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Je n’ai pas trouvé de bonne traduction pour « smartphone ». Une commission placée sous l’égide de l’Académie française proposait en 2018 de remplacer l’appellation anglaise par « mobile multifonction ». La même commission avait proposé auparavant « terminal de poche » ou « ordiphone » qui n’avait pas rencontré davantage de succès. On trouve également la mention « téléphone intelligent » ou « portable tactile » sur le Web. Force est de reconnaître qu’il n’existe aucune association de mots capable de glorifier dans la langue de Molière le petit appareil si indispensable à nos vies.
Ajoutons à cela que l’Intelligence Artificielle s’amuse à brouiller les pistes. D’ailleurs, interrogé à ce sujet un chat I.A. me répond « qu’en français, le mot « smartphone » se traduit par « smartphone » !
J’ai longtemps cru que le smartphone désignait un appareil « smart », donc élégant, mais il paraît que le « smart » initial était un acronyme qui signifiait « Technologies d'autosurveillance, d'analyse et de reporting ». C’est évidemment moins « glamour » (pour rester dans la langue de Shakespeare), même si le smartphone, avec son écran lisse, est un bel objet, une sorte de miroir qui réfléchit nos vies et que nous sortons constamment de nos poches pour s’assurer que nous sommes toujours vivants.
A travers ces périphrases, je n’ai toujours pas de traduction idéale pour ce beau téléphone.
Lors de mon premier roman Central (déjà 26 ans), je me souviens avoir démonté un vieux téléphone S63 à cadran : « Que retenir de ce téléphone ouvert ainsi qu'un coffre et de l'ensemble des pièces de cuivres et armatures de laiton y brillant comme de l'or ? Le départ d'un rêve, l'île au trésor pour rechercher le correspondant au bout du monde. Une aventure. Au-delà de l’imagination, entrevoir la fabrication minutieuse liant soigneusement les fils de cuivre ensemble en nappes de fils symétriques. Un art. Une patience, encore et toujours comme la marque de celui travaillant aux confins du mystère électrique. » (Central, p. 205-206).
Autant les années glorieuses de la technique rendaient visibles ces gros combinés en bakélite, autant notre technologie actuelle ne montre rien des possibilités infinies d’un smartphone. Autant l’acte de téléphoner était important dans les années soixante (on avait le temps de tourner ses phrases sept fois dans la bouche avant d’obtenir un correspondant), autant les appels indésirables et autres logorrhées verbales ont rendue insupportables les conversations, on se replie derrière l’anonymat de réseaux sociaux, on scrolle des informations qui nous indiffèrent, on vit dans une magie numérique aliénante.
Mais l’objet smartphone reste beau.
Au fait pourquoi je tenais tant à l’évoquer ? A cause d’un récent article d’un hebdomadaire intitulé « Se libérer du smartphone » et combien ce titre m’a apparu incongru pour moi, même si je ne suis pas naïf et que je remarque la dépendance d’un entourage rivé en permanence sur le petit écran tenu dans la main : piétons (qui traversent sans regarder), voyageurs, au restaurant, dans les magasins, la rue, les transports…
J’ai vérifié mon temps d’écran bien sûr : il est d’une heure trente par jour (quand la moyenne française est de 5 heures). Côté réseaux sociaux, une grande partie est due à l’application Waze lorsque je roule en voiture, une autre est à WhatsApp (ma seule concession faite à Mark Zuckerberg). La fonction appareil photo est désormais pour moi prépondérante sur tout autre manière de prendre des clichés. Je consulte le Web, j’utilise la calculette, les agendas partagés. Le téléphone (hors WhatsApp) est de 5mn par jour, mais c’était sans doute également le cas dans les années soixante. Les usages pratiques et quotidiens ont évidemment décuplé et rendent le machin (autre traduction du smartphone) plus pratique et attractif. Pour autant, je reste fidèle à ce que j’ai toujours pensé depuis le début : un téléphone portable reste un simple outil, comme le serait une binette pour un jardinier, un tournevis pour un bricoleur. Facebook, Twitter (X), Instagram, TikTok sont toujours honnis de mes usages, je n’écoute pas de musique, je ne regarde pas de vidéo, je ne connais aucun influenceur, je reste décidément un piètre utilisateur de « ce marteau phone ».
(10/02/2026)

 

