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Notes d'écriture 2014

 

Ciel, mon collègue est écrivain ! C’est le titre d’un reportage de David Caviglioli dans L’Obs de cette semaine. J’y figure et, parmi d’autres (Céline Curiol, Léila Slimani, Alexis Jenni et Boualem Sansal). Je me suis prêté au jeu de l’interview, et tout ce qui y figure est vrai : la période « difficile » de l’écriture de Retour aux mots sauvages, en pleine crise de mon entreprise, les réactions, etc. Comment est-on perçu par ses collègues et sa hiérarchie lorsqu’on a un métier hors l’écriture, c’était le thème de cette enquête. J’ai envie de la compléter parce qu’elle met surtout l’accent sur des vérités usuelles, la difficulté d’écrire avec une autre activité, le regard des autres et de ses collègues, l’implication au travail. Et que dans cette comparaison, l’écrivain est toujours en état d’infériorité.  David Caviglioli termine son article par cette assertion : L’écrivain est un fantôme. Les fantômes sont mal vus sur le lieu de travail. Ça laisse entendre que l’écrivain qui bosse ailleurs serait peu assidu. Je n’ai pas cette impression : je travaille à temps plein, j’ai les mêmes objectifs que mes autres collègues et mon responsable sait reconnaître mon sérieux. D’autre part, à l’époque de la parution d’un livre, je prends soin à privilégier mon activité professionnelle en premier, quitte à refuser certaines sollicitations. Alexis Jenni, prof  dans un lycée, ne dit pas autre chose. Cette enquête sous-entend les poncifs habituels : l’écrivain n’aspire qu’à un seul but, celui de gagner suffisamment d’argent pour se consacrer à l’écriture. Cet imaginaire collectif hérité des gagnants du Loto est loin d’être une vérité universelle. On peut aussi rester dans un travail parce qu’on l’aime tout simplement, on y est utile, on a des collègues formidables, on s’y sent bien. Cela participe à notre équilibre. C’est doublement difficile pour moi à expliquer, d’autant plus que j’ai écrit des livres concernant le travail   et où on m’a reproché une certaine noirceur. Pour autant, parce que c’est la vérité, j’ai envie d’écrire un livre résolument optimiste sur le travail : mes moments de bonheurs et ceux que j’entrevois chez mes collègues sont mille fois plus nombreux que les instants difficiles. Il faudra bien arriver un jour à en rendre compte. Le regard que l’on pose sur l’écrivain qui travaille est toujours biaisé : d’un côté, on le soupçonne d’une productivité modeste puisqu’il écrit, mais d’un autre – le comble ! – on lui prête également une implication réduite dans le monde des lettres puisqu’il travaille. Ce réflexe me parait typiquement français, vieil héritage des hommes et femmes de lettres rentiers - de vrais écrivains, eux… De l’autre côté, les études passées ont entériné l’idée d’une « littérature fatiguée » à propos des travailleurs qui se sont risqués à l’écriture comme l’indiquait Michel Ragon, dans son Anthologie de la littérature prolétarienne. Simone de Beauvoir disait que l’écriture pour elle n’était pas un métier, mais une passion et une nécessité. Pour moi, c’est aussi un métier au sens de la participation collective à la réalisation d’un livre : d’accord l’auteur existe, est le point de départ, mais toute la chaine du livre y est imbriquée, ça fabrique une économie, des gens en vivent. En cela, notre vieille définition égoïste du métier prend un coup dans l’aile. Un métier, une activité humaine, c’est d’abord participer à un édifice collectif. En cela aussi, notre vieille définition égoïste de l’écrivain génial retranché dans sa tour d’ivoire et consacré à son œuvre est également fausse : comment construire une littérature nouvelle sans être étroitement mêlé au monde autour de soi ?
(15/12/2014)

 

« Un défaut des journaux intimes et des autobiographies c’est que d’ordinaire, « ce qui va sans dire » n’est pas dit et qu’on manque l’essentiel. J’y tombe, moi aussi. Dans Les Mandarins j’ai échoué à montrer combien le travail de mes héros comptait pour eux ; j’espérais ici parler mieux du mien : je me leurrais. Le travail ne se laisse guère décrire : on le fait c’est tout. Du coup, il tient dans ce livre peu de place alors que dans ma vie il en occupe tant : elle s’organise tout entière autour. J’y insiste parce que le public se rend à peu près compte du temps et des soins qu’exige un essai ; mais, dans sa majorité, il s’imagine qu’un roman ou des souvenirs, ça s’écrit au courant de la plume. « Ce n’est pas bien malin, j’en aurais fait autant » ont dit des jeunes femmes après avoir lu Les mémoires d’une jeune fille rangée : ce n’est pas un hasard si elles ne l’ont pas fait. A une ou deux exceptions près, tous les écrivains que je connais peinent énormément : je suis comme eux. Et contrairement à ce qu’on suppose, roman et autobiographie m’absorbent beaucoup plus qu’un essai ; ils me donnent aussi plus de joies. J’y pense longtemps à l’avance. J’ai rêvé aux personnages des Mandarins jusqu’à croire à leur existence. Pour mes mémoires, je me suis familiarisée avec mon passé en relisant des lettres, de vieux livres, des journaux intimes, des quotidiens. Quand je me sens prête, j’écris d’affilée trois ou quatre cents pages. C’est un labeur pénible : il exige une intense concentration, et le fatras que j’accumule me dégoûte. Au bout d’un mois ou deux, je suis trop écœurée pour poursuivre. Je repars à zéro. Malgré les matériaux dont je dispose, la feuille de nouveau est blanche et j’hésite à plonger. En général, je commence mal, par impatience ; je voudrais tout dire d’un coup : mon récit est pâteux, désordonné et décharné. Peu à peu, je me résigne à prendre mon temps. Vient l’instant où je trouve la distance, le ton, le rythme qui me satisfont ; je démarre pour de bon. M’aidant de mon brouillon, je rédige à grands traits un chapitre. Je reprends la première page et arrivée en bas, je la refais phrase par phrase ; ensuite je corrige chaque phrase d’après l’ensemble de la page, chaque page d’après le chapitre entier ; plus tard, chaque chapitre, chaque page, chaque phrase d’après la totalité du livre. Les peintres, disait Baudelaire, vont de l’esquisse à l’œuvre achevée en peignant à chaque stade le tableau complet ; c’est ce que j’essaie de faire. Aussi chacun de mes ouvrages me demande-t-il de deux à trois ans – quatre pour Les Mandarins – pendant lesquels je passe six à sept heures par jour devant ma table.
On se fait souvent de la littérature une idée plus romantique ; Mais elle m’impose cette discipline justement  parce qu’elle est autre chose qu’un métier : une passion, ou, disons, une manie ; au réveil, une anxiété ou un appétit m’oblige à prendre tout de suite mon stylo ; je n’obéis à une consigne abstraite que dans les sombres périodes où je doute de tout : alors la consigne peut même craquer. Mais, sauf en voyage, ou quand il se passe des évènements extraordinaires, une journée où je n’écris pas a un goût de cendres. »
Simone de Beauvoir, La force des choses.
(09/12/2014)

 

