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Étonnements

 

C'est un texte que j'ai retrouvé. Je l'avais écrit pour un recueil collectif édité par Catherine Flohic Écrire pourquoi, paru en 2005 et où j'étais en très bonne compagnie avec Pierre Bergounioux, Bernard chambaz Eric Chevillard, Michel Deguy, Philippe Djian, Annie Ernaux pour ne citer que les premiers qui me suivent par ordre alphabétique. J'avais choisi pour ce recueil un autre texte que ces élucubrations sur la physique de l'écriture. Le fichier initial date du 3 août 2004.
"    Expériences
    Première expérience : un papier (bande déchirée d'une feuille de format A4) sur lequel est écrit une phrase est placé dans un robot ménager de type mixer. L'appareil est actionné dans les conditions normales de son utilisation. Résultat : la feuille ressort d'une seule pièce, froissée, déchirée, l'intégrité de la phrase " Le chat mange la souris " n'en est pas affectée. Enseignement : le choc mécanique n'a pas détruit l'agencement des mots, la compréhension reste identique
    Deuxième expérience : le papier (un autre, rédigé dans des conditions identiques) est placé dans un bac à glaçon, recouvert d'eau et placé dans le compartiment congélateur au-dessus du frigidaire. Au terme d'une durée supérieure à plusieurs heures, l'examen de la feuille dégagée de la gangue de glace laisse entrevoir la phrase dans son intégralité. Enseignement : le froid n'a pas entaché l'intégralité de l'écriture.
    Troisième expérience : une autre feuille, revêtue de la même mention est placée dans le four, thermostat 7, 250 °C. Au bout de trente minutes, le papier est retiré. Malgré des traces brunes et le gondolement caractéristique de la chaleur, " Le chat mange la souris " demeure lisible. Enseignement : la chaleur du four, dans son utilisation ménagère, n'a pas nuit à la phrase.
    De ces trois expériences, il résulte que l'écriture dans sa forme simple (la phrase) résiste aux chocs simples, garde sa mémoire entre - 20°C et + 250°C. Seule l'intervention humaine peut à priori (tourner sept fois la langue dans sa bouche avant d'écrire) ou à posteriori (biffures) modifier le sens d'une phrase.
    Le chat mange la souris. La souris est mangée par le chat. Le chat mangeant la souris. Le chat mange. La souris est mangée. Le chat, la souris. L'intervention humaine visant à la réduction maximale de la compréhension n'enlève rien à celle-ci, les deux protagonistes chat et souris sont trop imprégnés dans notre culture pour imaginer qu'il puisse en être autrement, qu'une autre fin soit possible. L'histoire est déjà vue, comme pour le Titanic. Le chat s'appelle Titanic. La souris ne se nomme pas. Maître, esclave. Titanic se coule entre les hautes herbes et repère sa proie. La souris, glacée d'effroi, souris grise comme un iceberg, verte qui courait dans l'herbe, je l'attrape par la queue, je la donne à ces messieurs. Musique des mots, la phrase, une simple phrase et l'histoire derrière, immense, tendre, tendue, qui pousse à écrire encore et encore
. "
(16/10/2019)

 

Sedan-Charleville, c'était la centième édition hier. Il fallait en être ! Autant la 99ème édition était chargée de 3000 coureurs, autant les inscriptions réunissaient paraît-il 9000 coureurs avec les foulées roses. Au total, il y a eu 7621 coureurs qui ont passé la ligne d'arrivée et j'étais le 7502ème. Résultat modeste : trois heures pour 24km et une allure de tout juste 8 à l'heure (l'année passée j'avais quand même mis une demi-heure de moins). Mais enfin je l'ai fait à une allure tranquille et je suis reparti sans la moindre crispation musculaire, frais comme un gardon, qui est l'expression appropriée vu la pluie qui a trempé la plupart des coureurs (je soupçonne les dix Kenyans qui terminent aux premières places de s'être dépêchés d'arriver en 1h10 pour ne pas avoir à affronter les averses). N'empêche que si mon modeste temps est le reflet de mes derniers entraînements, il faudrait néanmoins que je modifie mes sorties pour ne pas arriver à l'allure d'un escargot. J'ai dû perdre ces derniers mois environ 1,5kmh de vitesse qui s'ajoutent à une décroissance entamée depuis plusieurs années (depuis 2014 en fait). Hélas, le poids des ans commence à se faire sentir, malgré que je sois un fringant et tout jeune sexagénaire. De l'avis de beaucoup, la tonicité et la souplesse musculaire, sa capacité à réagir commence décroître à cet âge (notons que l'espérance de vie au début du siècle passé atteignait à peine ce seuil). Côté course, depuis que je suis passé avec ma nouvelle décennie dans la catégorie des vétérans 3, force est de constater que ceux qui courent encore ont fondu comme neige au soleil : dans la liste des inscrits nous sommes moins de 500 à avoir mon âge ou au-dessus. Chapeau bas tout de même au trois octogénaires qui ont tous couru plus vite que moi. Bref, je vais tenter dans les mois qui viennent de maintenir la fréquence de mes entraînements et une distance hebdomadaire de 20km. Néanmoins, je vais essayer de retrouver un peu de vitesse avec quelques exercices de " fractionné " sur des séances plus courtes.
(07/10/2019)

 

Morts illustres : Chirac aujourd'hui, mais le hasard a voulu que je participe en ce jour de deuil national à l'enterrement d'une autre disparition, un copain de mon âge surnommé " le grand "qui habitait la même ville que moi et auquel la maladie n'a laissé aucune chance. J'étais donc dans une église de campagne au moment où on se pressait à Paris, j'avais garé ma voiture pas très loin du cimetière où reposent mes beaux-parents, ainsi qu'un jeune beau-frère disparu à quatorze ans (je suis allé leur rendre visite avant de repartir). Le copain en question avait été témoin du fameux été de 1981, qui avait été pour beaucoup d'entre nous un instant de grâce pour nos vingt ans : c'est là que j'y avais rencontré mon épouse, c'est là aussi que l'ami qui m'avait invité en vacances avait rencontré la sienne et, par la même occasion et nous nous retrouvions ainsi ce matin plusieurs rescapés de cette époque bénie avec le cœur gros. A l'église d'ailleurs l'un de nous a eu la bonne idée de retracer cette période avec bonheur et émotion.
Disparitions donc, intimes, personnelles qui 'ont rien à voir avec les morts célèbres et illustres. Depuis quelques jours on ne cesse d'évoquer cet ancien président dans la sorte de catharsis collective qui nous tient lieu d'émotion maintenant. Au moment de la mort de Johnny, je n'écoutais plus la radio, n'allumait plus la télévision tellement cette extension de peine me paraissait surfaite, incongrue : je n'éprouvais rien, et de même, l'annonce de la mort de Chirac m'a laissé de marbre, pourrait-on dire. Non pas parce que je suis insensible, mais parce que les peines que j'éprouve, réelles, intimes, n'ont pas besoin de se doubler de sentiments factices.
Cet été, j'ai été gâté en émotions : nos meilleurs amis ont perdu une mère et un père a deux mois d'intervalle. La maman de Catherine est partie à un âge vénérable, mais je fais mienne la chanson de Brassens qui loue " l'orphelin d'âge canonique ", car " avec l'âge, c'est bien normal / les plaies du cœur guérissent mal ". Et puis le papa de Gaëtano s'est éteint brutalement avec une courte maladie qui l'a emporté en un mois. Le dimanche, nous étions ensemble et la semaine suivante, il nous annonçait le malheur. Pareillement hier soir : un message nous a informé que la maman de mon beau-frère (nous étions aussi ensemble le week-end précédent) venait de décéder à leur retour.
Ainsi voici mes morts illustres et que je place dans mon panthéon personnel, cérémonies sans archevêques, sans monument flamboyants, avec à chaque fois un coup de canif de plus sous la poitrine et l'affliction que je partage avec tous.
(30/09/2019)

Ça bouge en ce moment, à peine le temps de m'occuper des mises à jour de F d R. Week-ends occupés jusqu'à la fin de l'année et les semaines sont de la même densité que lorsque je travaillais chez Orange. Ce n'est pas pour me déplaire, bien au contraire : j'ai l'impression de renouer avec le boulot, de contrer ceux qui n'arrêtent pas de me demander " alors, la retraite ? ", alors qu'en réalité, même si j'ai l'impression que ça s'accélère en ce moment, rien n'a vraiment cessé, thèse, écritures, publications, tout cela, mené de front, et qui forme un métier, un vrai, rémunérateur de surcroît. J'y ajoute la reprise d'ateliers d'écriture. Deux expériences l'année passée m'ont redonné le goût et l'envie de ce partage si particulier. L'un est prévu dans un lycée à Charleville-Mézières, l'autre, récemment organisé, va se dérouler dans ma ville jusqu'à la fin de l'année dans un premier temps et concerne des migrants mineurs. Les deux sont radicalement différents : autant celui qui va se dérouler au sein de l'Education Nationale va concerner un public homogène, même classe d'âge, mêmes études et probablement mêmes enfances provinciales et assez lisses, autant celui qui concerne les migrants sera variable : apprentissage du français hétérogène, passés cabossés, ruptures sociales, culturelles. Il est vraisemblable que les deux vont se nourrir l'un l'autre. J'ai retrouvé pour me rafraîchir la mémoire, celui que j'avais animé au CHS du Jura il a déjà douze ans : c'est ICI et c'est une grande chance que j'ai gardé le déroulement précis des séances. Là aussi, le public était très diversifié, le plus jeune avait 18 ans, la plus vieille cent ans ! Le point commun aussi entre tous était la rupture sociale que leur imposait leur internement en hôpital psychiatrique. En relisant mes notes de l'époque, je me suis souvenu de l'extraordinaire humanité qui régnait dans notre petit groupe et l'idée saugrenue que les fous étaient ailleurs, et les gens censés parmi eux.
Je suis presque certain que je vais éprouver le même type de réaction avec ces jeunes migrants : à mon avis, les étrangers, ce seront les autres, étrangers à leurs propres destins. Alors que j'ai déjà mesuré leur courage dans ce domaine, à commencer par l'idée même d'être parvenu ici à moins de dix-huit ans et leur implication : sur quarante personnes, la moitié a déjà signé un contrat d'apprentissage avec les entreprises de la région. Les lycéens que je vais côtoyer n'ont probablement pas les mêmes enjeux et la même urgence de réussite, l'entourage familial les protège pour la plupart. En revanche, pour moi l'enjeu est aussi important, il s'agit de les ouvrir à autrui à travers la littérature, et que les mondes puissent cohabiter, bien que tout soit fait en ce moment pour marquer les réticences entre les jeunesses de cultures différentes. Notre avenir est pourtant là et de voir qu'on souffle de plus en plus sur les braises qui étaient quasi éteintes des discriminations m'afflige. L'écriture de Y y est pour quelque chose : dans les mille pages déjà écrites, l'une des surprenantes révélations d'un passé familial si peu différent des migrants, est de réaliser combien il a été important d'avoir au fil des générations trouvé sur la route des gens désintéressés qui ont ni plus ni moins sauvé la vie des protagonistes. Sans viser à cette extrémité je veux au minimum représenter une rencontre éventuellement utile, et proposer un point de vue le plus ouvert possible.
Et puis comme si cela ne suffisait pas, un projet d'atelier lié à la ruralité a peut-être se décider : Alain, je te suis ! Tout cela fait sens pour moi.
(23/09/2019)

