le Réveillon ! le Réveillon ! Ah ! mais non, je ne réveillonnerai pas !», Maupassant – Nuit de Noël.
Chaque élève a ainsi choisi la phrase qui l’inspirait le plus et nous avons ensuite gravité d’un participant à l’autre pour aider à faire émerger les idées. Belle expérience une fois de plus. J’ai même offert l’un de mes livres, Yougoslave, à une lycéenne pour son grand-père, originaire de Croatie.
Ainsi se termine les rencontres 2025 avec comme point commun entre toutes, celui d’avoir côtoyé des personnes de tous âges, de toutes conditions et de toutes origines, bref une humanité belle, simple et réelle, avec des livres comme prétextes. Encore faut-il comme préalable à ces rencontres que la littérature si intimidante pour tous, consente à descendre du piédestal où nous l’avons abusivement hissée.
(09/01/2026)