- "Faux nègres" est votre dixième roman, et le plus ambitieux. Qu'est-ce qui vous a poussé à relever ce défi d'une histoire totale qui s'inscrit dans l'Histoire et la géographie ?
L’idée de partir d’une anecdote politique m’a paru romanesque dans le sens où les romans ne répondent pas aux questions et laissent l’imaginaire s’installer. Et justement, pourquoi votons-nous pour tel ou tel parti, n’induit souvent que des réponses diffuses ou partielles. La tentation était grande d’écrire une histoire de « mœurs de province » comme l’avait inscrit Flaubert en sous-titre à Madame Bovary. Pour autant, c’est bien la société moderne qui me fascine, je me sens pleinement dans mon époque, j’ai voix au chapitre dans la société civile.
Dès le départ, l’enjeu d’un livre racontant mon époque, mais l’inscrivant dans une histoire plus globale m’a paru incontournable. Mais c’est avant tout un roman avec une intrigue, des rebondissements, une chute.
- Avez-vous enquêté sur place, dans ce village qui a voté à 70 % pour l'extrême droite, comme votre journaliste ?
J’avais déjà commencé le roman depuis plusieurs mois lorsque le hasard m’a fait participer à la rédaction d’un grand quotidien en tant qu’invité. J’ai proposé un reportage dans ce village. Ça a été un moment étonnant : je me sentais dans la peau de Pierre, le journaliste de Faux nègres. Bien sûr, cette expérience a influencé la suite de mon roman, mais surtout pas d’une manière partisane, au contraire, dans la volonté d’une plus grande compréhension.
- Le discours que vous citez est-il celui qui a été prononcé ?
Non, mais c’est un discours reconstitué à partir des mots-clés les plus utilisés, repérés sur un site d’extrême droite. La politique est un jeu de langue destiné à ramener des voix et l’élaboration d’un tel discours qui manie l’adhésion collective me paraît plausible. Il est du rôle d’un écrivain, me semble-t-il, de démonter (démontrer) les artifices du langage.
- Pierre revient un peu comme un Persan dans une France qui lui échappe et qu'il juge étrange, lui qui vient de l'étranger où il a été si souvent bien accueilli. Avez-vous eu aussi cette impression ?
Oui, chaque fois que je reviens de l’étranger, j’ai du mal à me réhabituer à la si grande prévisibilité de notre pays : les gens, les gestes, les attitudes, les opinions, le langage, les médias, tout me semble convenu, sans surprise, dans un pessimisme ambiant. Ce qui me choque aussi profondément, ce sont ceux qui n’ont jamais quitté leur coin et qui se permettent de donner un avis péremptoire sur les pays du Moyen-Orient que j’ai visités, à l’instar de Pierre.
- Les initiales de Faux nègres sont celles d'un parti dont vous ne donnez pas le nom. Pourquoi ?
L’attrait du jeu, bien sûr ! Et les sens multiples du mot nègre, décrié dans le langage actuel mais qu’on continue à utiliser en littérature, par exemple. Faux nègres est une expression de Rimbaud dans Une saison en enfer. En même temps, je me suis refusé à faire figurer le nom du parti en clair dans le roman. Ce nom n’est pas important : c’est un peu comme la marque d’un camembert. L’important, ce sont les idées véhiculées par ce parti, issu de l’extrême droite et qu’on peut replacer dans un contexte historique qui remonte… jusqu’à l’époque de Rimbaud : la boucle est bouclée.
- Quel rôle assignez-vous à Rimbaud dans ce roman ?
Un rôle de témoin de cette III° république qui a vu se façonner cette province qui perdure encore avec ses mairies et ses écoles. En même temps que Jules Ferry et le général Boulanger, les prémices d’une extrême droite basée sur la colonisation, l’antiparlementarisme, se sont instaurées. Et on retrouve Rimbaud, bien dans son époque, en quelque sorte colon dans un comptoir établi au Yémen pour le profit d’européens. Pour autant, il ne perd pas son âme et, pour le petit villageois ardennais d’Une saison en enfer qu’il fût, l’ouverture à la littérature et à toutes les cultures, les plus exotiques soient-elles, demeure un exemple à suivre. C’est en cela qu’il reste, et pour longtemps encore, un grand poète indémodable.
Reprise d'une interview de Michel Vagner pour Faux nègres et destinée au Livre sur la place en septembre dernier.
(26/11/2014)

 

Déjà un mois sans mise à jour. Et pourtant les choses avancent, plutôt vite d’ailleurs. Projets, rencontres, écritures… Ne cesse de s’éloigner par ailleurs Faux nègres, et j’avais déjà évoqué dans cette même rubrique combien la parution de ce livre m’avait semblé se terminer bien vite. Non pas qu’il soit passé inaperçu et c’est plutôt le contraire d’ailleurs. Des articles continuent à paraître (voir en rubrique Presse/médias), je concours à des prix, sans succès, et cela me laisse indifférent, comme si je voulais que s’estompe ce livre qui m’a tenu tout de même pendant 18 mois, et qui n’a pas été facile à écrire. Aucune forfanterie dans mes propos, juste un étonnement : je demeure très fier de ce roman que j’estime juste et réussi, mais il me semble que c’est le destin de ce livre, le dixième, de disparaître de l’actualité sans que je ne m’en offusque. De la même manière, combien j’ai vécu de manière sereine la vie de sa parution. Mais projets, rencontres, écritures qui s’avancent… J’ai commencé un texte nouveau, repris un autre qui date de quelques années, élaboré un troisième en duo avec un peintre, sans compter ce Retour du loup auquel j’ai contribué (voir mise à jour précédente). Pas étonnant que Faux nègres s’éloigne, la vie s’épaissit. Projets donc, et rencontres : l’agenda se remplit de nouvelles dates, littéraires, voyageuses, amicales, sportives, la course à pied toujours, le travail encore et j’y adjoins mon arlésienne de thèse: ça s’imbrique, la vie ressemble à un Lego. En brique de base, cette nouvelle écriture qui m’emplit d’aise comme à chaque fois que je reprends le clavier, savoir écrire à nouveau, empiler les mots, bâtir un château, un paysage. A chaque fois c’est entrer dans une nouvelle période, abandonner des mondes anciens, vivre et se sentir heureux.
(19/11/2014)

 

A l’occasion de la parution du livre collectif Le retour du loup (voir en Notes de lecture), comme les autres auteurs, j’ai écrit une nouvelle d’une vingtaine de pages, intitulée Histoire de Lou. Lou est une petite fille, née au tout début des années quatre-vingt-dix, et sa naissance correspond à l’arrivée des loups en France à la même époque. C’est bien sûr l’occasion pour moi de dépeindre en parallèle notre univers et celui des loups, notre histoire émaillée des drames récents, guerres du Golfe, de l’ex-Yougoslavie, Onze septembre… avec celui plus secret de la prolifération des loups avant que la ire médiatique ne s’en empare. Et pourtant combien se rejoignent les causes produites par l’homme et les effets constatés sur les loups : la désertification rurale, la protection des espèces animales, la concentration d’un espace que nous tentons d’organiser à outrance, a paradoxalement permis au loup de se glisser, « entre chien et loup » et à notre insu, dans un univers que nous croyions parfaitement maitriser. Nos peurs actuelles, la déchéance économique, la crainte de l’étranger, d’un inconnu incontrôlable s’est renforcée lorsque la présence des loups a été attestée. Un siècle de disparition et nos frayeurs sont intactes. En même temps, nous reconnaissons en nous cette sorte d’exaltation étrange : enfin, quelque chose de sauvage, qui ne dépend pas de nous se manifeste, un autre « possible » en quelque sorte. C’est aussi le sujet global de Bestiaire domestique,  paru en 2009. C’est aussi une part non négligeable de Faux nègres où le retour des loups est mis à contribution dans la deuxième moitié du livre. En effet, la commune de Brachay, qui m’a inspiré le « village d’ici » romanesque, est situé dans la zone où le loup a été vu l’année passée. Peu de critiques où de journalistes ont fait allusion à ces passages. C’est aussi pourquoi cette Histoire de Lou vient à point nommé pour doubler la question lancinante de mon livre : Pourquoi les gens d’ici votent à l’extrême droite ? Pourquoi avons-nous toujours peur des loups ?
(22/10/2014)