 

Je ne suis pas particulièrement " famille ", comme on dit, ou plutôt si, à la réflexion, tant il me semble éprouver un intérêt normal en ce domaine. La famille très proche, bien sûr, accapare la plupart des échanges réguliers mais j'ai toujours grand plaisir à retrouver le côté familial plus lointain, oncles, tantes, cousins, cousines, neveux ou nièces, parfois (souvent) par alliance d'ailleurs. Ainsi j'apprécie toujours les fêtes en ce domaine, et, si comme tous, j'éprouve de la tristesse aux inévitables enterrements qui jalonnent nos vies, en revanche les évènements gais comme les anniversaires ou les mariages me remplissent d'allégresse. C'est l'occasion de retrouver, dans ce dernier cas, cette part familiale que l'on côtoie en fait qu'à ces rares occasions. Celui que j'ai vécu ce week-end a réuni un côté héréditaire que je n'avais pas fréquenté depuis deux ans. C'est finalement peu et c'est peut-être pour cela que j'ai eu grand plaisir à presque renouer le fil de nos conversations passées. Car les retrouvailles se déroulent toujours de la même façon, selon une sorte de rituel imposé et bienveillant : Qu'est-ce que tu deviens ? Alors, toujours la forme ? Tu écris toujours ? (C'est une question spécifique pour moi) et pareillement, j'aime en retour me renseigner auprès de ces proches. Pour la plupart, tous vivent dans la même région que moi, voire la même ville, ce qui fait que nous nous voyons aussi en dehors, souvent par hasard (par exemple, lors de la course annuelle que je dispute dans ma cité, certains sont spectateurs). Il n'y a pas de princes, pas de hobereaux de villages parmi nous, nous venons du même milieu populaire et travailleur, et la simplicité est de mise avec le tutoiement de rigueur. La plupart sont menuisiers, charpentiers, plombiers, électriciens, coiffeuses, secrétaires, infirmières, contremaîtres, les plus vieux sont retraités, les plus jeunes sont pompiers de Paris, ingénieurs ou ouvriers, encore aux études : rien d'extraordinaire, une parfaite représentation de la société provinciale.
Je ne sais pas pourquoi j'éprouve autant de joie à y participer, mais je sais que l'idée de passer l'après-midi, la soirée, une partie de la nuit, de longues heures en perspectives, ne m'a jamais effrayé, au contraire. J'aime discuter, aller de groupe en groupe. En y réfléchissant, ce samedi en question, je n'ai vu personne, ni petits, ni grands, obligé de tromper son ennui avec son smartphone. Les enfants couraient autour de la salle des fêtes, les grands parlaient, de petits rassemblements se faisaient et se défaisaient au fil des conversations. J'ai souvent pensé que j'aimerais écrire un roman qui se déroulerait ainsi, pendant le temps d'une telle fête ou d'un bal, dans ce moment où le soir tombe sur le bruissement des paroles, ou lorsque commence la musique. Car il y a la danse aussi, les inévitables tubes qui jalonnent ces cérémonies, et j'avoue que le fait de me déhancher mollement sur la piste me plaît, j'attends même souvent ce moment avec plaisir. Voilà : tout cet article en rubrique Étonnements pour affirmer à la face du monde que je suis un traditionaliste des mariages de province.
(03/09/2019)



J'ai l'habitude de rentrer de vacances à une époque où il reste encore pas mal de belles journées d'août à déguster. Cette année, donc, surprise (à moitié) d'avoir retrouvé ma pelouse grise comme de la cendre, même la mousse avait brûlé et le sol était quasiment à nu. Deux ou trois jours de pluie ont remédié à la chose et une verdure nouvelle réapparaît déjà, cependant compromise par les températures bien au-delà de trente degrés qui ont recommencé. Ces considérations météorologiques sont importantes : pour moi, pas d'été digne de ce nom, si je n'ai pas le teint hâlé (généralement, je commence à brunir en mars avec la course à pied régulière le long du canal) et si je n'ai pas eu l'impression d'avoir été saoulé de soleil. Après, peuvent venir sans regrets la fraîcheur, les pluies et les champignons d'automne. Cette année, donc, les belles journées que nous connaissons sont l'occasion de poursuivre les vacances : vélo (hier encore, une soixantaine de kilomètres le long d'un chemin de halage ombragé), footing matinaux car il faisait déjà 25° ce matin lorsque je suis rentré après dix bornes, voire plage en soirée (il y a véritablement dans ma région des plages qui n'ont rien à envier à celles du midi à 15 km de chez moi). Cette année encore, le hasard de ma participation à une association m'a fait bénéficier d'une journée touristique à seulement trente kilomètres : visite d'un jardin magnifique, repas dans le restaurant d'un camping paradisiaque, découverte d'un vieux moulin dans un village que je connaissais déjà, mais pas ses trésors, comme cette église qui compte de nombreuses peintures, bas reliefs et sculptures contemporains de Henri IV. Le village est très modeste et c'est une chance car les turbulences de l'histoire et de la modernité l'on tenu à l'écart. Le cliché affiché du moulin et qui date début du XXème siècle aurait par exemple pu être photographié le jour même tant rien n'a changé. De même, les roues à aubes et à godets fonctionnent encore, le tableau électrique, seule concession au progrès, date de 1901… Cette ingéniosité populaire fait l'attrait de ce tourisme local, mais qui n'a rien à envier aux merveilles siciliennes qui m'ont m'enchanté juste avant.
(27/08/2019)

 

Dix-septième été où la Sicile nous accueille. Partis pour la première fois en 2003, nous n'avons loupé aucune année pour les retrouvailles avec la maison rose (fraichement repeinte cette année) dénichée alors dans le calme des vergers sur les flans de l'Etna. A force, les propriétaires sont devenus nos amis. Chaque été donc, nous retrouvons cette jolie maison, ses terrasses, son four à pizzas. Les alentours nous sont devenus familiers et si nous parcourons maintenant rarement l'île, c'est pour goûter le calme d'une vraie farniente sur place, avec plage l'après midi ou plutôt le soir d'ailleurs et quelques balades sur le volcan qui nous a gratifié cette année d'une belle éruption. Rien d'autre, mais il faut dire que le nouveau né qui nous a accompagné nous a imposé son rythme paisible : tant mieux, il a découvert là-bas pour la première fois qu'il était capable de dormir dix heures d'affilée la nuit, pour la plus grande joie de ses parents qui attendaient sa bonne volonté depuis deux mois et demi. C'est drôle de penser que, lors du tout premier séjour ici, sa maman venait tout juste de terminer sa classe de seconde et que son frère, qui travaille depuis dix ans déjà, ne devait guère m'arriver qu'à l'épaule.Aurai-je alors imaginé que l'écriture rituelle sur la terrasse ombragée serait cette année accompagnée d'une nouvelle génération ?
(19/08/2019)

 

Pour saluer la semaine passée, brûlante et soudaine, voici la fin de Journal de la canicule (Fayard, 2015) Je n'y dévoile pas grand-chose (donc, vous pouvez lire ce qui précède, c'est un excellent roman de vacances !), mais c'est un extrait que j'aime beaucoup, le moment où tout s'apaise…
" Van me regarde écrire chaque soir le récit de ma journée. J'aime ce moment. J'aime par-dessus tout sa présence. Je m'étais laissé enliser dans un ennui dont je n'avais pas conscience. Je me suis toujours satisfait de peu, aussi la solitude ne me pèse guère. Cependant, il suffit d'être accompagné pour réaliser que nous ne sommes pas faits pour vivre isolés. Nous avons besoin de donner. Peut-être que j'essaie de donner d'abord au vent et à l'air ces lignes rédigées chaque soir, mais avec l'espoir que le vent ou l'air dispersent des mots qui finalement nous relient tous, nous unissent. C'est un peu comme l'art et les tableaux, les mots ou la vision provoquent quelque chose, des émotions. Par exemple, Van, devant moi, me regarde écrire, elle est assise sur le rebord de la fenêtre ouverte, sa position favorite, une main passée à l'extérieur avec une cigarette suspendue au bout des doigts. Elle jette un œil dans ma direction, puis tire une bouffée, replace sa main au dehors comme le font tous les fumeurs pour éviter que l'odeur du tabac ne pénètre dans la pièce. Le lampadaire dessine le contour de son bras. Elle porte un chemisier léger et un jean. Il fait encore chaud, le début d'automne est orageux. Il y a un papillon de nuit qui tourne autour de l'ouverture, hésite à entrer dans la cuisine. Le halo de la cigarette le repousse un instant, puis il reprend sa danse folle et désordonnée. Les gouttes de l'averse qu'il y a eu en fin de soirée finissent de tomber des feuillages et s'écrasent dans la cour avec un petit bruit mat. A la faveur des courants d'air, une odeur de terre mouillée pénètre parfois jusqu'à la cuisine. Je voudrais écrire cet instant d'une manière infinie, que cela reste gravé à jamais : le profil de Van, son nez droit, son front toujours un peu soucieux, ses silences, la fumée qu'elle expire lentement dans cette ambiance d'arrière-saison. Derrière elle, au-delà de la grille, on devine la rue tranquille, les habituels chats tapis qui guettent le moindre mouvement. On voit la maison des voisins, les volets clos, l'ensemble baigné par la lueur de l'éclairage public, des ombres nettes, le triangle du toit, quelque chose de lisse et de vivant à la fois, reconnaissable comme la forme d'un visage, une maison donc, murs, porte et fenêtres, le tout réuni dans une invisible palpitation. La pancarte " à vendre " n'est pas apparente d'où je suis. Elle a été accrochée à la grille quinze jours après leur départ. Il y a peu de visites, parfois un couple ou une petite famille s'arrête, examine la façade, puis le passage, la perspective, les maisons tassées sur tout l'alignement et qui semblent donner une harmonie. L'expression " se serrer les coudes " est celle qui convient le mieux. J'aime ce quartier, j'aime ma vie ici.
Dans une cour proche, quelqu'un termine de rentrer du bois. On entend les bûches qui s'entrechoquent, on imagine le tas qui s'érige. Cela forme un écho sonore dans ce début de nuit, un bruit clair et doux : on trinque à la santé des frimas à venir. Arrière-cour et arrière-saison vont bientôt se fondre dans le gris mouillé des jours. On oubliera vite cet été de canicule.
"
(01/07/2019)