Je suis allé voir Alain Souchon dans ma ville, accompagné de ses deux fils, Charles (Ours) et Pierre. Je passerai vite sur ce concert forcément mémorable. Les chansons d’Alain Souchon ont rythmé toutes les époques de nos vies et c’est une traversée dans nos réminiscences en fredonnant ses paroles si connues.
En parlant de souvenirs, il y en a un qui s’associe immanquablement à chaque fois au célèbre chanteur à l’occasion de sa toute première venue dans notre ville.
Je ne me rappelle pas vraiment de la date précise, mais je revois le lieu, un chapiteau installé pour l’évènement sur le parking d’un supermarché ( la ville ne possédait pas de salle de spectacle digne de ce nom, comme celle qui a accueilli à nouveau le chanteur il y a quinze jours). Nous avions vu également Patricia Kaas dans des conditions similaires, probablement à la même époque.
J’ai d’abord pensé que la date de ce premier concert de Souchon se situait à la fin des années 80, à une période où je devais être un mari tout juste estampillé, peut-être pas encore un père. Une chose est sûre, c’était une époque où je travaillais au Central téléphonique. Internet était dans les limbes ; il y avait encore des cabines et le mot « smartphone » n’était pas inventé.
Ce qui demeure précis aussi, c’est que nous étions trois à assister à ce concert : mon épouse, ma belle-mère et moi. Pour preuve, à un moment du spectacle, Alain Souchon a lancé des balles dans la foule (sentimentale) et ma belle-mère a eu la chance d’en voir arriver une à ses pieds. Elle l’a prestement saisie et elle est ainsi repartie avec ce souvenir, une petite balle en mousse jaune, dédicacée par le chanteur.
Grâce au web, j’ai retrouvé la date de ce concert : c’était en novembre 1994, il y a trente et un an donc. Du concert, peu de souvenirs là-encore. « Allo maman bobo » et « J’ai dix ans » ont dû être inévitablement chantés, ainsi que « L’amour à la machine » et « Foule sentimentale » tout récents.
1994 : dans ma ville, le maire était Guy Chanfrault, apparenté PS et décédé depuis (je le fréquenterais plus tard, lorsqu’il ferait partie, comme moi, de l’Association des écrivains de Haute-Marne). Il avait organisé des fêtes de la jeunesse et c’est dans ce cadre qu’Alain Souchon avait été invité à se produire.
Deux ans auparavant, Johnny Halliday avait fait de même (cohue et malaises : mon épouse, requise comme médecin au poste de secours, avait eu toutes les peines du monde pour utiliser son stéthoscope avec la sono à fond).
En novembre 1994, donc, à l’occasion de Souchon, je ne sais plus qui avait gardé nos enfants, alors âgés de 6 et 4 ans. Trois ans plus tard (exactement 37 mois et 20 jours), ma belle-mère disparaissait quinze ans après son plus jeune fils.
J’en parle parce qu’au moment du concert de 1994, comment imaginer que nous n’étions pas encore marqués, onze ans après, par la perte de cet adolescent de 14 ans (fils, frère ou beau-frère). Le moindre signe pouvait faire sens : ainsi, une balle de mousse qui atterrit par hasard aux pieds de ma belle-mère peut-elle être interprétée sinon comme un signe du ciel..
Parmi les souvenirs, photos, objets que nous avons récupérés d’elle, il y a cette balle en mousse. Nous la possédons toujours et sa charge symbolique est du même acabit que les autres choses prélevées dans des circonstances similaires : nous faire penser, nous rappeler, convoquer des souvenirs, retarder l’oubli. Car le temps a fait son œuvre : disparu également mon beau-père en 2013, la maison a été vendue un an après, avec la chambre du jeune fils qui était restée intacte. Il reste désormais peu de matière pour évoquer ces années, cependant, cette petite rotondité jaune signée par l’artiste en est une.
Nous n’avons jamais échangé nos sentiments à son sujet, sur ce qu’elle convoque en nous, mais le fait que nous sachions toujours à chaque instant où se trouve cette petite balle en mousse en dit long sur la persistance des sentiments et la délicatesse nos peines pudiques qui ne s’effacent jamais complètement.
Alors, quinze jours auparavant, dans ce nouveau concert, lorsque Alain Souchon a entamé « Foule sentimentale », nous étions seuls à voir une petite boule jaune flotter au-dessus de nos têtes et à entendre les paroles d’une manière singulière : « avec soif d'idéal, attirées par les étoiles, les voiles…».
(30/01/2025)

 

