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Étonnements 2020

 

J'ai découvert René Fallet en 1978. J'avais 20 ans, je venais de débarquer à Paris. Est-ce pour cette proximité que j'ai acheté Paris au mois d'août ? Probablement, mais l'été était terminé, j'étais arrivé dans la capitale dans les frimas de fin d'année, après avoir passé cinq mois à Toulouse. La première semaine, j'avais partagé une chambre dans l'Est parisien avec un type qui trafiquait sec. C'était un défilé d'acheteurs en permanence, le tout dans une puanteur d'herbes de Provence. J'ai pris mes cliques et mes claques et je me suis retrouvé en Seine-Saint-Denis (où j'avais mon job) dans une maisonnette de jardin avec une cuisinière au fuel d'une faible autonomie qu'il me fallait remplir chaque soir pour me réveiller glacé au matin. C'est dans cette ambiance que j'ai lu la fameuse amourette d'Henri Plantin et de Pat Seagrave (Voir en Notes de lecture). J'ai l'habitude de dire que ce livre m'a sauvé la vie. C'est probablement exagéré, disons que cette histoire d'amour romantique, banale même dans l'absolu, a été suffisamment forte pour me doter d'un moral d'acier par la suite et envisager l'avenir avec plus de sérénité. Du coup, j'ai continué ma découverte des ouvrages de René Fallet et notamment Banlieue Sud Est (voir aussi en Notes de lecture), qu'il avait écrit à 19 ans, donc à un poil près l'âge que j'avais à l'époque avec les mêmes velléités d'écriture. Mais serais-je capable d'écrire comme dans ce livre : « Au ciel de fin janvier montait comme étouffées les fumées du quartier avec leurs pauvres gestes de feuilles mortes » ? Je ne sais pas si j'y suis arrivé, mais enfin j'aurai essayé...
Est-ce aussi pour cette raison que je me suis rendu là où se situe l'action de ce roman à Villeneuve-Saint-Georges ? En tout cas, je me souviens y être allé avec ma première voiture, une Simca 1000, acquise pendant mon service militaire. J'étais alors revenu en Seine-Saint-Denis après l'année soldatesque, non plus dans la maisonnette de jardin, mais dans une chambrette qui ne valait guère mieux, au rez-de-chaussée d'un pavillon, à côté d'un garage et d'un vieux chien qui puait, installé à demeure sur mon paillasson. J'avais décidé ce périple en banlieue Sud probablement un week-end de relâche.
Souvenir d'avoir erré dans des rues désertes, il faisait froid, j'étais en manteau je crois. Je devais avoir une allure de paysan endimanché. Le Villeneuve-Saint-Georges de l'époque du livre, paru juste après la guerre en 1947, n'avait plus rien à voir avec celui que j'arpentais 32 ans plus tard, et aujourd'hui, quarante ans après mon périple, René Fallet aurait éprouvé le même dépaysement de martien que moi.
Souvenir d'avoir tenté de retrouver la librairie qu'il évoque, d'avoir imaginé croiser ses amours de jeunesse ou ses copains de bistrot. Et puis c'est à peu près tout.
René Fallet était encore de ce monde à l'époque, de même que Georges Brassens, mes joyeux tontons de cœur. J'ignorais que les deux allaient partir bientôt, Georges quelques mois plus tard et René un jour d'été 1983. Depuis, les pèlerinages que j'ai consacré à Fallet m'ont mené à Jaligny. Le banlieusard était devenu écrivain provincial, Bourbonnais même, mais, comme tous les poètes, il demeure de toutes manières à jamais universel.
(28/12/2020)

 