 


La semaine dernière, dans une salle de ma ville, j'ai retrouvé une amie auteure et journaliste, venue faire un reportage sur une association à laquelle je participe. Et de me rappeler que nous nous sommes déjà retrouvés ici avec quelques uns des écrivains de Haute-Marne pour une soirée informelle il y a une quinzaine d'années de cela. Je n'en ai aucun souvenir. Jérôme, dit le badaud à l'époque, était présent bien avant qu'il ne s'établisse en Suisse, j'étais accompagné de mon épouse, précise-t-elle. Que nenni, rien ne me revient. Mais comme elle est très ordonnée, elle m'a envoyé dans la foulée deux photos de cette soirée qui date de février 2001. La salle en question était un bowling à l'époque, et nous avons joué une partie, affirme mon épouse, ce qui décidément me place hors jeu et me laisse pantois quand à la manière dont fonctionne ma mémoire. Ce n'est pas la première fois que mon cerveau efface radicalement un moment, un fait ou une anecdote. La vieille blague familiale par exemple pour vilipender ma mémoire sélective est de me signaler que, d'une visite à la bambouseraie d'Anduze, je ne garde aucune trace (Ils se pourrait qu'un jour je disparaisse sans trace comme le dit l'auteur, ça je m'en rappelle encore). Ceci dit, mon amie journaliste précise que les sites Internet qu'elle développe servent à " faire marcher ses petites cellules grises ". Justement, comment n'y ai-je pas pensé plus tôt : F de R a en peut-être gardé une anecdote ? Mais en consultant les rubriques de mon site, alors tout juste âgé de six mois à l'époque, je ne constate aucune allusion à cette soirée. En revanche, certaines phrases me laissent entendre que j'étais quand même bien impliqué dans l'association des écrivains de Haute-Marne à l'époque, mais beaucoup de ce que j'y expose, même si je me souviens rien qu'à l'évocation de pas mal de moments vécus, me paraît terriblement lointain, difficile par exemple de me rappeler à la même époque quels sentiments j'ai véritablement éprouvés devant par exemple ce voyage en Guadeloupe sur les traces de Saint-John-Perse à proximité du Matouba (note d'écriture du 07/03/2001) et cette sensation est vertigineuse, un peu triste d'ailleurs.
Pour moi qui ai entrepris de raconter l'épopée paternelle, un voyage, donc, uniquement basé sur la mémoire, cette déficience, par pans entiers, est étonnante. D'ailleurs en parlant de mon père, j'ai eu une conversation hier avec lui et alors que je lui indiquais avoir vu mon cousin germain - qui demeure seulement à deux cents mètres de chez moi -, nous étions tous les deux à réfléchir pour se souvenir du nom de mon oncle qui est aussi le jeune frère de mon père… Et dire que je travaille sur six générations !
En fait, ce n'est pas comme dans la fameuse maladie - comment c'est le nom déjà ? le machin de " al-zimmer " - toute la mémoire est affectée, pas seulement l'immédiate, toutes les couches semblent infectées devrais-je dire par un virus qui ronge et polit les images mémorielles, les rends lisses et un peu pâlichonnes. Bah, je me console en pensant que ma vie est décidément toujours aussi présente avec le nez dans le guidon et mille choses faites et à faire en même temps, ce qui modifie probablement mes priorités et m'empêche de faire grand cas du passé. Et surtout, s'il reste une sensation qui perdure - et ce, malgré les inévitables malheurs comme dans toute vie - c'est celle du type heureux que je suis. Tant que je me souviens de ça…
(17/06/2019)

 

Certains sont multilingues, moi je suis multicycliste, je pédale indifféremment sur de vieux clous où sur un vélo de course parfaitement entretenu, lequel requiert une tenue de matador comme il se doit avec équipement fluo, casque, gants et chaussures adaptées. Les vieilles bécanes se contentent de vieux shorts et de sandales hors d'haleine. Samedi dernier, par exemple, j'ai accompli mon trajet favori de 30km en direction du lac sur un vélo de type hollandais, acquis en Belgique il y a trente-cinq ans de cela : merveille de confort, selle large et guidon qui tombe naturellement entre les mains. Mais pourquoi la vogue des VTT - dont le début était justement à la même époque de l'achat de ce vélo - a -t-elle diffusée l'idée qu'une bicyclette devait être désagréable avec guidon casse poignets et selle à vous doter d'escarres ? Il est compréhensible (dans une certaine limite) que le vélo de course (à ne pas confondre avec une vulgaire bicyclette) place la recherche de vitesse au détriment du confort (bien que je connaisse des passionnés qui essaient de gratter quelques centaines de grammes de poids en moins, vous font soupeser leur vélo tout carbone, roues profilées, vous exhibent leur tenue extralégères pour au final sortir leur bel engin trois fois par an). Donc, samedi, je rêvassais, confortablement installé, à cette idée que je n'accomplirai peut-être jamais, d'un raid cycliste Sarajevo/ma ville (il me faudrait deux mois et ça c'est compliqué). C'est probablement encore plus compliqué d'abandonner l'idée justement du temps, de la performance : VTT ou VTC, c'est 15 à 18kmh de moyenne contre 22 à 25kmh en vélo de course. Bref.
Ma première sortie de l'année (en tenu de matador et vélo alu/carbone de 9kg) a eu lieu un jour de fin février, un après-midi où le soleil et une douce chaleur vous laisse croire qu'un printemps chaud va s'installer (ce qui n'a pas été le cas). Je pédalais avec joie en traversant des petits villages lorsque mon téléphone à sonné : c'était la libraire de ma ville, qui demandais si je pouvais venir dédicacer un exemplaire de Sans trace qu'un de mes nombreux admirateurs locaux avec acquis. J'ai eu l'idée d'y passer au retour de mon périple. J'ai ainsi débarqué avec ma tenue de matador, pantalon long avec bambinette intégrée, veste assortie du plus bel effet, casque de gladiateur sur le crâne, en claudiquant vers le comptoir sur mes chaussures rigides pour pédales automatiques. Dédicacer ainsi un exemplaire d'un livre ainsi vêtu m'a paru d'un chic extrême et d'un cabotinage éhonté. J'endosse ce snobisme, au même titre que je revendique la contradiction d'être à la fois " dans " et à contre-courant des modes sportives, probablement également des modes littéraires.
(03/06/2019)


Bestiaire domestique, le seul recueil de nouvelles que j'ai publié au début 2009, m'a poursuivi cette semaine. D'abord, le mardi, je suis intervenu dans une classe de CE1 pour une rencontre, suivie d'un mini atelier d'écriture. Lorsqu'on vient tout juste d'apprendre à écrire, c'est un véritable défi ! J'ai eu l'idée de partir de ce livre et je leur ai lu un extrait au sujet d'un chat. Après, travail en binôme, chacun choisissant d'écrire quelques phrases sur un animal. Il y eut chats, chiens, koalas, crocodile, lion, bref, toute une ménagerie avec une belle restitution des textes.
Je croyais en avoir terminé avec ce retour du bestiaire, sauf que le lendemain, un voisin est venu me voir : son coq s'était échappé et avait apparemment trouvé refuge chez moi. Nous avons fait le tour du jardin en vain. L'après-midi, quelques cocoricos ne m'ont laissé aucun doute sur la proximité de l'animal, sauf que chercher un coq, même gros et blanc au milieu de haies touffues n'est pas si évident. Quelques minutes plus tard, un petit attroupement à ma grille m'a signifié que l'animal était bien là, perché à deux mètres de haut au milieu d'un entrelacs de lauriers. Le temps d'avertir le voisin, de fabriquer une sorte d'épuisette, nous voici partis à la chasse ! Mais l'animal ne se laisse pas faire, bondit par-dessus la haie et se retrouve sur le trottoir au milieu de la circulation dense de l'après-midi. On lui court après, mais le voici prêt à traverser à un passage piéton (on à beau être volatile, on respecte le code de la route) avant de se raviser, de faire demi-tour et de nous filer entre les jambes en caquetant et en se dandinant de plus belle pour redescendre en direction de chez moi, toujours en suivant la courbe du trottoir (évidement, tout cela sous les sourires des automobilistes hilares qui nous regardaient poursuivre la bête). Il s'enfile maintenant dans une haie de thuyas, et, coup de chance, les branches serrées lui emprisonnent une patte dans une fourche de bois, il n'y a plus qu'à le cueillir. Depuis, il est revenu chez lui et, de temps en temps, je l'entends pousser son cocorico et je crois déceler comme un salut à mon encontre.
Le retour de ce bestiaire aurait dû s'achever avec cette anecdote et j'avais d'ailleurs entrepris de la rédiger, lorsqu'au moment du repas, j'ai aperçu un tout jeune oiseau vert (verdier ? pouillot ?) qui venait d'entrer par erreur dans la cuisine et qui cherchait à en ressortir en se heurtant aux vitres de la véranda. Il a fini par ressortir, je me suis remis à la rédaction de cette rubrique, que je me dépêche de terminer avant qu'un hérisson, une loutre ou un hippopotame me fasse signe dans le jardin.
(26/05/2019)