 

« Tout homme parle. La parole est sans doute de nature génétique. Pas de groupe humain qui ne possède une langue. Il se peut que l’air atmosphérique retentisse depuis un bon million d’années des harmoniques du langage articulé. En tout état de cause, voici soixante mille ans que la race de Cro-Magnon s’est avancée sur la scène du monde, que des êtres pareils à nous sous le double rapport physique et cérébral circulent à la surface de la terre. Ils se sont contentés de parler pendant la plus partie de cette histoire – c’est la préhistoire. L’écriture apparaît vers le troisième millénaire avant notre ère. Les premiers scribes sont des intellectuels subalternes qui consignent entrées et sorties de denrées dans les réserves du temple et du palais des cités-empires de la Mésopotamie.
Cette mutation du mode de communication a révolutionné notre rapport au monde et à nous-mêmes. Il l’objective. Il en révèle les attendus, les profondeurs étagées, les possibilités latentes. Il induit une posture existentielle nouvelle, critique, inquisitrice, dissidente, dangereuse. Celui qui lit ou qui écrit fait abstraction du contexte matériel, social, familial pour s’absorber dans l’espace sui generis, délocalisé, détemporalisé, tout mental qu’il échafaude au moyen de caractères portés sur le papier. Il fait sécession, se soustrait au commerce des vivants pour entrer dans une demeure de sens toute à lui. Je reste frappé, dans le RER et le Métro, du spectacle que m’offrent, aux heures de pointe, tant de gens assis et debout – et j’en suis-, cramponné, d’une main, à une tige d’acier chromé, de l’autre, un livre, absentés à la foule qui les environne et les presse, au bruit, aux secousses du wagon, au monde sensible, à la réalité empirique.
L’écrit est cet outil, cette arme qui permet d’affronter avec succès nos plus anciens ennemis, l’oubli, l’imprécision, l’étranger que nous sommes à nous-même aussi longtemps qu’on n’y a pas fait réflexion, la plume à la main, les êtres successifs, différents, que nous avons été, au fil des ans, et qu’on peut rassembler dans l’espace compris entre deux plats de couverture. Il serait surprenant que s’avancer dans ces zones inféodées, depuis l’origine, à l’ombre et au mystère, n’exige pas un lourd péage, de perplexité grande, d’anxiété, de douleur. En cela la fréquentation quotidienne des collégiens, l’ennui des copies, les fadeurs de l’enseignement m’ont été salutaires.
Nous expions la faute originelle, le péché scriptural. Les vingt-six caractères que nous avons acquis, à six ans, au cours préparatoire, nous ont ouvert à une dimension, autrement inconcevable, de notre être et du monde, dont l’exploration à un prix. On peut, par bonheur, la quitter pour retrouver la communauté parlante et le monde rieur, respirer un instant, avant d’y retourner. »
Exister par deux fois
, de Pierre Bergounioux, p. 189 à 191 : entretien avec Gilbert Moreaux en 2010.
(15/10/2014)

 

La fin de la rentrée. Pas vraiment la  fin, mais ce qu’on nomme rentrée (des classes, littéraire, politique…etc.) commence à décliner. Déjà les vacances de la Toussaint se montrent au loin, on sait bien que ce sera ensuite la grande glissade vers les fêtes de fin d’année. Tout va très vite. Un mois après la parution de Faux nègres, on peut presque dresser le constat d’une rentrée. Les sollicitations (nombreuses) se sont groupées rapidement : 3 salons en 3 semaines et des allers retours vers la capitale. Les articles de journaux se sont empilés, le livre a été remarqué de suite et plutôt bien compris, tant mieux. C’est probablement ce qui m’aurait le plus peiné. Non pas qu’il soit compris de travers, il y a toujours un risque, mais qu’il indiffère, qu’il passe à la trappe. Je m’aperçois maintenant que j’attendais beaucoup de ce livre, l’impression d’y avoir mis beaucoup de mes tripes d’écrivain dedans. Le fait nouveau, ce sont les médias audio et télé : pas moins de huit rendez-vous audiovisuels, la plupart à Paris et qu’il a fallu caler parfois au dernier moment. Œil glauque d’une caméra automatique dans un duplex à France 3, tandis qu’on reste figé devant, maquillé comme un mort vivant. Enregistrement automatique à France culture, découvert après coup, et s’apercevoir que je passe mon temps à boire de l’eau par peur panique d’une extinction de voix ; la joie aussi de parler de mes voyages pour France Inter : les expériences sont diverses, jusqu’à ces 3 minutes expédiées d’un seul trait pour France Info pour résumer mon livre de 422 pages. Sinon, en comparaison avec la sortie d’Ils désertent, les retombées médiatiques sont aussi importantes à même date. Bien entendu, la nomination au Goncourt pour ID, comme pour RMS en 2010, avait prolongé cette rentrée avec les rencontres dévolues au Goncourt des lycéens. Cette année, la rapidité de cette rentrée, les interactions avec mon travail (un de mes collègues s’est cassé la clavicule, surcroît de travail) m’ont donné l’impression de courir un peu partout. Fin de rentrée, donc ? Vœux pieu ? Les sélections des prix sont terminées (la belle joie d’être au Wepler et au Prix du Style), il me reste à attendre et quelques sollicitations à honorer, puis la vie reprendra peut-être un cours plus habituel. Quoique : pour Ils désertent, grande avait été ma surprise de constater combien les trépidations de la rentrée s’étaient prolongées pendant au moins six mois. Wait and see : délices des moments présents…
(01/10/2014)

 

C’est drôle : Faux nègres est encore en pleine parution, les sollicitations vont avec, et le précédent titre, Ils désertent est maintenant en poche : livres qui s’accumulent et forment un paysage mouvant, interchangeable. C’est drôle parce que, dans cette actualité multiple qui mélange anciens livres et nouveaux, on me demande : Et alors, vous êtes sur le prochain ? Sous-entendu, le prochain livre, la source intarissable de l’inspiration, la production permanente d’idées, de fictions, ma petite entreprise ne connaît pas la crise, chantait Alain Bashung. Donc le prochain ? Comment répondre… Plusieurs idées, dont celle qui murit en moi, lentement, m’occupe parfois l’esprit dans les trajets de voiture (et ils sont nombreux) : oui, cette idée, ça pourrait faire un livre. Rien d’écrit toutefois, pas le moindre mot tracé, juste ceux qui me traversent, s’agencent en paragraphes imaginaires, chapitres versatiles, histoire décousue. Et puis un autre, de livre, cette-fois ci bien entamé, aux trois-quarts, nom de code JDV, on en trouve des traces dans cette même rubrique fin 2008, début 2009. JDV donc, aux trois quarts terminé puis abandonné sans état d’âme il y a cinq ans pour laisser la place probablement à l’écriture de Retour aux mots sauvages, à la publication aussi de Bestiaire domestique bref, JDV revient, le texte relu, continué (un peu), l’envie étrange de terminer cette histoire, quelque chose de relativement simple à faire, un peu à reprendre, une facilité presque. Et pour autant, ne pas s’y précipiter (la thèse à continuer), l’intuition de laisser venir les choses, les laisser s’installer de nouveau, se concurrencer (JDV et l’autre livre, pas encore nommé, ni entamé, juste réfléchi en voiture). Etrange période donc, toute dévolue à la sortie du livre Faux nègres, aux sollicitations, et, déjà dans la projection de ce que pourrait être les mois à venir, quand l’agitation se sera estompée, installé sur la table d’écriture (la table de peine, comme dit Pierre Bergounioux). Se pose également une question nouvelle pour moi, et très intéressante : peut-on continuer un texte écrit il y a plusieurs années ? Est-ce que l’écriture se périme comme un yaourt ?
(17/09/2014)