La disparition de Michel Ragon, à 95 ans, est passée presque inaperçue le 14 février dernier. Les premiers soubresauts du Coronavirus occupaient déjà l'espace. Le journal Le Monde a cependant précisé son importance : « Les critiques d’art qui ne se sentent pas aujourd’hui un peu orphelins sont des ignorants, ou des crapules ».
Ainsi, Michel Ragon et l'art sous toutes ses formes qui a traversé son existence, qui l'a transcendé, au point d'ailleurs de soutenir une thèse de doctorat, intitulée La Pratique architecturale et ses idéologies, en 1975 à la Sorbonne. Il n'en tirait aucune gloire (j'en connais un autre...), simplement fier d'avoir pu entreprendre des études que la vie avait empêchées.
Le site qui lui est consacré rend hommage à cette vie exemplaire et très diversifiée.
Mais Michel Ragon pour moi, c'est l'auteur de la monumentale Histoire de la littérature prolétarienne de langue française (note de lecture du 27/03/2017), une belle anthologie qui m'accompagne depuis très longtemps et qui a été à l'origine de toutes les recherches que j'ai effectuées sur la littérature du travail. C'est aussi le premier à avoir mis des mots, bien avant Bourdieu et ses Règles de l'art, sur la difficulté d'écrire lorsqu'on n'est pas du sérail des Lettres, de parler de « littérature fatiguée » pour évoquer ces ouvriers qui se collaient à leurs romans après leur journée de travail.
Littérature prolétarienne, donc, cette expression s'imposait à l'époque, marquée par sa rencontre dès 1945 avec Henry Poulaille. J'y ai préféré le terme de littérature du travail, plus vaste, mais les préoccupations sont restées les mêmes : comment parler de nos journées laborieuses ? Quels mots, quelles émotions nous traversent dans la normalité exigée de 35 heures par semaine ?
J'y rajoute cependant un constat navrant qui persiste, et s'amplifie même peut-être de nos jours : ceux qui travaillent, ne sont toujours pas ceux qui écrivent. Ceux qui publient sur le travail, le font par procuration et brandissent haut et fort en premier leur statut d'écrivain, d'artiste, leurs légitimités journalistiques ou normaliennes, bref tout ce qui justifie d'écrire à la place de... de prendre la place de... Les vrais travailleurs, ceux qui aimeraient raconter leur quotidien, ont ainsi de moins en moins d'espace : la « littérature fatiguée » qu'évoquait Michel Ragon à propos de ces authentiques auteurs et travailleurs, s'accompagne d'une fatigue de la littérature, structurelle, passive et paresseuse.
(14/12/2020)

 