La réforme des lycées s'accompagne de quelques chaos qui concernent l'enseignement. Par exemple, les épreuves du bac de français qui jusque-là donnaient le choix entre un commentaire de texte, une dissertation et une écriture d'invention, réduisent à deux épreuves l'examen qui vient clôturer l'apprentissage du français. Exit donc, l'écriture d'invention. Au-delà de la simple soustraction qui en dit long sur la place qu'on laisse jouer à la langue natale, la justification même de l'abandon laisse pantois. Beaucoup d'enseignants se sont sentis jusqu'alors mal à l'aise avec cette épreuve par manque de méthode pour pouvoir l'évaluer, tandis qu'un commentaire ou qu'une dissertation sont plus faciles à interpréter : il faut simplement savoir restituer des connaissances apprises en classe, par exemple les fameux plans en trois parties que toute dissertation doit comporter (thèse, antithèse, foutaise). Par conséquent, ne cherchons pas pourquoi les enseignants savent mal évaluer l'écriture d'invention et supprimons-là. Ce raccourci pose plusieurs problèmes.
D'abord se contenter de restituer des méthodes (ce qui sera la seule possibilité désormais) n'a jamais rendu plus intelligent, bien au contraire : il suffit de savoir ce qu'il faut dire, d'abord en collégien, puis en lycéen et en étudiant, enfin en citoyen bref, on construit sa vie entière en évitant de penser, ce qui est plutôt confortable (rassurez-vous d'autres pensent à votre place).
Ensuite on ignore la catégorie des lycéens qui n'ont jamais réussi à se fourrer dans le crâne la moindre méthode (j'étais de ceux-là, j'ai eu 9 et 10/20 au bac de français). Le refuge illusoire de l'écriture d'invention au moins permettait à ces lycéens de s'exprimer. La difficulté des enseignants pour l'évaluer tient simplement à un manque d'imagination qui vient heurter de plein fouet le réflexe de chercher absolument dans toute copie le hors sujet, l'élément qui vient perturber le bel édifice du programme et de ses attendus. Faire apparaître un avion dans le ciel de Robinson Crusoë, comme le note le journal Le Monde dans un article sur le sujet, paraît ainsi rédhibitoire. Personnellement (mais je ne suis pas enseignant), je trouve cette échappée plutôt poétique.
Je ne suis pas enseignant mais je suis écrivain, et ma langue, le français, est l'espace de liberté le plus important à mes yeux. Lorsque j'écris un livre, j'ai besoin de sentir cette liberté, savoir que oui, je peux faire traverser si je le souhaite un avion dans le ciel de Robinson simplement en agençant des mots, et tant pis si le résultat est hors norme ou hors sujet. Lors des rencontres au collège ou en lycée (et même prochainement avec une classe de CE1 !), c'est cette indépendance de la langue, donc de la pensée que je défends. Je bénis chaque jour ma tête mal faite de n'avoir pas su me faire retenir les méthodes, les combines, les formules et les procédés de l'enseignement. Je n'aurait probablement jamais écrit si j'étais resté enfermé dans des analyses sclérosantes et les lectures que l'éducation nationale rend à plaisir intimidantes.
J'ai en projet un atelier pour l'année qui vient et sans doute que cette disparition de l'écriture d'invention le rend plus cher à mes yeux. La France est un des rares pays qui persiste à penser que l'écriture ne s'apprend pas. Elle reste l'apanage d'une sorte d'élite héritée des rentiers du XIXème siècle (persistance avec D'Ormesson) qui disposait du temps pour cultiver cette liberté d'expression, ce qu'on résume par une sorte de talent divin, donc intransmissible, surtout aux classes populaires. Au moins, à mon échelle modeste, je prouverai que non.
(17/05/2019)

 

Moyens, méthodes, manuels : je comptais faire une mise à jour essentiellement sur ces sujets mais l'actualité a déboulé : comment traduire " omama " et " otata " ? Ces deux termes apparaissent dans une lettre envoyée à mon père par une de ses cousines au début des années 2000. Internet, lorsqu'il s'est répandu, a grandement facilité les recherches mondiales pour ceux dont la famille s'est dispersée aux quatre coins du monde. Retrouver une parenté, une adresse d'annuaire est devenu plus simple. Ainsi Marija, fille d'un oncle parental, a-t'elle pu lui envoyer une lettre. Elle y explique sa parenté et donne des nouvelles de ceux qui ont pu rester en Bosnie. Pour sa part, du moins au début des années 2000, Marija vivait chez sa fille à cinquante kilomètres de Zagreb, en Croatie donc. Deux photos scannées accompagnent la lettre, dont un cliché de mariage des années 1920, de couleur sépia, qui présente de nombreuses traces de pliures et la preuve probable de déménagements précipités accompagnant les évènements successifs des Balkans. Une explication en serbo-croate précise quelques personnages de cette photographie, dont la présence de leurs grands-parents commun "omama Julijana " et " otata Georg ". Si j'ai toujours recours à mon père pour les traductions bosniaque-français, je commence toutefois à comprendre les subtilités de cette langue. Or, les deux qualificatifs qui désignent ces grands-parents n'ont pas de traductions véritables. En serbo-croate, le père se dit " otac " et la mère " Majka ", papa devient " tata " et maman " mama ". Il est évidement facile de comprendre que otata signifie " grand-papa " et omama " grand-maman ", dans l'inspiration allemande d'un " opa " et " oma " pour les nommer de manière semblable. Or, d'une façon plus habituelle, en serbo-croate on appelle " baka ", la grand-mère et " deda " le grand-père. Cependant, le site d'un auteur américain, traducteur et professeur de littérature slave à Los Angeles m'a conforté sur ce que je pensais, à savoir qu'il devait s'agir d'une forme familière, régionale, à l'instar du " piot " et de la " piotte " qui désignent les jeunes enfants dans mon grand Est. Et son explication correspond tout à fait à une particularité croate, de surcroit " german background " comme il l'indique, bref, un particularisme souabe (" swabian ") en quelque sorte, typique du Banat, la région familiale originelle.
Et l'actualité dans tout cela ? Savoir que je suis devenu " otata " à mon tour depuis hier.
(09/05/2019)

 

Venir à Charleville demeure toujours chargé de sens pour moi, même si je ne vais plus à chaque fois en pèlerinage sur la tombe du poète comme je le faisais auparavant et comme je le faisais faire au vieux VRP d'Ils désertent. Je deviens moins fétichiste, et c'est peut-être une des conclusions inattendues de Vie prolongée d'Arthur Rimbaud. Cette fois, Charleville, c'est pour y rencontrer une classe de seconde et leur professeur au lycée Chanzy. Auparavant, il y a la route : j'aime prendre celle qui part de Châlons, traverse Suippes et les terrains militaires, longe des champs interminables, passe devant le monument de la ferme de Navarin où Blaise Cendrars perdit un bras, traverse Attigny, patrie d'André Dhôtel, bref on est dans un " pays où on n'arrive jamais " pour citer une de ses œuvres majeures. On n'est pas loin de Roches et on s'attend à voir surgir à tout moment l'ombre de Rimbaud en vagabond inusable. Et puisqu'on est en rubrique Étonnements, surprise donc de n'y croiser personne. Je suis absolument seul sur cette route. Autrefois (il y a dix ans, moins peut-être) j'avais le souvenir d'une circulation certes peu dense mais enfin existante. Nos campagnes se rétrécissent, résultat d'une politique inexistante de leur aménagement. Charleville toutefois donne l'impression d'avoir concentré toute la vie. D'abord, repas à midi avec Alain et nous évoquons notre dynamique projet Instants cuisine. A un jour près, Alain aurait pu me donner directement quelques exemplaires de la plaquette promotionnelle tout juste envoyée par l'éditeur.
Après-midi donc au lycée Chanzy, bel établissement de centre-ville avec la pierre blonde caractéristique de la ville et de la place Ducale. Les élèves, répartis en deux groupes, se demandent pourquoi je viens les voir. J'ai du mal (enfin, il me semble) à leur dire pourquoi je considère que ça fait pleinement partie du métier d'écrire. J'ai envie de leur démontrer que la littérature peut s'expliquer autrement que par l'évaluation et l'emprise rhétorique des commentaires d'œuvres et autres dissertations en trois parties obligatoires. Ainsi, pourquoi vouloir restreindre la littérature qui est l'expression la plus libre qui soit (au même titre que les autres arts), pourquoi vouloir écarter toute tentative d'expression écrite ? L'abandon de l'écriture d'invention pour le bac en est le signe le plus manifeste. Contrairement à Argenteuil où j'ai donné à peu près le même discours les lycéens me semblent plus sages, plus homogènes. La banlieue propose une diversité culturelle différente et plus large. Ici, on reste dans la retenue provinciale du grand Est mais il n'est pas difficile de réveiller le petit trublion rimbaldien qui sommeille dans tout ardennais ! Le moment le plus émouvant est toujours celui où on passe à un exercice pratique d'écriture. Chacun sourit, sort une feuille, s'agite enfin, fait tourner un crayon au bout des doigts, demeure les yeux dans le vague, chacun réfléchit et prend une posture d'écrivain, véritable et sans manière. Un atelier d'écriture plus musclé devrait voir le jour l'année prochaine : à suivre…
" L'après atelier " me laisse toujours un peu dégonflé d'avoir passé trois heures à tenter d'être à peu près clair, mais ce n'est pas une léthargie, plutôt un apaisement. Grande envie d'écrire. Charleville réapparaît en fin d'après-midi, il fait frais. Discussions autour de la poésie, l'atelier à venir devrait tourner autour de la belle idée d'une poésie francophone, de son urgence, de sa nécessité. La place Ducale s'assombrit lentement. Des images de Harar longent les arcades, les hyènes du soir vont bientôt venir manger les poubelles. Ranbo (ou Rambo ou Rambow, comme on dit là-bas) s'avance vers moi, nonchalant et dégingandé.
Les visions ne s'arrêtent pas sur le trajet du retour, toujours aussi désert : vu une biche au coin d'un champ (ou un buffle ? une hyène ?). Vu des champs semblables à des savanes. Côté musique, Calvin Russell s'invite dans l'autoradio (apprendre au retour qu'il est mort en 2011 à 62 ans), fils de rien, chanteur de blues et bluettes faciles, mais authentiques, tout comme Ranbo.
(02/05/2019)

 

Les récents déboires de l'église parisienne dévolue à Quasimodo m'ont fait repensé à l'incendie de la cathédrale de Reims, que décrit Isabelle Rimbaud, la sœur d'Arthur, en 1914. Elle est alors réfugiée dans cette ville, après avoir quitté la fameuse ferme d'une Saison en enfer à Roches dans les Ardennes devant l'avancée des troupes allemandes qui maintenant cernent Reims.