 

Pour la parution de Faux nègres, j’ai créé une rubrique intitulée le roman du roman. Bien-sûr, en ce moment, j’y alimente surtout la rubrique Presse/médias, en cette période de Service après-vente, ou l’agenda des rencontres à venir. Mais on y trouve aussi tout l’historique, un album photos, voir plus… bref, tout ce qui a présidé à l’élaboration du livre fini et publié. Les notes d’écriture, rédigées au fur et à mesure et qui sont la mémoire de mes inspirations diverses et de mes textes en cours, sont agglomérées et dessinent un parcours d’écriture à postériori. Lorsque que je rebâtis cet historique, c’est le début d’une nouvelle dimension qui s’offre à moi. Quelque chose qui tente par l’écriture de s’échapper de ce qui fut réellement, d’incurver une réalité : le roman du roman, vous dis-je.
Or, quel ne fut pas mon étonnement de m’apercevoir que Faux nègres, dont la première trace tangible me semblait être un fichier daté du 29 août 2012, et attesté par une première note d’écriture du 21/12/2012, ne constituait pas en fait le tout début. Je m’en suis aperçu par hasard, alors qu’ayant égaré ma clé USB actuelle (j’espère vivement la retrouver), j’en utilisais une plus ancienne, dont les fichiers n’avaient pas été repris depuis l’été 2012. J’y ai retrouvé le fichier du 29 août, mais également un autre, daté du 14 juillet, exactement identique, mais portant un nom différent. Mieux ! Cela m’a aiguillé sur une note de lecture du 18/07/2012 dans laquelle je faisais mention de ce tout début : « Combien me paraît étrange cette période où je termine la publication de ce que fût ID. Étrange parce qu'un autre texte, auquel j'attribue immédiatement le nom de code DF voit le jour au même moment. Réveillé dans la nuit, DF m’est apparu lumineux, exactement ce que je cherchais confusément depuis quelques semaines. Je me suis levé le 14 juillet à 5h du matin et j’ai allumé l’ordinateur avec le bruit d’une averse au-delà des volets. ». J’ai bien sûr replacé cette note d’écriture en tête de mon historique. Cette version du 14 juillet (juste le début, deux paragraphes, à peine une page) constitue (jusqu’à nouvel ordre ?) le vrai début de Faux nègres. DF, c’était l’abrégé du titre initial, Décor France, normal pour un 14 juillet. Ce qui importe n’est finalement pas que ce tout début soit le bon ou non, l’essentiel, c’est le bruit de l’averse au-delà des volets à 5h du matin : encore et toujours le roman du roman du roman, ad libitum
(10/09/2014)

 

Je  me suis acheté. J’ai profité d’un passage à Paris pour investir les librairies et je me suis acheté en version poche d’Ils désertent. C’est fou, j’étais tellement content en faisant mes petites emplettes que je me suis adjoint à la pile d’autres livres que j’avais prévus. La couverture est ravissante avec son papier peint vieilles fleurs ornées en leur centre du portrait de Rimbaud. Ne soyons pas naïfs : je savais très bien quel aspect avait cette version poche, j’ai choisi la couverture avant l’été.  Mais là, dans cette rentrée accaparée par Faux nègres, le petit poche était passé encore inaperçu. Comme je n’avais pas encore reçu mes exemplaires d’auteur (en fait, ils sont arrivés le lendemain), j’ai véritablement découvert l’opuscule en librairie. Je me suis cherché par ordre alphabétique. Je me suis trouvé entre Beckett et Beidbeger. J’ai même oublié de vérifier si le précédent (Retour aux mots sauvages) était présent, tout à ma précipitation d’arracher le livre par la tranche de son rayon. Etrange impression. Je suis mon propre lecteur. Je me découvre : la quatrième de couverture, lettres noires sur papier glacé. Aurais-je envie de me lire ? A l’intérieur de la couverture, dernière page : une publicité indique la parution de Faux nègres à la même date (Ah ? L’auteur publie un nouveau livre ? Le lirai si je trouve bien celui-ci…) . On trouve aussi une courte biographie où j’apprends mon âge. On trouve la rubrique  « du même auteur », que je vérifie : 8 titres, plus celui-ci, 9, donc Faux nègres est mon dixième roman, compte exact. Je me lis maintenant. L’auteur commence par une citation (d’Apollinaire). J’aime bien les épigraphes, je trouve que ça donne le ton. Quand j’étais jeune lecteur, j’aimais acheter des livres qui me fournissaient de telles phrases introductives. Le texte maintenant... La pagination me paraît maigre (188 pages) mais il est indiqué « texte intégral » : je préfère, sinon, j’aurais l’impression d’être floué, même avec le prix modique (6,60€). Je lis donc… L’incipit : Maintenant que le camion est parti, la femme pourrait ouvrir la portière de sa voiture, s’installer et démarrer. Les premiers paragraphes sont très important, ça pose l’histoire, on sait si on va accrocher ou non. Là, je ne sais pas. En plus quelque chose gène ma lecture : j’ai l’impression de connaître le texte. Je poursuis un peu plus loin, pioche au hasard : chapitre 5 : Ils désertent, dit le pompiste, et vous comprenez île désertent. Ah oui, j’aime bien ce passage où le vieux VRP se retrouve seul dans une ville pour y passer le week-end. Il y a aussi l’épisode du restaurant chinois, voyons… c’est page 25 et 26 : Entre le rouleau de printemps et le plat de porc, vous sortirez devant l’enseigne lumineuse pour fumer une cigarette. Vous regarderez quelques passants, la course de deux ou trois mobylettes autour de la statue. Avec le long crépuscule, le ciel demeurera clair et sans étoile. Vous retournerez à l’intérieur. La serveuse sera polie, la musique chinoise. Comment peut-on écrire des trucs pareils ?
Au moment où je rédige cela, je suis dans le train et le type en face me regarde à la dérobée entre deux pages de son journal, me voit piocher dans le petit livre de poche, puis écrire quelques mots, retourner dans le livre : il doit me prendre pour un prof en train de préparer un cours, quelque chose d’approchant. Il est tout bonnement inimaginable de penser qu’un livre de poche puisse être lu par son auteur même. Je prends un malin plaisir à me feuilleter ostensiblement devant lui. Il réplique en haussant son journal devant ses yeux, j’aperçois la photo de Hollande qui vient de remanier son gouvernement. Nous allons en rester là. Au fait, dans Faux nègres (p. 406), j’ai écrit que « L’histoire est longue et se délaye, elle se paye le luxe d’un roman facile, aucune leçon à tirer, la politique est encore loin. » Mais ça, c’est une autre histoire.
(03/09/2014)

 

Pour saluer le cinquantenaire de Paris au mois d’août et en ce jour précis de la parution de Faux nègres, voici quelques aphorismes sur la littérature, dignes de Paul Léautaud, de René Fallet (qui a obtenu le prix populiste comme moi : grande fierté !) :

 « J’ai tâté de l’académicien. C’est dur et vaguement moisi. Un boucher se le ferait jeter à la face »

 « La littérature se pratique tantôt avec les mains, tantôt avec les pieds. On dit aussi : embrasser la littérature ou faire des pieds et des mains… »

 « Je n’ai jamais mis de frontière entre la vie et la littérature. J’ai toujours pensé qu’il me fallait vivre le plus littérairement possible. »

 « Je m'adonne depuis dix jours aux haltères poétiques. Un poème par jour. Cela permet à la main de rester souple. […] Cette vie à peu près tranquille me lave la figure à l’eau de Cologne. »