Lors du décès de Giscard, les actualités nous ont gratifiés de reportages destinés à retracer sa vie politique, notamment celle située au déclin les Trente Glorieuses lorsqu'il présida aux destinées de la France. Dans les images d'archives, au moment du premier choc pétrolier, on a aperçu pendant une ou deux secondes une station service et la manœuvre que les pompistes devaient faire pour ajuster en permanence le prix de l'essence sans cesse en augmentation à la pompe.
J'ai ainsi revu instantanément l'exact déroulé des gestes, les bruits et les sensations pour accomplir cette tâche : ouvrir la vitre de la pompe, tourner les molettes pour ajuster le prix , refermer la vitre. Tout cela dans l'odeur caractéristiques des hydrocarbures.
Souvenirs... A l'époque où Giscard est devenu Président, j'ai été en effet embauché comme pompiste en août 1974. J'avais tout juste seize ans. Cela je l'ai déjà raconté dans une note d'étonnement le 18/01/2012 : « Le gérant de la station m’avait testé : va balayer devant les pompes. J’y allais. Va servir les clients. J’y allais. Retourne nettoyer. J’y retournais. Qu’est-ce que tu fous, il y a des clients. J’y courais. Sa femme m’avait dit : Laisse tomber, c’est un gueulard mais il n’est pas méchant. J’ai sans doute commencé par deux ou trois jours à ce tarif. J’arrivais à l’heure chaque matin sur ma Mobylette, j’enfilais la cotte prêtée pour l’occasion. J’apprenais. Je me souviens qu’il avait monté sa propre voiture sur le pont pour changer le pot d’échappement (la station service faisait atelier), une italienne, je crois, Alfa Roméo ou Lancia. Pendant qu’il tapait à grand coup de marteau, je servais les touristes qui débarquaient en nombre : c’était le week-end du chassé croisé. Est-ce à ce moment là qu’il m’avait dit : Bon, on te laisse la station, on part en vacances. A seize ans et zéro jour, pour deux ou trois semaines, j’avais obtenu de tenir tout seul une station service, comptabilité et approvisionnement en carburant inclus. Une confiance dont je suis encore fier. J’avais deux chiens pour garder la station avec moi, des dobermans, une mère et son petit, qu’une voisine venait nourrir. Ils m’avaient adopté de suite. Hormis le temps passé à dormir à l’ombre de l’atelier ou sur le tarmac de la station, leur grand jeu consistait à tourner autour des clients, renifler leurs mollets ou hisser par surprise leurs pattes sur mes épaules au risque de me faire tomber. Pas trop le temps de m’ennuyer, servir l’essence, vérifier les niveaux d’huile ou d’eau, apprendre les astuces : le réservoir dans le capot arrière des Simca 1000, sous la plaque minéralogique des Peugeot 404 ou sous le feu arrière des 403. La fois aussi où j’avais servi une Jaguar et ses deux réservoirs, un dans chaque aile. C’était une époque à pourboires, même si le premier choc pétrolier avait fait grimper les prix. En guise de bonus, un type du coin m’avait même filé des quetsches tout juste cueillies. Il y avait une chaine stéréo coincée sur une étagère dans la station, et des après-midis d’été entières passées à écouter en boucle Sunny afternoon des Kinks. »
Que rajouter d'autre ?
Qu'en face de la station qui n'existe plus (c'est un dépôt d'ambulance maintenant), il y a le cimetière. Il suffit de traverser la nationale pour trouver à quelques pas derrière le mur la tombe de mon père, décédé en mai dernier, et celle de Marc, l'ami guitariste, parti en septembre. Pour ce dernier à l'époque où j'étais pompiste, nous étions au lycée ensemble, l'année suivante il laisserait pour quelques mois ses guitares électriques dans une maisonnette aménagée en salle de répétition et que nous partagerions avec mes cousins.
Que rajouter d'autre ?
Que lorsqu'on regarde le fameux tableau d'Edward Hopper, Gas station, une des rares peintures sur les stations services, on voit un type (l'employé) à moitié caché par les pompes à essence, tournant le dos à la route tandis que la nuit tombe. Beaucoup de ceux qui examinent cette peinture trouvent l'attitude du pompiste étrange. Moi pas : le gars relève les index des pompes. Je l'ai suffisamment fait à la fermeture de chaque soir d’août 1974 dans des conditions similaires pour connaître le poids de la fatigue de la journée, que ce tableau d'ailleurs restitue admirablement. Relever les index pourquoi ? A l'époque, c'était le seul moyen de calculer la consommation des cuves d'essence pour programmer leur réapprovisionnement. Il ne fallait surtout pas se tromper dans les calculs : le conducteur du camion citerne que j'avais sollicité pour ne pas tomber en panne de carburant m'avait demandé si j'étais bien sûr de moi et des deux ou trois mille litres commandés : en cas d'erreur, si les cuves étaient encore trop pleines, il ne pouvait stopper l'approvisionnement et le surplus déborderait dans toute la station. Ouf, j'avais bien calculé mais j'avais eu les jetons pendant tout le temps de la manœuvre.
(07/12/2020)

 