" Mercredi 2 septembre 1914
À la cathédrale, où je me rends de bonne heure, je trouve enfin la note juste. Dans la nef irradiée et dans les chapelles du chœur et de l'abside, les fidèles, hommes et femmes de bonne volonté, sont nombreux. Des messes à tous les autels. Les prêtres officient nimbés d'abnégation, les assistants prient sans regard, enfermés en eux-mêmes. On reçoit le pain des forts avec la ferveur des premiers chrétiens aux catacombes. Aux confessionnaux, chanoines et vicaires exhortent les pénitents à la préparation dernière, en vue du martyre possible et de la mort. Ni mensonges, ni amollissantes illusions ne sont prodigués ici. La cathédrale reprend aujourd'hui la sublime fonction pour laquelle elle a été érigée et qui est d'élever les âmes en les détachant de la terre.

Vendredi 4 septembre 1914
Un long sifflement au-dessus de ma tête. Je me tapis dans l'embrasure d'une petite porte. Et voici qu'à mes pieds, après un fracas énorme, tombent des pierres, des gravats, de la poussière. Des objets étranges, que je prends d'abord pour des morceaux de culs de bouteille, frémissent et rebondissent sur le pavé. Je fais un pas pour me saisir de ces singuliers objets, et ma main se tend déjà vers l'un d'eux, lorsque je comprends leur nature. C'est la mort qui rôde autour de moi. J'ai peur. Je demeure immobile, pétrifiée, le regard machinalement fixé sur des sculptures déposées au bas de la cathédrale, et dont tous les détails m'apparaissent avec une netteté prodigieuse. Un ouvrier court, hagard, tirant par le coude une jeune femme qui hurle et replie son tablier sur un petit enfant blotti dans ses bras. L'homme me crie : " Allez-vous-en, on vise la cathédrale ! "

Samedi 5 septembre 1914
J'éprouve le besoin de visiter Notre-Dame. On n'entre plus par le grand portail ; la petite porte nord-est seule ouverte. À l'intérieur, les traces de l'attentat d'hier n'ont pas disparu : des pierres, des débris de sculptures et de verrières gisent à terre. Pas d'autres dégâts. La cathédrale, presque intacte, demeure aussi belle qu'avant, plus belle même et plus touchante, si l'on songe à ce qu'elle vient de souffrir.

Mardi 22 septembre 1914
Sur la banquette en face de nous, un groupe de cinq Rémois est installé. La vieille dame si pâle, remarquée au cours de l'après-midi, est de leur nombre. Nous engageons conversation. Ils ont vu brûler la cathédrale. L'expression de leur physionomie, lorsqu'ils décrivent le spectacle, est la terreur. Les larmes coulent sur leur visage. Nous les questionnons avec intérêt, avec indiscrétion même. Pour dépeindre et qualifier la scène de l'incendie de Notre-Dame, ils ne trouvent point de mots. C'était donc d'une inexprimable horreur. Habitant non loin de la basilique, ils auraient pu, de chez eux, suivre toutes les phases du drame ; mais, ce jour-là, les habitants de leur maison s'étaient réfugiés dans la cave, et de temps à autre seulement l'un ou l'autre montait pour examiner ce qui se passait dehors. C'est entre quatre et cinq heures de l'après-midi qu'au milieu d'un grand nombre d'incendies allumés tout autour, la cathédrale prit feu ; en quelques minutes, elle parut s'enflammer entièrement.
"

Extraits de Dans les remous de la bataille, d'Isabelle Rimbaud (voir aussi Notes de lecture du 08/03/2016)
(26/04/2019)

 

Ma vie parfois ressemble à celle de Tolstoï, reclus à Yasnaïa Poliana, sauf que ma demeure est moins isolée, moins grande, sans domestique et que je ne suis pas comte. Mais parfois, les errances méditatives dans le silence des pièces ou dans le pépiement des oiseaux du jardin ressemblent  l’idée que je me fais du « grantécrivain » casanier et dévolu à son œuvre. Rien de tel pour se dégonfler le bonichon d’aller faire un tour du côté de chez Swan, donc chez Proust, vacancier à Cabourg, ou pourquoi pas en direction de Paris pour ma profession (qui s’entre vous me croit en retraite est dans l’erreur). Donc, par ordre chronologique, voici d’abord Paname : j’ai évoqué Y avec mon éditrice. Rarement un livre m’aura autant accroché. Puis visité l’expo sur les Nabis : décevant, mise en valeur classique et lisible, mais peut-être que j’avais du mal à passer à autre chose que Y.  Retour ensuite à Sceaux, découvert d’une fuite d’eau (c’est la troisième) que j’ai résolu en coupant le robinet général. Je suis vraiment le spécialiste des problèmes de plomberie (voir cette même rubrique au 17 mars précédent). La fuite en question ne me concernait pas, était dans les parties communes, aussi dès le lendemain matin je m’attelle à prévenir qui de droit et une intervention est prévue l’après-midi même. Mais d’abord Montreuil où se tient le troisième salon du livre d’histoire sociale à la CGT. Je suis invité à débattre sur littérature et engagement avec Arno Bertina. Ambiance très sympa, militante comme il se doit, dans les magnifiques locaux de la confédération (ah ! la boutique du parfait militant CGT ou on peut acheter trompettes, fanions, drapeaux, casquettes en tous genre). Retour à Sceaux pour la réparation de la fuite et retour de l’eau dans l’appartement. Le lendemain, au lycée Jean Jaurès d’Argenteuil, je retrouve la très attachante classe de seconde et leur professeur de français qui ont œuvré sur le thème d’ « écrire le travail ». Une expo est prévue, nous étions plusieurs écrivains à travailler sur ce thème, je retrouve Arno Bertina, quitté la veille, et Laurent Quintreau, quitté l’année précédente. Les élèves qui m’étaient confiés ont fait un travail magnifique, fantastique et d’une très grande qualité littéraire. J’ai l’impression d’avoir contribué à décoincer en eux le nerf de l’écriture : formidable ! J’ai prévu de renouveler l’expérience bientôt à Charleville. Retour sur Paris, je rencontre Anne et Piero, une partie de la fine équipe de L'AirNu, et j’assiste inopinément plus tard à une conférence très intéressante du CNL sur l’Europe avec David Diop (Frères d’âmes, Goncourt des lycéens cette année) et Géraldine Schwartz dont je viens de lire Les amnésiques (bientôt en Notes de lecture). Enfin Cabourg le lendemain sur les traces de Marcel Proust et de son Grand Hôtel (merveilleux chocolat chaud et madeleines de circonstance), séjour toutefois un peu plus mouvant que le périmètre immédiat du Grand Hôtel : un peu plus de 70km de randonnée en trois jours et demi. Restaient également Soissons et Langres pour des visites familiales, bref huit jours non stop pour le faux reclus que je suis.
(15/04/2019)

Varda. Je n’aime pas les commémorations, récupérations de toutes sortes, la rue Daguerre couverte de fleurs, les vieux poncifs sur le féminisme ou la Nouvelle vague, l’entrée de plain pied dans l’histoire de ceux qui comptent. Comptent autant pour moi Eric Holder et Antoine Emaz, mais qui se souviendra d’eux ? J’ai ainsi hésité à faire cette rubrique. Mais parce que l’intime se lie à ces événements, plus ou moins médiatiques, plus ou moins sincères, je ressens la vague nécessité de me souvenir de comment j’ai découvert leurs univers.
Varda, je l’ai découverte en 1979, j’avais vingt et un ans et les cheveux ras à cause d’une époque où on faisait encore son service militaire. La vieille télé de la caserne (télé qui serait volée un peu plus tard) diffusait L’une chante et l’autre pas : l’étrangeté tenait d’avoir vu ce film féministe dans cette ambiance exclusivement masculine, d’en avoir été touché par ailleurs puisque je m’en souviens quarante ans plus tard. J’ai raconté cette aventure en mars 2013 dans la seule participation que j’ai faite pour les Vases communicants, cette excellente initiative d’échanges entre blogs. J’ai ainsi accueilli Anne Savelli sur Feuilles de route et Anne a proposé mon texte sur ma découverte de L’une chante et l’autre pas dans Fenêtres open space. Notre thème commun était Varda, la manière dont nous l’avons découverte ou plutôt la façon dont elle s’est immiscée dans nos vies. Le texte d’Anne sur le film de Varda Le bonheur est toujours disponible ici. Notons que depuis, Anne a accompli un chemin plus précis dans sa direction : publication du très beau Décor Daguerre aux Éditions de l’Attente en 2017. Notons que des échanges ont suivi entre elle et Varda, que la cinéaste allait être invitée à la lecture de ce livre prévue le 10 avril prochain.
De mon côté, Agnès Varda est restée pas très loin, une sorte de voisine bienveillante, d’abord parce que j’ai suivi les pérégrinations d’Anne (et combien je suis toujours honoré de sa grande confiance et amitié). J’ai découvert aussi Le bonheur, film qui reste dans la mémoire comme peu y arrivent. J’ai même revu L’une chante et l’autre pas avec cette impression d’un film toutefois daté, je n’ai pas retrouvé la première impression qu’il m’avait laissé, changement d’époque peut-être. En revanche, je suis allé voir au cinéma de ma ville Visages, villages l’année passée, exactement le dimanche 28 janvier 2018, à la séance du matin, je le sais parce que je l’ai vu avec un ami avec qui je vais régulièrement courir, et que l’entraînement que nous avons fait à la suite (10km) l’indique sur mon carnet de courses (« couru avec Laurent entre 13 et 14h après Villages visages d'Agnès Varda vu ensemble. 5 km en 28'45 (57'30 au 10km) demi tour en 30'15 et retour même rythme accélération sur 500 m entre 4 et 4,5km à 12 à l'heure. Bruine temps frais 7° »). C’est drôle, mais il me semble que rencontrer Varda à travers ses films était toujours une aventure personnelle avant tout.
(02/04/2019)