 « L'ignorance est la poésie à l'état sauvage, l'enfance est la poésie à l'état pur. » 

 « Un romancier n’a pas à connaître le pourquoi des êtres. Il suffit qu’il sache décrire le comment. Je ne veux rien savoir de la cause de l’ennui, mais je sais très bien décrire l’attitude d’un type qui s’ennuie : il est devant une fenêtre et il tambourine sur la vitre avec ses doigts. »

 « En fait peu importe la manière, ce qui compte pour moi c’est ce qui est dit dans un livre et le plaisir que ça me procure. J’ai horreur des écrivains neutres, des petits vieux bien propres de l’écriture même quand ils sont jeunes. »

 « Je ne sais plus qui, une fois, à écrit que j'étais un "écrivain mineur". Paradoxalement, ça m'a beaucoup plu.../... La Fontaine fut un écrivain mineur en son temps. Stendhal et Céline aussi. Céline qui était un écrivain mineur, s'était fait ravir le prix Goncourt par un certain Guy Mazeline, sans doute parce que Guy Mazeline était un écrivain majeur.../... François Mauriac et Albert Camus sont, comme chacun sait, des écrivains majeurs : ils ont eu le prix Nobel. Marcel Aymé ne l'a pas eu, sans doute parce qu'il était un écrivain mineur. Alors moi, je me sens en très bonne compagnie avec tous ces écrivains mineurs. Mineur, cela veut peut-être sous-entendre que je n'ai pas la brillante intelligence d'un intellectuel.../... C'est possible. Mais l'intelligence est-elle une qualité nécessaire à un créateur ? D'après certains témoignages, Mozart n'était pas très brillant non plus de ce côté-là, et Cézanne était con comme un panier. »

(20/08/2014)

 

Rentrée, rentrée littéraire en ce qui me concerne, rentrée des classes pour une moitié de ma progéniture (mais côté prof et non plus élève), rentrée de boulot pour tous,  rentrée tout court, vieux poncifs des pluies d’automne, taper dans les flaques, shooter sur les marrons. Préparer le cartable, donc. Je suis encore en vacances lorsque j’écris cette rubrique : devant le jardin, la chaleur, les orangers, l’Etna qui grogne au loin (voir en étonnements), mais je sais déjà ce qui m’attend :  Faux nègres paraît le 20 août, et déjà des rendez-vous de prévus, la version poche d’Ils désertent est annoncée pour la même date, les mails de boulot que j’ai l’occasion de consulter débordent, je vais être occupé. Je vais tenter d’anticiper, par exemple, je vais profiter des jours de farniente pour organiser mon travail nourricier et démarrer dès le premier jour de reprise. Mon boulot s’accentue en effet et il n’y aura pas eu de trêve estivale cette année. Pour autant, combien cette activité me plait, je préfère de loin la bousculade à l’ennui. Troyes, Lille, ou Reims se profilent déjà avant septembre, puis il me faudra enchaîner avec les rendez-vous prévus pour Faux nègres, Lausanne, Nancy, Paris, Besançon, plus tout ce qui va se rajouter où est déjà prévu, comme Dijon, histoire de faire le point sur mon arlésienne de thèse sur la littérature du travail. J’ai profité des vacances pour reprendre le plan tranquillement, le report négocié avec le comité de thèse me laisse une date maximale de 2017 pour la soutenance, en principe plus qu’il n’en faut, si je ne me laisse pas distraire par d’autres activités où le démon de l’écriture (depuis que j’ai entamé cette thèse universitaire, j’ai mené à publication trois romans).
L’année passée, au même endroit où j’écris ces lignes, je continuais la rédaction de Faux nègres et je devais être dans cette sorte d’exaltation que procure l’écriture, mêlée d’inévitables doutes quant à la réussite. Un an plus tard, bien sûr, ma satisfaction est grande d’avoir pu terminer ce roman et la petite attente qui précède la publication de la rentrée est délicieuse à vivre. D’ailleurs, lorsque je me retourne sur cette année écoulée, c’est le mot bonheur qui me vient à l’esprit, même s’il me semble que c’est plutôt à partir de novembre qu’une véritable sérénité est venue, au fur et à mesure de la perspective de terminer cet ambitieux Faux nègres dont la rédaction acharnée et continue avait commencé une dizaine de mois auparavant. Sentiments, sensations, bilans et perspectives : voilà donc tout ce que j’emporte dans mon cartable de rentrée, j’espère juste réunir assez de quiétude dans ces derniers jours de vacances pour appréhender avec flegme l’inévitable et vivifiant « tohu-bohu » qui s’annonce (comme dirait Rimbaud).
(13/08/2014)

 

Bien sûr, il est temps d’en parler : le livre est déjà annoncé sur les plateformes de vente. Le 20 août paraîtra Faux nègres, mon dixième livre. Fin du suspense de F en nom de code, mais début de ce qui va ressembler au « roman du roman », tout ce qui se bâtit autour, retours, critiques, commentaires, rencontres. Il convient de dresser déjà un historique de ce texte qui m’aura occupé pendant presque deux ans au moment de sa publication, une tension grandissante, l’élaboration de sujets multiples, probablement trop ambitieux et complexes. Mais c’est fait ! Pour s’imprégner du contexte, j’ai bâti un dossier, comme pour les précédents : Faux nègres, le roman du roman.
(09/07/2014)

 

Les dernières semaines ont été riches en déplacements (ce qui n’excuse absolument pas la mise à jour désormais assez  lâche de ce site). Le Pas-de-Calais, il y a quinze jours, m’a accueilli d’abord à la médiathèque de Courrières où j’ai revu avec plaisir Yamina la bibliothécaire, toujours aussi dynamique et décidée. Courrières fait partie de la communauté de communes d’Hénin-Beaumont, et tout naturellement, une rencontre avec des lycéens avait été organisée dans un lycée de cette commune sulfureuse. J’ai ainsi parlé, entre autres, de la parution prochaine de F, dont le sujet traite de l’extrême droite. Sourires et attention redoublée des 85 élèves, pourtant un vendredi après-midi, juste avant le week-end, mais on n’imagine pas la tension qu’une stigmatisation quotidienne peut faire lorsqu’on évoque à des copains, des amis, des collègues qu’on habite Hénin-Beaumont (ah oui, la ville, qui, au premier tour des municipales…). Le soir même, à Arras, avec François Annycke de Colères du présent, l’association qui organise le prix Jean Amila-Meckert et qui m’accompagnait, nous avons assisté à une soirée Slam un peu déjantée, mais j’ai pu, pour la première fois, lire un extrait de F, mon roman monde/monstre, qui parlait de Lampedusa : c’était le moment rêvé, Calais n’est pas loin et des associations de migrants participaient. Bref, me voilà de plus en plus engagé dans ce livre dont les exemplaires d’essai « hors commerce » sont juste parus et déjà magnifiques. Retour chez moi, puis retour vers Lille   ou Reims pour des journées de travail importantes et c’était déjà le week-end suivant qui se profilait : direction la Vendée ou Guénaël Boutouillet m’accueillait dans deux médiathèques, après avoir terminé son festival Atlandide (où il recevait Maylis de Kerangal et son très beau Réparer les vivants). Je ne me suis pas privé d’évoquer encore F, pour m’habituer à parler de ce livre un peu complexe, et j’ai constaté avec satisfaction l’attente qu’il pouvait susciter. J’ai ainsi continué ce mardi mon voyage en France avec confiance, puisque cette fois, c’est à la demande de ma maison d’édition que j’ai pu présenter mon livre devant quarante libraires à Lyon. Examen réussi, mais il faut dire, qu’entre temps, les élections européennes avaient abouti au score que l’on connaît, donnant à mon livre un regain d’intérêt et d’actualité dont, honnêtement, je me serais bien passé. Voilà. J’écris cette rubrique le lendemain, mercredi 28 donc, et j’ai passé mon après-midi au retour de Lyon à signer les exemplaires du Service de Presse dans les conditions (volontiers acceptées) dignes d’un ouvrier chinois, pièce borgne, sandwich en guise de repas et piles de livres à signer. Voici la fin très provisoire du voyage en France donc. En guise de conclusion, jouons l’immobilité rurale : le petit village qui m’a servi d’anecdote et d’inspiration pour F en plaçant l’extrême-droite à un score de 70%  lors de la présidentielle de 2012, a battu son score pour les élections européennes : 85%. Je réactualise à peine arrivé : eh, oui, le voyage en France n’est pas terminé, je suis repassé par ce fameux petit village, deux jours après en allant déjeuner dans la campagne proche avec quelques auteurs et un garde forestier. Le motif : un livre collectif sur le retour du loup dans nos contrées. Et dans deux jours je serai à Lille, puis Reims, Lille à nouveau, puis Paris, puis Reims, puis Paris : collègues de boulot, libraires, rencontres, la bougeotte, toujours.
(04/06/2014)