901 : voici les kilomètres cumulés en 2025 à pied, à vélo, dehors ou sur tapis de course, bref, tout ce qui est à traction animale, l’animal étant mezigue. Cela représente Paris-Nice par la nationale 7, chantée par Charles Trenet ou Lille-Toulouse, magnifiée par Nougaro et ville dans laquelle j’ai fêté mes 20 ans.
Pour le vélo, on repassera : juste une seule sortie de 48 kilomètres le long d’un chemin de halage (mais sur un vélo de course !).
La marche à pied représente 478 km, souvent dans ma ville ou à proximité de Nancy, mais aussi avec d’autres randonnées plus exotiques ou sportives, les Cinque Terre italienne en avril, le Panama et San Andres en juillet, ou, très récemment, Marseille et San Remo.
J’aurais aussi accompli 381 km de footing, deux fois moins qu’en 2024 (mais j’avais couru les 20 km de Bruxelles et je m’étais entrainé pour). Ceci dit, ça représente tout de même une moyenne de 7,4 km par semaine, ce qui est pile poil la distance de mon parcours favori. Mon emploi du temps a parfois interrompu jusqu’à un mois la régularité que j’essaie d’avoir en courant 2 à 3 fois par semaine. Le mauvais temps (ou la canicule) a également contribué à quelques arrêts, même si j’ai quelquefois remplacé l’extérieur par des courses bien au chaud sur mon tapis. J’ai tenté, lorsque j’étais en forme, d’augmenter mes distances jusqu’à dépasser 10 km, histoire de renouer avec mes trajets fétiches, du temps où je courais 3 fois plus avec des semi-marathons en moins de deux heures et des trails de quarante kilomètres.
Mais ça date de dix ans et, à cette époque, j’étais déjà dans la deuxième moitié de ma cinquantaine. L’âge d’être grand-père s’est rajouté depuis. Ceci dit, j’éprouve toujours le même plaisir à chausser mes remarquables Fivefingers (changées il y a un an), toujours aucune douleur musculaire ou articulaire et un souffle qui résiste bien ; l’allure tranquille que j’adopte me convient parfaitement. J’éprouve une fierté physique à continuer de courir ainsi, tandis que la participation de ma catégorie d’âge (ou plus vieux) se raréfie dans les compétitions : seulement 20 participants sur 1000 aux 10 km de ma ville en 2025.
Je n’aime pas prendre de bonnes résolutions pour l’an nouveau, mais concernant la course, j’aimerais faire en sorte que le bilan de l’année prochaine soit du même acabit.
(16/01/2025)

 

L’écrivain Armand Gautron s’en est allé le 18 décembre. La nouvelle s’est répandue dans le petit landernau local, car Armand était très connu (il aurait protesté : « Je ne suis plus écrivain local, je suis interdépartemental, s’amusait-il à dire, je vais jusqu’à Chalons en Champagne »). Derechef, la médiathèque de ma ville a concocté une exposition en hommage. Volontiers blagueur, d’un humour à toute épreuve, c’est d’ailleurs par l’intermédiaire de son épouse qu’il a annoncé sa mort sur Facebook : « dernier chapitre et sans relecture ».
Il m’avait fait l’honneur de m’inviter à la fête du livre d’Aulnay-l’Aître le 18 mai dernier où il avait fêté ses 30 ans d’écriture (note d’écriture du 30/05/2025). Auteur prolifique, ses polars avec le détective Antoine Landrini étaient attendus par ses nombreux fans. « Monsieur Armand », comme on disait, était une entreprise éditoriale à lui tout seul. Loin du petit monde des lettres conventionnel, il publiait la plupart de ses ouvrages en autonomie, assurant lui-même ses parutions en poche !
Il s’en sortait plutôt bien, parvenait à en vivre depuis 30 ans. Il avait même été finaliste du prix du Quai des orfèvres. Il faisait sa propre promo sur les foires et les fêtes du livre et c’était un bonheur de discuter avec lui le samedi au marché de ma ville où il déployait son étal mobile (une remorque aménagée), mêlant sa culture livresque au milieu des légumes et des fromages. C’est d’ailleurs ainsi que la littérature devrait se vendre (comme l’écrivait Gabriel Garcia Marquez dans Cent ans de solitude : « Le monde aura fini de s'emmerder le jour où les hommes voyageront en première classe et la littérature dans le fourgon à bagages »).
Infatigable travailleur et génial touche à tout (chanteur et compositeur de rock, il a fondé la scène de l’Orange Bleue à Vitry), je l’avais invité à ma dernière rencontre le 6 décembre dernier. Il avait décliné ma proposition car il était aussi en représentation à Reims. Il voyageait en effet beaucoup et était très connu, malgré sa modestie : souvenir de l’avoir retrouvé par hasard dans un salon du livre dans l’Indre en 2015. Dans son dernier message, quinze jours avant sa disparition, il me souhaitait bonne chance et ses derniers mots prennent un sens particulier désormais.
Évoquant le cancer qu’il avait combattu, il disait : « J’ai gratté un peu sur la date de péremption ». La Camarde ne lui a jamais pardonné, comme le chantait Brassens. D’ailleurs, en évoquant Georges, c’est à son ami René Fallet que je pense. Armand lui ressemblait sur bien des points : même voix rauque de fumeur, même sens de l’hospitalité et de la fête, même goût pour l’anarchie et la décontraction ironique, même passion pour l’écriture. Tout de même, Armand, tu n’étais pas obligé de suivre les exemples des tontons Fallet et Brassens et de casser ta pipe à un âge aussi jeune.
(09/01/2026)