 

Les premiers rayons de soleil sont souvent l'occasion d'aller œuvrer au jardin. La semaine dernière, j'ai entrepris de nettoyer ce que nous appelons pompeusement " le petit bois ", en réalité un espace que l'ancien propriétaire avait planté de diverses essences, cyprès, arbre de Judée et son étonnante floraison cauliflore, buissons et autres boqueteaux qui avaient fini par donner à ce coin une luxuriance inattendue.
En automne dernier, le cyprès que les précédentes tempêtes avaient affaibli, a fini par mourir tout à fait. J'ai remis en route la tronçonneuse de mon beau-père (dix ans qu'elle n'avait pas tourné) et j'ai débité l'arbre. J'ai posé un rondin de bois du plus bel effet pour transformer la souche en table destinée à accueillir quelques plantes en pots. Evidemment, cela a créé un vide et j'en ai profité pour arranger l'endroit, laisser plus de place à l'arbre de Judée et aux deux lilas que j'avais transplantés il y a trois ans de cela. Je me suis également attaqué au lierre qui avait recouvert complètement un des piliers de pierres de la palissade.
Je n'aime pas le lierre qui se propage partout si on le laisse faire. Pareil pour son cousin, appelé " bois fumé ", ou plus communément nommé " clématite des haies ", espèce considérée comme envahissante en Nouvelle Zélande, m'apprend Wikipédia. Dans ma folie réductrice, j'arrive à arracher ces lianes grimpantes qui " colonisent " " mes " arbres, je parviens même à tailler jusqu'au tronc un pied de lierre gigantesque qui a entièrement enserré un piquet de clôture : ainsi, c'est trois chargements de Kangoo que j'apporterai à la déchetterie. Revenons à Wikipédia : tant que j'étais dans l'identification de ma clématite, j'ai consulté ce qui se rapporte au lierre. J'apprends ainsi que les fruits du lierre jouent un rôle important pour la survie des passereaux en hiver, que le feuillage permet des lieux d'hibernation pour les papillons, que la floraison tardive est gage de nourriture pour les abeilles, donc, que le lierre est loin d'être un importun. Idem pour son appellation de bourreau des arbres, injustifiée : au contraire, le lierre serait utile pour protéger l'écorce des parasites et il est même un des principaux dépolluants en absorbant les particules de poussière. Bref, la xénophobie que j'entretenais à son encontre est ainsi injustifiée, finalement comme tout racisme. Il y a longtemps de cela, je me souviens avoir gratté des affichettes " Le Pen " qu'un quidam FN (RN maintenant) avait collé sur le poteau EDF à côté de mon portail. Là, j'ai retiré aussi le lierre laissant le béton nu disponible pour d'autres affichettes. Voilà encore un avantage qu'on peut donner au lierre : en se répandant, il empêche la connerie humaine de se coller n'importe où.
(25/03/2019)

 

Dans le bricolage, figure imposée pour tout un chacun, la plomberie occupe pour moi une place de choix. Non pas que je prétende y faire figure de spécialiste, simplement peut-être que les pannes liées aux canalisations et autres transports d’eau chaude ou froide sont celles auxquelles on ne peut sursoir. Du regard de compteur a protéger du gel jusqu’au moindre robinet, on craint la fuite, on guette le moindre dysfonctionnement. Ma pratique plombière à cependant évolué. Alors que je n’hésitais pas à fabriquer autrefois des collets battus sur des tuyaux de cuivre, à braser et à souder des canalisations (souvenir d’avoir soudé à l’argent une conduite de gaz – je ne reculais devant rien), je résous maintenant les problèmes de robinet d’une manière plus globale et je ne m’évertue plus à vouloir changer, ici un joint, là à démonter un mécanisme. En deux ans par exemple j’ai renouvelé l’ensemble des mitigeurs de la maison en guettant soldes et promotions. Le dernier en date, c’était celui d’une douche il y a quinze jours. Par extension, les réceptacles de faïence, W.C., lavabos, éviers, bacs de douche font partie de l’histoire de ma plomberie. Si l’urinoir exposé par Duchamp en 1917 préfigurait une certaine conception de l’art moderne, j’aurais pu filmer la performance artistique qui m’avait fait défoncer à coups de masse sonores une baignoire en fonte pour pouvoir la sortir d’une salle de bain en réfection (j’en garde avec étonnement le souvenir attendri d’un grand défoulement). En revanche, plus énervants sont les problèmes de mécanisme de chasse d’eau qui se grippent, s’usent, provoquent des fuites, se couvrent de tartre et laissent couler une quantité incroyable d’eau que généralement on découvre en retour de week-end ou de vacances dans le silence de la maison retrouvée, aimablement soulignée par un discret glougloutement qui a persisté depuis le départ. Idem : pas la peine de vouloir régler l’appareil, de tordre les tiges du mécanisme : crise de nerfs assurée et piètre résultat. L’expérience là aussi m’a appris que changer tout est paradoxalement synonyme d’économie. En dernière réalisation, alors que j’avais simplement remplacé les piles d’un hygiénique bouton infra-rouge de chasse d’eau, je me suis aperçu que la faïence déjà fêlée de la cuve s’était aggravée, provoquant sa perméabilité. Pourquoi la céramique de nos récipients sanitaires se fend-elle ? Cela reste un mystère… Nous avons hasardé diverses explications : la maison longue de vingt mètres travaille, les réceptacles reposent sur des bases bancales… Rien n’est satisfaisant, mais là encore, pas d’échappatoire : il fallait changer les toilettes en entier, bricolage plus facile à dire qu’à faire, trouver les bons raccords, assurer la stabilité, l’horizontalité, la parfaite symétrie et résoudre tout début de fuite m’auront occupé pendant plusieurs heures. Heures que j’aurais pu mettre à profit pour écrire, ce que devait faire Proust confortablement installé dans son lit, son pot de chambre à côté.
(17/03/2019)

 

La floraison des jonquilles, ô combien signalée par Pierre Bergounioux dans ses Carnets de note (note de lecture du 14/03/2012), adulée par ses afficionados, comme chez L’Employée aux écritures, se manifeste chez moi depuis une dizaine de jours. Pas d’avance, ni de retard, juste le même émerveillement de découvrir qu’elles ont « dépliés leur corolle » comme l’écrit poétiquement Bergounioux. J’avais remarqué auparavant quelques perce-neiges et leurs délicates « gouttes de lait », du moins le peu qu’il m’en reste, leur terrain étant maintenant presque entièrement colonisé par des cyclamens de Corse que j’avais implantés il y a plus d’un quart de siècle, qui forment un couvre-sol magnifique jusqu’à la fin de l’été où leur feuillage bigarré semble disparaître sous terre pour laisser place à des fleurs roses qui persistent parfois jusqu’en octobre. Mais là, en cette époque de transition entre hiver et printemps, si les rustiques roses de Noël, qui font ma fierté, demeurent épanouies depuis l’automne, les perce-neiges ont abandonné rapidement leurs éclats pour laisser place aux jonquilles et aux narcisses. La période où ses deux plantes sont seules en floraison est rapide. Déjà les premières violettes se cachent, les pâquerettes se montrent et les primevères essaient leurs couleurs. Mais manifestement, durant un laps de temps de quelques jours, les reines du jardin sont ces deux fleurs jaunes. Il suffit d’un rayon de soleil pour les apprécier (entre deux averses et deux coups de vent en ce moment), pimpantes et gaillardement dressées malgré les assauts de la brise. J’ai une préférence pour les jonquilles sauvages. Celles que j’ai chez moi viennent de bois proches, quelques pieds prélevés quelques années auparavant, mais qui possèdent la magie de refleurir chaque année dans mon jardin. Je les préfère car elles sont plus modestes et déliées, mais d’un jaune éclatant. Elles me rappellent l’opportunité joyeuse que j’ai dû avoir à les ramasser avec leurs bulbes au détour d’un bois lors d’une promenade familiale probablement : symboles du bonheur. Cette année, elles illuminent un coin de jardin. De mon bureau, je ne les vois pas, un arbuste me les cache mais dès que je rejoins la grille, à chaque entrée ou sortie, elles me saluent d’un petit signe doré. C’est une vision nouvelle : j’ai dû couper à la fin de l’été dernier un arbre tué par la sécheresse et la place laissée vacante les révèle à ma vue. Les narcisses, plus aristocratiques, forme une touffe serrée sur une plate-bande. Si leur floraison à pleine vue me ravit toujours, je les trouve plus nobles et moins touchantes. Elles semblent toujours retarder leur éclosion, minauder, se faire attendre. Et s’il faut convenir que leurs fleurs, constituées d’ivoire et d’ambre, sont exquises, mais je leur préfère néanmoins les jonquilles. Du moins c’est ainsi que je nomme par différence mes pieds sauvages par rapport à ceux que l’on peut acquérir en jardinerie. Il paraît cependant que je me trompe : ce que je nomme des jonquilles ne seraient en réalité qu’une variété de ces amaryllidacées, appelée « narcisse trompette », commune dans mon Grand Est, et désignée ainsi car sa corolle est disproportionnée par rapport aux pétales, imitant ainsi l’instrument à vent.
(11/03/2019)

 