 

Liste de petites activités littéraires, mais importantes :
J’ai trouvé la photographie de couverture de mon futur livre.
J’ai aidé à la rédaction du booklet et de la quatrième de couverture de mon futur livre.
J’ai participé à la réunion des représentants pour mon futur livre.
J’ai passé le flambeau du Prix Jean Amila-Meckert à Marin Ledun (pour L’homme qui a vu l’homme).
Je n’ai pas boudé mon plaisir d’être président du jury cité ci-dessus.
J’ai adoré les rencontres Interbibly, et plus généralement toute rencontre avec des lycéens.
J’attends avec impatience les rencontres médiathèques prévues en mai.
J’écris un texte intitulé Histoire de Lou pour un travail collectif.
Je lis encore et toujours.
Je m’aperçois que je n’avance pas d’un iota sur la thèse que je suis censé rendre dans un an.
J’ai hâte de découvrir mon futur livre lors du service de presse prévu à la fin du mois
(07/05/2014)

 

J’ai reçu les deuxièmes épreuves de mon livre. Le terme est bancal, peut-être faut-il mieux dire seconde épreuves. Peu importe, c’est justement encore du bancal, de la langue en mouvement qu’il s’agit (s’agite). La plupart des corrections ont été incluses dans les premières : des fautes à chaque feuillet et une relecture attentive et lente. J’ai l’impression alors de parcourir un désert pour cette nouvelle version : plus de traits rouges raturant les pages, juste le sable blanc de la page, ordonné des petites pierres noires des caractères d’imprimerie. Je m’y colle un samedi après-midi, temps magnifique, parasol Miko dans le jardin. Je suis alors dans l’attente impatiente d’une course à pied prévue le dimanche, 24 kilomètres dans la forêt d’Argonne (ce fût un régal). Tout cela, la lecture, le soleil, l’attente provoquent des émotions : c’est en rubrique Webcam aussi. Pour en revenir aux deuxièmes épreuves, j’ai trouvé encore matière à une vingtaine de corrections qui s’ajoutent à celles de mon éditeur que je contacte le lundi suivant. Voilà, le livre est lancé. Dans la semaine, je recevrai aussi une proposition pour la quatrième de couverture et la maquette finale. C’est un livre magnifique, très belle photo de couverture, tout cela prend corps, est devenu réalité, il sera bientôt temps d’en parler de manière plus précise. Et ce sera encore d’autres émotions.
(22/04/2014)

 

J’ai reçu les premières épreuves de F. Première surprise : elles sont arrivées en même temps que les chaussures de running que je m’étais achetées, via deux transporteurs différents, chacun se bousculant la primeur de l’arrivée… J’ai d’abord déballé mes chaussures d’une seyante couleur bleu électrique, et, munis de mes pompes neuves, j’ai entrepris d’ouvrir les premières épreuves. Le paquet épais de feuilles révèle la pagination définitive du futur livre. On remarque ainsi quelles en seront les dimensions (la même que mes livres précédents). On feuillette surtout la fin pour savoir combien de pages comptera l’ouvrage. Et là, deuxième surprise : il y aura 422 pages ! F est ainsi le plus gros livre que j’ai jamais écrit. Le chiffre de 422 pages est à lui seul une troisième surprise : en effet, avec mes pompes de course aux pieds, je suis de plus en plus persuadé de la porosité qui peut exister entre la course à pied et l’écriture (voir cette même rubrique au 05/02/2014). Après avoir longtemps stagné aux alentours d’épreuves de semi-marathons et de l’écriture de livres d’environs 200 pages, une sorte de rapport d’un à dix s’est instauré, 10 pages pour un kilomètre. Et 422 pages, c’est donc 42,2km, soit la distance exacte d’un marathon. La quatrième surprise, c’est la manière dont on se glisse à nouveau dans chacune des pages de ces premières épreuves, abondamment raturées de rouge pour en préciser les fautes et imperfections à corriger, en quelque sorte, les aspérités et les cailloux du champ de course…
Reste à venir les deuxièmes épreuves. Reste à préciser enfin le titre qui se cache derrière le nom de code F : c’est pour bientôt !
(01/04/2014)

 

Mes activités littéraires reprennent. Il suffit de regarder l’agenda qui se profile avant l’été, les rencontres déjà prévues en lycées ou en médiathèques. Plus tout ce qui continue à s’ajouter, ce qui se projette déjà pour le livre à venir, par exemple, pas moins de 4 rendez-vous calés en une seule journée la semaine prochaine. C’est étrange comme j’aime ces rencontres, cette justification du travail solitaire de l’écrivain, comme on dit. Aucune gloriole, aucune volonté exagérée de parler de moi. Je suis en forme, le monde entier est toujours là / la vie pleine de choses surprenantes, disait Blaise Cendrars en partance pour le Brésil. Ce qui se projette : le nouveau livre bien sûr, et les anciens qui continuent leurs chemins. De quoi devenir un peu schizophrène. En effet, j’interviens dans des classes de lycée pour évoquer Retour aux mots sauvages, paru en 2010, mais je serai également dans plusieurs médiathèques pour Ils désertent paru en 2012, tandis que mon obsession actuelle est F, le texte à venir dont les grandes manœuvres vont commencer. Dans les creux, c'est-à-dire l'essentiel, restent le travail, la famille, les amis. J’espère juste garder assez de liberté pour courir, je me suis inscrit à un paquet de trails et de courses avant l'été. Bannir à jamais l’expression « je n’ai pas le temps ».
(19/03/2014)

 

Ça n’a pas loupé : j’ai remis en début du mois de février la version remaniée de F et tandis que j’attendais sans aucune hâte ni appréhension l’avis de ma maison d’édition, j’ai tout oublié. Vieux réflexe désormais habituel pour moi que cette amnésie quasi-totale qui suit la remise du texte qu’on pense fini. Il faut en mesurer la portée : l’oubli est quasi-total. Quand on m’en parle ou quand je suis obligé pendant cette période d’y penser, l’effort que je dois accomplir pour m’en souvenir est ardu et complexe. Parfois, j’imagine, je dois regarder l’interlocuteur qui m’en parle avec un air si niais qu’il doit me prendre pour un demeuré. Parfois, j’oublie même que j’écris, que j’ai écrit, les autres vies, familiales, amicales, professionnelles demeurent pendant cette période mes seuls centres d’intérêt. L’amnésie a été de courte durée, 15 jours, le temps pour que l’éditeur me contacte, qu’on se fixe un rendez-vous pour en reparler. C’est dans le train que j’ai relu le livre, et, comme il est conséquent, les deux heures et demie de train n’ont pas suffi, j’ai continué à la gare (le service de Starbucks est une horreur de complexité : 20 mn pour écouler 5 clients et obtenir un expresso qu’il m’a fallu réclamer…) et j’ai terminé de lire le machin dans le métro. Avec cette impression heureuse non pas de renouer avec une mémoire mais, comment dire, d’être décalé, une sorte de lecteur/auteur, capable de s’apercevoir avec satisfaction que tout ce que j’avais voulu faire figurer dedans y était (ouf…). Bref, à l’arrivée devant l’immeuble de verre de ma maison d’édition, j’étais rassasié et j’avais renoué avec la mémoire de ce livre. Car F est maintenant un livre, ou du moins, j’ai l’impression que cette période d’oubli vise à le transformer ainsi. Et c’est d’ailleurs la grande joie qui préside maintenant à la suite, grande joie que je vais partager avec tous ceux qui vont œuvrer pour en faire un petit tas de feuilles présentable.
(12/03/2014)

 

F, fin deuxième : comme un clap de cinéaste, voilà, on tourne (la page), c’est bouclé pour le deuxième jet. Toujours aussi grand le texte, plus de 400 pages, envoyé en deux parties à l’éditeur, la dernière est terminée, partira demain. La longueur du texte me désarçonne plus que je ne le pensais, moi qui suis habitué aux canons d’un roman plus court, 250 pages sont ma distance habituelle. On pourrait d’ailleurs faire un parallèle entre la course à pied et cette longueur d’écriture.  Jusqu’à 20, 25 km, je sens que c’est ma distance préférée, il faut partir à point comme dirait La Fontaine et mes entrainements assez suivis me permettent de parcourir un semi-marathon, sinon d’une manière élégante, du moins sans avoir l’impression de passer la ligne d’arrivée en tirant la langue. Je peux forcer un peu mes modestes moyens sur 10 km, c’est plus rapide et également agréable, mais un peu court : on ne peut pas flâner en chemin. De même, en lisant un recueil de nouvelles de quatre-vingt pages de Beckett, on a l’impression d’être sollicité à chaque instant. Là, pour F, par comparaison, il s’agit d’une distance marathon en quelque sorte. Je ne m’y suis jamais osé, simplement parce que mon entrainement, capable de supporter vingt bornes sans complication, se révèlerait trop juste pour 42 km, où l’organisme est cette fois soumis à plus rude épreuve. Et puis clamer sur les toits « je l’ai fait ! » n’est pas dans ma nature, je suis peu enclin à participer à la compétition, ça vaut aussi pour la littérature. A ceux qui me dépassent à la course : prenez mes vingt ans et mes quinze kilos de plus, diminuez vos jambes de vingt centimètres et on en reparle. Mais ce n’est pas le sujet. Alors pourquoi autant de pages pour le livre en cours ? Parce que j’avais des choses à écrire, pardi ! Ceci dit, je me demande si ma soudaine appétence pour un trail de 35 bornes en mars prochain, augmenté de mille mètres de dénivelée (tiens c’est drôle, juste avant le salon du livre de Paris) n’a pas un rapport avec cette longueur de F, comme une sorte d’assentiment, de point final, prouver que je tiens la distance aussi dans le sport écrit. Il faudrait que j’interroge Haruki Murakami, l’écrivain japonais a sûrement une réponse avec ses 33 marathons accomplis et ses romans fournis en pages.
(05/02/2014)

 

Parfois l’insomnie propose des jeux plus rigolos que le simple comptage de moutons. Récemment, à la faveur d’une nuit blanche, je me suis mis à chercher des contrepèteries. C’est un exercice que je pratique parfois (voir étonnements du 23/11/2011). Vers ma vingtième année, j’ai été élevé au lait de carabin et j’avoue, à ma grande honte éducative, que j’ai transmis ce virus inavouable à ma progéniture dès leur plus jeune âge. On ne dira jamais assez combien la littérature et cette envie irrépressible de décaler les sons forment un incomparable couple de danseurs de tango. De la littérature, l’art du contrepet a adopté l’intention et le fortuit, le conscient et l’inconscient, l’imagination débridée et la logique implacable. Prenons le conscient dans sa manifestation la plus objective : chacun de mes livres cache dans ses pages au moins une contrepèterie. C’est pour moi une sorte de talisman. Généralement, je les oublie aussitôt noyées entre les lignes. Lors d’une lecture à Nantes, une auditrice m’a ainsi interpelé : j’avais lu un texte qui contenait un de ces jeux de mots connu par les amateurs. Démasqué, j’ai dû avouer en public (aucune panne de micro n’est venu à point nommé). Généralement, l’usage veut qu’on se contente entre afficionados de sourire sans rien laisser paraître, le plaisir de la découverte suffit à se réunir entre humoristes au-delà des mots. De même, l’usage veut qu’on développe rarement la contrepèterie, généralement tintée d’allusion sexuelle et de gaudriole. Dans l’absolu, la contrepèterie est répandue et beaucoup de journalistes et commentateurs en construisent chaque matin sans en avoir conscience. C’est justement cette inconscience un peu trouble qui donne à réfléchir. Et je suis persuadé que, lorsqu’on trouve un titre de roman, enjeu fort s’il en est pour résumer le texte qu’on vient d’écrire durant de longs mois, parfois des années ou tout une vie, l’inconscient se révèle à nouveau et une contrepèterie souvent involontaire s’installe. Par exemple, avec Belle du seigneur, Albert Cohen a t-il voulu évoquer « celle du baigneur » ? Par exemple Guerre et paix signifie-t-il que « père est gai » ? Et très récemment, avec Les Renards pâles (note de lecture du 15/01/2014), Yannick Haenel insinue-t-il que « les peinards râlent » ? On sait aussi qu’Anne Savelli travaille sur un texte intitulé Décor Daguerre : « Des guerres ? d’accord ! », tout un programme attendu avec impatience donc…  Du coup, je me suis penché sur mes propres titres : Composants conduit à « pont causant », un psy y trouverait matière. 1937 Paris-Guernica nous emmène vers « père niqua Gary », c’est pire. Retour aux mots sauvages se mélange avec « remous au veau trop sage », inquiétant fumage de moquette… Le plus réussi et emblématique reste tout de même Ils désertent qui nous emporte droit vers « tels désirs » et c’est évidemment subliminal… Reste F, qui, lui aussi, transporte sa contrepèterie sur son dos comme un escargot, mais tout cela est encore top secret…
(29/01/2014)

 