J’ai passé en ce début d’année, le 6 février exactement, le cap des dix mille kilomètres de course à pied. C’était dans le beau parc de Sceaux et j’avais gravi au cours de cet entrainement de neuf kilomètres les trois pentes raides qui bordent la pièce d’eau. Ça représente 150 mètres de dénivelé sur deux kilomètres de trajet, excellent pour le souffle et les jambes. Tout cela (les dix mille km aussi), je le sais grâce au fichier Excel tenu depuis 2009, dix ans donc. J’y note le temps, la vitesse, le parcours, s’il faisait beau, si j’étais en forme, les évènements particuliers (noté par exemple le 9 septembre 2010 : retour de Paris et première course d'un sélectionné Goncourt ! Besoin de me défouler, bon souffle, pouls 150, temps doux.). Dix mille kilomètres en dix ans, probablement très peu pour les sportifs accomplis, tout de même une régularité de mille km par an et vingt par semaine. Ça représente aussi plus de mille heures passées avec la tenue de sport, les chaussures, les gants et le bonnet en hiver, le débardeur sous trente à l’ombre en été. Mille heures, ça fait 42 jours, un mois et demi à ne penser à rien, à écouter de la musique, son souffle, à écrire parfois des pages de livres dans sa tête, à longer un canal, à visiter ainsi des villes, Nancy, Lausanne, Bruxelles, Thiers, Mont-de-Marsan, Nîmes, Besançon, Toulon, Reims, Lille, Charleville, la Sicile et bien d’autres endroits découverts à même la peau des trottoirs.
J’ai commencé à noter mes courses au lendemain d’une compétition où je m’étais inscrit gaillardement et sans fausse honte à une course de trois km et demi. Après, il m’a fallu six mois pour tenter dix kilomètres. A l’époque, c’était un vieux rêve, celui de reprendre l’entrainement que j’avais commencé vers vingt-cinq ans, le vague désir d’un marathon à l’époque des tenues en coton digne de Dustin Hoffman dans Marathon man. Et puis la vie et ses bonheurs, enfants, famille avaient occupé tout l’espace. Il est drôle de penser que je revois régulièrement le collègue avec lequel je courais au moment de mes premiers entrainements juvéniles. Lui n’a jamais arrêté, et si à l’époque il courait le marathon en moins de trois heures, il monte maintenant fréquemment sur le podium de courses locales que nous partageons parfois. Au début de la reprise, je prenais mon pouls régulièrement et je terminais les entrainements avec 160 pulsations. Avec le temps, mon corps s’est modifié. Mon cœur au repos est au-dessous des 60 pulsations et au dernier test d’effort cardiaque, je n’ai pas réussi à dépasser 145. L’âge s’accumulant, je cours moins vite. J’ai atteint le maximum de mes performances à 56 ans, ce qui semble logique. En revanche, je n’ai jamais abandonné aucune compétition. J’en ai seulement fait une trentaine, ce qui est peu, mais la course est un art de vivre et mon fichier compte à ce jour près de 1500 lignes, une par entrainement ou compétition. Il est vrai que j’y compte aussi les heures de marche qui approchent 20km lorsque le beau temps le permet ou les randonnées à vélo qui partagent depuis deux ans en part presque égale mes exploits sportifs. A noter aussi que depuis cinq ans, je ne cours quasiment plus qu’avec des Fivefingers et que je n’ai jamais eu le moindre problème musculaire ou articulaire. Allez, on continue !
(04/03/2019)

 

Grand Est, je nommais autrefois avant l'appellation de la nouvelle région, la vaste contrée qui me servait de terrain de boulot, un vrai grand quart Nord Est, Champagne, Nord, Picardie, j'y rajoutais volontiers la Bourgogne universitaire, mes terres natales, la Lorraine si proche, l'Alsace, la Franche-Comté, bref, tout ce qui parait exotique à un bordelais ou un breton ou terre de froidure à un marseillais. Au fur et à mesure, j'ai annexé d'autres territoires coutumiers, les Ardennes amicales de Rimbaud, la Belgique et Bruxelles, et même Paris, qui demeure pour moi une simple banlieue de ma ville. Grand Est, parce que la semaine dernière j'ai écumé la vaste province, chez moi d'abord (l'écrivain en son royaume), puis dans ma ville natale pour un anniversaire familial, ensuite Soissons et Bruxelles pour ramener ma progéniture, enfin un petit tour en ski de fond dans les Vosges et terminer par un concert d'Ange qui fêtait cinquante ans de carrière à Vitry-le-François, premier groupe de rock français dans les années soixante-dix, excusez du peu et, là encore, tous les musiciens sont issus du Gand Est.
Et puis en ce moment, mon Grand Est prend une signification particulière, il s'étend vraiment vers L'Est, traverse l'Autriche, la Hongrie, rejoint les rives du Danube, s'arrête devant la mer noire. J'y convoque Tolstoï au siège de Sébastopol, voire à Bruxelles en mars 61 où il se trouve au même moment que Victor Hugo qui visite Waterloo pour les futurs Misérables. Bref, un Grand Est étonnant : citons encore le franco-autrichien Ami Boué, fondateur de la Société de Géologie Française et auteur d'un essai remarquable en 1840, La Turquie d'Europe. Ce professeur Tournesol parodiait le héros de Tintin en agitant son pendule : " un peu plus à l'Est ", disait-il. Il a vécu en effet à Vienne et a épousé une de mes aïeules au joli prénom d'Éléonore : étonnant n'est-ce pas ? D'où cette rubrique où je constate que je suis vraiment marqué du Grand Est.
(25/02/2019)

 

Lors de ma dernière visite à la librairie Rimbaud en automne dernier (note d’Étonnements du 19/11/2018), nous avions pris date pour renouveler une rencontre à l’occasion de la sortie de ST. C’était ce samedi. J’ai déjeuné au passage chez Alain et Odile et nous avons évoqué avec joie ce projet qui nous tient au ventre, un Instant cuisine, destiné à compléter le fameux Instants handball qui nous a mené si loin (on en reparlera). Bref, cuisine, il en a été question à la librairie Rimbaud dans la digestion de l’après-midi : cuisine de l’écriture, des rencontres, des lectures. Je n’ai pas connu l’affluence qui avait présidé en novembre dernier où il avait fallu démonter la vitrine pour que je puisse dédicacer mon VPAR en nombre suffisant. Mais enfin, je n’ai pas vu le temps passer, j’ai discuté avec un spécialiste de Cendrars, avec un lecteur de Rimbaud communiste et communard, et surtout avec une professeure de français, passionnée de littérature haïtienne, avec qui j’ai parlé de la très belle expérience vécue le jeudi précédent à Argenteuil (voir en Notes d’écriture) et que j’espère renouveler. Le temps ainsi a passé bien vite et je suis reparti heureux.
A Charleville, la librairie Rimbaud est incontournable et toujours remplie. C’est drôle, mais j’aime m’installer dans cet endroit, sur la petite table réservée à cet usage derrière une pile de bouquins au milieu du passage. La libraire est juste à côté et nous discutons livres en regardant déambuler les clients. Beaucoup d’auteurs, paraît-il, n’aiment pas se rendre ici : trop loin de la capitale, pense-t’elle, trop de trajets, trop provincial... Prétextes… Il est vrai que dans l’absolu, s’installer derrière une pile de livre dans l’anonymat, comme un vulgaire bonimenteur de foire, ne facilite pas la reconnaissance d’un ego souvent disproportionné chez les écrivains. Mais enfin, soyons juste, un auteur n’est qu’une infime partie dans un fond de librairie, un simple nom appliqué sur une couverture. En revanche, il a la chance de voisiner par ordre alphabétique à côté de prédécesseurs forts honorables (Balzac, Baudelaire, Beckett pour moi). Les sirènes de l’actualité littéraire qui font qu’on se retrouve ici à l’occasion de la sortie d’un livre ne doivent pas faire croire qu’on sera la vedette du lieu l’espace d’un instant, mais plutôt que c’est une occasion inespérée de sortir de nos pages, lesquelles nous tiennent souvent prisonniers.
(11/02/2019)

 


Je n’ai pas couru depuis près de quinze jours. D’abord la neige, ensuite la neige. Treize centimètres le mercredi 9 février, ça a fondu, mais bon. Et puis quatre centimètres le mercredi suivant et trois le jeudi. Pas couru non plus même si les magnifiques photos d’une amie qui a l’habitude des trails dans les vignes de Reims m’ont fait envie (ah, les traces d’animaux dans le blanc tout frais). Je me suis consolé en faisant marcher mes bras. Il est vrai que si les jambes n’ont jamais de soucis d’endurance, les bras en revanche restent inertes, hormis les tâches ménagères, le violon (si, si) et taper comme un sourd sur le clavier pour écrire. Et parfois en été lorsque je me mets sérieusement à nager mille mètres de crawl.
Bref, pelleter la neige est un doux sport, surtout lorsqu’on possède comme moi, un outil imparable, un plateau tout aluminium de soixante cm de large, qu’il faut soulever une fois rempli de la couche glacée. Mais j’aime cet effort régulier à faire, le bruit de la pelle qui râcle le sol, le moment où on la lève avec les muscles qui se tendent, le retour pour entamer une nouvelle strate. Je ne fais pas les choses à moitié : je dégage entièrement la partie goudronnée de la cour, c'est-à-dire sur sept mètres de large et quinze de longueur. Je rajoute cinq mètres pour atteindre la route. Puis je dégage le trottoir pour les passants sur une largeur d’un mètre cinquante et quarante en longueur : l’ensemble du travail me prend moins d’une heure, c’est un plaisir et une obligation pour les habitants de le faire. Ceci dit, j’ai constaté que j’étais le premier voisin à le faire à huit heures du matin. Je me souviens autrefois que j’étais parmi les derniers à débarrasser la neige. De la même façon, je crois me souvenir que les rues étaient dégagées : maintenant, c’est un comble, les trottoirs sont propres mais les rues demeurent encombrées toute la journée. Côté circulation aussi, cela a changé. Beaucoup de conducteurs ne savent pas rouler sur la neige, et surtout ne sont pas équipés au minimum de pneus, sinon d’hiver, au moins en bon état. J’ai appris à rouler à Langres, ville froide, et mon grand plaisir était d’attendre la neige pour aller faire des dérapages sur les petites routes du plateau avec la 4L de ma frangine. Qui sait faire un dérapage au frein à main maintenant ? C’est pourtant un excellent exercice sur route mouillée et toutes les auto-écoles devraient le proposer. Bon, je vais arrêter de jouer au vieux con, le fameux « c’était mieux avant ».
Et je reprends mes calculs : j’ai donc dégagé au total deux cents mètres carrés avec vingt centimètres de neige en cumulé. Les abaques utilisés pour la résistance des toitures estiment qu’un centimètre de neige pèse un kilogramme au mètre carré, aurais-je ainsi pelleté quatre tonnes de neige ? A peu près autant qu’un libraire qui range ses romans en période de rentrée littéraire ? Merci mes bras.
(04/02/2019)

 

La cacasse à cul nu est un plat traditionnel ardennais qui existe depuis très longtemps. Il parait qu'Arthur Rimbaud adorait cette cuisine simple et roborative : pour preuve, ce poème inspiré du Dormeur du val.