En ce moment, bien sûr, c’est F qui accapare mon écriture : élaborer un véritable deuxième jet, quelque chose de plus abouti pour lequel Claude Simon m’a déjà bien aidé, comme je le relatais la semaine dernière dans cette même rubrique. La partie n’est pas facile, mais j’ai déjà envoyé à l’éditeur la moitié du texte ainsi remanié. Est-ce cette libération d’une partie de F qui a provoqué en moi l’envie soudaine de passer à autre chose : écrire neuf, en quelque sorte ? En réalité, à la faveur d’un exemplaire de Bestiaire domestique que je voulais offrir la semaine dernière, s’est glissée l’envie de relire quelques pages de ce texte paru en 2009. Je me relis très rarement, peut-être parce que je sens que je serais trop complaisant avec moi-même, et ça n’a pas loupé : j’ai trouvé, que, ma fois, c’était pas mal, plutôt bien écrit… A la réflexion, je pense que les compliments que je me suis alors faits, puisent dans le sentiment de plénitude qui avait prévalu à la rédaction de ce bestiaire : je garde le souvenir d’une époque tranquille et j’ai toujours pensé que c’était un livre de joie et de bonheur. Peut-être ai-je envie de retrouver un pareil miroir de ce que j’espère pour l’année qui vient. Les livres accumulent les reflets du temps qui passe, les mois difficiles, les années heureuses, les moments plus neutres. Par exemple, CV roman reste entaché par sa longue gestation, ses doutes au milieu d’une époque un peu rude. Le bestiaire est arrivé deux ans plus tard, orage passé, retour à l’allégresse. J’ai longtemps craint que F ne prenne le même chemin que CV roman. En réalité, c’est différent, mais sans doute que cette crainte amplifie ma hâte de passer à autre chose. Et puis, quatorze mois d’écriture, ce n’est pas rien, d’où cette envie de faire du neuf, de découvrir d’autres émotions, plus dans l’esprit de ce bestiaire. Cela reste vague. Bien sûr, je pourrais céder au plus simple et écrire un deuxième tome de bestiaire, j’ai déjà accumulé pas mal d’anecdotes (voir en Etonnements, cette semaine) et cela fait plusieurs années que j’y pense. D’autres idées me traversent également l’esprit. Toutes, en réalité, ne restent pas bien longtemps : ce n’est que le début d’un fourmillement au bout des doigts et puis il reste encore beaucoup de choses à faire et à penser au sujet de F, un sacré livre tout de même.
(22/01/2014)

 

C’est une grande manifestation littéraire qui réunit 46 auteurs (appelés dans la brochure « les invités », épaulés par 20 animateurs ( appelés dans la brochure « les modérateurs »). La brochure propose aussi une courte biographie de chaque intervenant, invité ou modérateur. On y apprend que 20 des 46 invités sont, ou ont été, enseignants, chercheurs, professeurs ou universitaires, ainsi que 12 des 20 modérateurs, que 31 invités sur 46 font état d’études supérieures, ainsi que 14 sur 20 modérateurs. Donc, pour 70 % des intervenants, le moule d’une éducation nationale (soyons plus gentils : d’un apport universitaire) est d’un intérêt suffisamment important pour prouver sa légitimité à figurer dans cette manifestation littéraire.
Cette disproportion, en faveur de ceux chargés de distiller les bienfaits de l’institution à nos chers enfants, en dit long sur l’état d’une littérature qui puise ses racines dans la permission d’utiliser le langage, permission obtenue par diplômes, bien fondé, conformité, recevabilité et plus si affinité… Bref, pour écrire, il faut être autorisé, ou se sentir autorisé, ce qui revient au même. Longtemps, j’ai cru que je n’avais pas le droit d’utiliser les mots. Mes résultats scolaires, les inévitables humiliations des notes basses et la honte de quelques redoublements m’ont longtemps persuadé que cette écriture qui m’attirait tant ne pouvait être pour moi. Ce n’est pas un hasard si j’ai d’abord dévoré les ouvrages de René Fallet, autodidacte sans diplôme, auréolé d’un beau succès dès son premier livre à 19 ans. Ce n’est pas un hasard si j’ai repris des études, probablement pour « m’autoriser » davantage…
Il y a quelque chose de gênant dans cette disproportion en faveur des enseignants. L’immobilisme universitaire et l'institution éducative ne favorisent pas le dynamisme de la littérature. De même qu’il est plus facile de faire une thèse sur un auteur mort que d’identifier un mouvement littéraire dans l’actualité, innover en matière de forme, de style, de roman, va à contre-courant de la démarche argumentative et pédagogique de l’enseignement. Bref, on parle bien de ce que l’on connaît, surtout si d’autres (et plus ils sont nombreux mieux c’est) en ont déjà parlé avant vous. Beaucoup de romans d’enseignants que je connais ont un côté « donneur de leçons », déformation professionnelle somme toute bien compréhensible, même si les auteurs en question s’en défendent. Ceci dit, malheureusement pour eux, c’est difficile de faire la part des choses, on ne peut pas être juge et partie.
Le but de la grande manifestation littéraire citée ci-dessus est justement de rendre la littérature plus vivante, moins figée. Elle vise à essayer de la changer (de l’intérieur) mais ce n’est pas facile de mixer la pulpe du fruit avec les pépins déjà installés.
(15/01/2014)

 

Depuis quatorze mois que F me tient chevillé au corps, le texte en élaboration a atteint forcément un degré de complexité, fragments, histoires croisées et personnages que le temps a liquéfié ou fossilisé, c’est selon. A l’automne dernier, en visitant l’exposition consacrée à Claude Simon à la BNF (voir en Etonnements et dans cette même rubrique au 16/10/2013), j’ai eu l’idée de recourir à une de ses techniques pour tenter dans me repérer dans le foisonnement de ma prose. Claude Simon a souvent insisté sur le caractère métaphorique de son œuvre, les mots en renvoyant d’autres, ses romans se bâtissaient ainsi, de façon fragmentaire. Et c’est justement cette fragmentation que j’avais du mal à ordonner (j’en ai encore, du mal…). Les techniques de l’écriture numérique, réduites souvent aux possibilités du traitement de texte, voire de fonctions élaborées de paragraphes que je suis loin de posséder, ne permettent pas toujours de s’y retrouver, de bâtir un plan d’ensemble, d’avoir une vision élargie et multicritère de ce que l’on écrit. Moi qui suis un adepte inconditionnel de l’ordinateur, qui ne prend que très rarement un stylo, je me trouvais quand même embarrassé, je commençais à me perdre avec un grand nombre de personnages fictifs, d’anecdotes nombreuses, à un tel point que je ne parvenais plus à trouver une vision d’ensemble. J’avais l’impression d’être  à une sorte de carrefour sans carte, ni GPS, une nuit sans lune, tout phares éteints. Quelle direction prendre ? Comment terminer le machin ? Bref, j’ai utilisé un système de pictogrammes de formes de de couleurs différentes, chacun représentant un lieu, un personnage, un narrateur. Ce travail rébarbatif m’a monopolisé quelques jours, mais grâce aux crayons de couleurs que mes enfants utilisaient plus jeunes, j’ai réussi à bâtir une trame d’ensemble. En bâtissant celle-ci, je me suis aperçu que le texte se répartissait en trois ou quatre grande parties, et, une fois le travail terminé, il me fallait, en un seul regard, moins de dix secondes pour déterminer dans quels chapitres apparaissaient tel ou tel personnage. Gain de temps, donc, et vision d’ensemble.

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A gauche, plan de Claude Simon pour La route des Flandres. A droite, plan pour F

Assurément cette phase m’a aidé à terminer le premier jet alors au trois quart de son achèvement. Pour autant, je n’ai pas complété le plan que j’avais initialement repris. J’ai envoyé le tout à mon éditrice qui a trouvé ce premier jet complexe (eh oui, quand je le disais). C’est pourquoi, la deuxième mouture que je suis en train de réaliser, vise à une simplification, à une plus grande linéarité, à une plus grande lisibilité. Déjà que j’avais du mal à m’y retrouver, imaginez le lecteur… Travail en cours donc. Je n’ai pas repris la méthode « Claude Simon » du premier jet, pour l’instant, je n’en éprouve pas le besoin. Celle-ci a été utile pour défricher (déchiffrer) et mener à son terme le texte de première intention mais maintenant, il me semble que le travail est tout autre. C’est un peu comme si j’avais gravi un col difficile en vélo, et que je pouvais maintenant me laisser griser par la vitesse de la descente avec un effort moindre. Facilité toute apparente seulement, il faudra compter sur les virages et autres chausse-trappes, l’arrivée n’est pas passée… Et peut-être aurais-je besoin à nouveau de Claude Simon ou d’autres exemples pour terminer F.
(08/01/2014)