La cacasse à cul nu (date inconnue)

C'est un fond de cocotte où chante une rivière
D'huile, accrochant follement du lard et des oignons,
Où le feu sous le culot de fonte fière
Crépite : c'est un petit roux qui mousse sans façon.

Un affamé, bouche ouverte et tête émue,
Et la nuque baignant dans la belle odeur bleue,
Lève la robe des patates, les voici nues
Rissolant dans leur lit où la lumière pleut.

Les pieds dans le persil, elles dorment. Souriantes comme
Sourirait un enfant malade, elles font un somme :
Nature, berce-les chaudement : elles ont froid.

Et le doux parfum fait frissonner la narine
De l'affamé qui se tord la main sur sa poitrine :
Il a faim, il a une crampe au côté droit.

Le dormeur du val (octobre 1870)

C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

(28/01/2019)

 

De temps en temps, passant le long d’une des bibliothèques de la maison (là, c’était celle de la chambre), je repère un livre oublié, ou coincé entre les autres, ou peut-être même surgi dans les rayonnages par génération spontanée : la semaine dernière, c’était Traces de Philippe Delerm, courts textes qui s’appuient sur des photographies de Martine Delerm (épouse ? mère ? fille ?). Je le feuillette et tombe sur la photographie d’un sapin enrobé dans du scotch et délaissé sur un trottoir, attendant probablement la tournée des éboueurs. Le texte s’appelle À dégager. Ayant « dégagé » le mien à la déchetterie trois jours plus tôt, j’en décide d’en faire une note d’Étonnement pour FdR…
C’était donc le mardi neuf janvier. Je devais passer à l’excellente librairie Larcelet de ma ville afin de les prévenir que j’y avais donné rendez-vous à un journaliste pour une interview le lendemain et pour prévoir avec cette excellente librairie une date de rencontre-dédicace à l’occasion de la sortie de Sans trace (ce sera le 15 février, c’est noté en Agenda). Et comme je suis un type super-organisé en plus d’être un écrivain hors-pair et un sportif accompli (en toute modestie), sur mon chemin j’ai emmené à la déchetterie dans l’infatigable Kangoo le sapin de Noël que j’avais bazardé une semaine auparavant en le jetant sans pitié par-dessus le balcon, dépouillé tout de même des boules et des guirlandes. Il avait atterri sur la pelouse, attendant là son triste sort. Je ne lui en voulais pas particulièrement, je lui savais même gré de n’avoir perdu quasiment aucune aiguille, ni dans la véranda qu’il avait égaillé pendant un mois, ni lors des manœuvres pour le mettre à nu et le passer par la porte-fenêtre. Mais bon, il faut bien avancer dans l’année nouvelle et nos sapins de Noël ont la fâcheuse manie de nous rappeler la léthargie des fêtes et les excès en tous genres. Bref, jeter un sapin, c’est déjà se projeter vers le printemps, guetter la lumière du jour qui recommence à augmenter.
Philippe Delerm écrit qu’« on le jette sans commentaire, avec une petite pointe de remords ». En ce qui me concerne, c’est faux : s’en débarrasser est une grande joie, la même que celle de revenir avec vers mi-décembre, de tailler son pied à la serpe en pestant car ce putain de sapin pique les doigts et ne veut pas s’enfiler dans ce bordel de support prévu-soi-disant-pour-tu-parles ! Bonheur bruyant donc, de la même manière que j’aime à le décorer de la manière la plus kitsch possible (Milan Kundera affirme que « le kitsch fait naître coup sur coup deux larmes d’émotions » – suite dans la note d’écriture du 04/04/2012). Mais de la même manière, je le dépouille en janvier avec entrain, j’enfourne guirlandes lumineuses, boules et contenu de la crèche dans un grand carton qui va rejoindre pour un an sa place dévolue. En fait, ce que j’aime dans le sapin, c’est le rituel qu’il provoque (souvenir ému lorsqu’on me l’apportait à domicile – voir note d’Étonnements du 19/12/2001, dix-sept ans déjà…).
Comme chaque année, je sais qu’il faudra que je redéballe le carton car j’ai oublié de ranger une étoile dépliée, restée accrochée au plafond, un mini sapin en tissu posé sur une tablette, une ou deux boules qui avaient roulé dans un coin. Derrière moi, à un mètre de la fenêtre de mon bureau où j’écris en ce moment, il y a dans l’herbe un des petits objets que j’accroche aux branches, c’est un cor de chasse miniature, oublié lorsque j’ai dégarni le sapin, élément d’une collection d’instruments de musique en métal doré qui diversifient la décoration. Il faudra que je pense à le ramasser avant de passer la tondeuse. Et nul doute qu’avant de le ranger, je ferai semblant de souffler dans ce minuscule cor de chasse, histoire de sonner les beaux jours.
(21/01/2019)

 

La dernière fois que j’ai vu la Maison du handball, c’était en novembre 2016 : un vaste trou creusait l’endroit, des grues et des bulldozers y ajoutaient la seule touche colorée. Nous étions avec Alain Delatour dans un barnum de toile blanche pour fêter la pose de la première pierre. Quelques-uns des tableaux et des textes d’Instants handball accrochés sur des cloisons amovibles tentaient d’égayer le moment. Deux mois plus tard, « nos » tableaux étaient exposés au stade Pierre Mauroy de Lille pour le championnat du monde organisé par la France (Webcam du 30/01/2017). Avant encore, il y avait eu Voiron, Dunkerque, après il y aurait Paris : autant d’expositions qui nous avaient fait transformer notre idée initiale en « world tour » (un seul regret, la Réunion où l’expo devait se tenir, mais resté sans suite).
Toujours accompagné de l’inséparable compère de ce projet, j’ai revu la Maison du handball mercredi dernier pour son inauguration : locaux luxueux avec deux terrains d’entrainements, une salle de ciné et tous les équipements derniers cris, un véritable hôtel quatre étoiles, deux restaurants dont l’un diététique et réservé aux joueurs. Le grand intérêt de cette structure est de mêler athlètes de haut niveau et personnel administratif, staff et tous ceux qui permettent au hand français d’évoluer à la toute première place mondiale avec six titres mondiaux jusqu’à la dernière victoire de l’équipe féminine aux championnats d’Europe. L’enjeu donc de l’inauguration était à la mesure des ambitions affichées avec la présence du Président de la République resté longtemps sur place. Et grande fierté pour nous aussi puisque onze des tableaux d’Instants handball sont accrochés à demeure dans ces lieux (voir en Webcam).
Le livre existe toujours, le seul revêtu du logo officiel du Championnat du monde 2017 (il est maintenant « collector »). Il raconte l’aventure de ce projet, les ateliers que nous avons animés et présente textes et tableaux dans le mélange toujours bénéfique du sport, de l’art et de la culture.
(14/01/2019)

 

 

Comme chaque année, voici le bilan des courses à pied et divers entrainements destinés à prouver que la littérature n’est pas une activité statique (n’est-ce pas, Rimbaud ?). Cette année donc, c’est plus de 150 séances de sports divers, 1025 km de course à pied, 1300 km de vélo, 450 km de marche et quelques hectomètres de nage. Au total ça fait 2775 km soit la distance Paris-Moscou ! Plus de 50 km de moyenne par semaine en fait, ou, pour donner une autre mesure, c'est comme si vous aviez tenté de rejoindre en un an la capitale russe en alternant tous les deux ou trois jours 20 km de course, 25 km de vélo et 10 km de marche. Cette distance est la plus grande que j’ai accomplie, au total ça représente 1000 km de plus qu'en 2017, dont 400 km de plus en course à pied mais il faut dire que la thèse de doctorat m’avait pas mal occupé.
Et puis côté compétitions, en plus des défis habituels sur dix ou vingt kilomètres (à Saint-Dizier, à Bruxelles), j’ai rajouté un premier marathon, distance mythique accomplie dans des conditions caniculaires un jour de juin, doublée du plaisir d’accompagner mon gendre, trente ans de moins. Il était également avec moi pour la 99ème édition des 24 km de Sedan-Charleville, dernière course  à laquelle nous avons participé. Dernier entrainement pour moi avant le nouvel an (mais j’ai déjà recouru depuis) le jour de Noël où j’avais proposé une séance remise en forme après un réveillon familial à Ancenis. Nous étions seulement deux motivés, dommage pour les autres, qui auront loupé les magnifiques reflets du soleil sur la Loire (pensée pour Julien Gracq et l’île Batailleuse toute proche).
L’année précédente (voir Étonnements du 22/01/2018), j’avais dans mes bonnes résolutions le projet de retrouver un peu de vitesse et de terminer avec plaisir toutes mes courses. Côté vitesse, je maintiens fréquemment une allure de dix km/h, comme l’écrivain Murakami, même si les entrainements spécifiques pour la longue distance du marathon m’ont fait envisager plus lentement pendant trois mois le rythme hebdomadaire de 40 km. Côté plaisir, toujours autant de joie même s’il faut parfois se faire violence pour sortir, et – touchons du bois – toujours aucune blessure à l’entrainement.
Dans moins d’un mois je devrais passer les dix mille kilomètres de course en moins de dix ans, la vie courante, quoi…
(07/01/2019)