J'avais évoqué dans cette même rubrique, le 13 mai dernier, la fin du premier confinement. Nous voici aujourd'hui, dans une sortie progressive du second confinement. Évidemment, les deux n'ont rien à voir, hormis, et c'est le plus important, d'avoir été instauré pour maîtriser au maximum la tension des contaminations et ses effets sur les hospitalisations. Le premier confinement du printemps aura été ainsi brutal, arrêt complet de toute activité pendant deux mois. Le second en automne a été plus léger, et si beaucoup de commerces sont restés fermés, l'activité économique a continué, écoles, collèges et lycées sont restés ouverts. La libération sera aussi plus progressive et non pas comme au printemps où tout ce qui était interdit est devenu à nouveau permis (ou presque) du jour au lendemain. Voilà pour les impressions qui nous sont, je crois, générales.
En revanche, il est toujours bon de se référer aux chiffres, aux statistiques qui ont alimenté notre quotidien. J'écrivais à la fin du premier confinement que 137 décès étaient à déplorer dans mon petit département de Haute-Marne. Les statistiques fournies étaient ainsi régulières et j'ai retrouvé sur le journal de l'époque ces chiffres : 27000 décès au niveau national, 137 donc dans mon département, dont 70 en hôpital et 67 en Ephad, c'était évidemment très anxiogène.
Concernant la deuxième vague, les chiffres ont surtout servi à montrer que la tension dans les hôpitaux était contrôlée. Aussi, le nombre des décès a été moins mis en avant. De surcroît, la mise à jour quotidienne des chiffres en Ephad qui venait s'ajouter aux morts des hôpitaux, a été ramenée à une actualisation bihebdomadaire, mais seulement au plan national, les ARS ne communiquant pas tous les chiffres régionaux : il a ainsi fallu attendre presque la fin du second confinement pour apprendre que le total des décès s'élevait maintenant à 233 dans mon département, dont 134 dans les hôpitaux depuis le début de la pandémie. La deuxième vague, si on excepte la vingtaine de décès qui s'est poursuivi après la fin du premier confinement jusqu'à mi-juin, aura donc provoqué 30 décès supplémentaires en maison de retraite ce qui est mieux (encore de trop), mais un nombre quasi-équivalent à la première vague en hôpital. A noter que le taux de mortalité dû au Coronavirus pour mon département demeure presque deux fois plus élevé qu'au plan national. Le chiffre d'ailleurs des 52000 victimes de la pandémie au niveau national montre aussi que la deuxième vague a été presque autant meurtrière. Le taux de mortalité en France étant relativement constant autour de 9 pour 1000 habitants, toutes causes confondues y compris les épidémies habituelles de grippe, l'impact du Coronavirus devrait faire augmenter ce chiffre de 1 point environ cette année, aux alentours donc de 10 pour 1000 habitants.
On mesure ainsi toute la difficulté des politiques sanitaires de chaque pays, à la fois soucieuses de préserver le moral de leurs habitants en ne leur assénant pas des nouvelles décourageantes, mais aussi en arrivant à leur faire admettre l’extrême gravité de cette pandémie, n'en déplaise aux complotistes et adeptes de la simple « grippette ».
(30/11/2020)

 

Notes des temps humiliés, au sens de confus, obscurs, troublés, indéchiffrables, impénétrables, imprécis, incertains, chaotiques, autant d'adjectifs qui se rapportent à ce que nous vivons actuellement. Similitude aussi : nous sommes en temps de guerre, a dit notre président, dans une époque semblable à celle que Maurice Genevoix, l'auteur de Ceux de 14, a connue pendant l'occupation de la Seconde guerre mondiale et dans laquelle il avait écrit ces Notes des temps humiliés, restées inédites jusque-là. L'écrivain avait 50 ans, j'en ai 10 de plus, pareillement dans l'âge où le recul vécu jusque là nous accompagne. J'ai eu la chance de vivre dans une époque en paix (relativement), les temps humiliés ne me parlent pas. Et l'ennemi de la guerre annoncée est un minuscule virus ; il humilie tout le monde sans distinction ni calcul. Faut-il dresser un procès ? Écrire un réquisitoire ? Et contre qui ?
Reste en revanche la confusion actuelle, qui est la même que décrivent Marc Bloch dans L'étrange défaite ou Maurice Genevoix dans ses « temps humiliés » : on ne sait pas où on va, nos gouvernants non plus, ce n'est pas une question de responsabilité mais de conjoncture. Pour autant, la même impréparation s'est révélée et la même lourdeur pour faire face. Dans notre pandémie, peu de leçons ont été tirées depuis mars. Le confinement, qui, tout de même, avait fonctionné, limitant la propagation du virus entre les régions, a été levé sans précaution. Le deuxième confinement, plus léger mais tout aussi tardif, révèle notre incapacité à sortir de cycles sociaux que nous avons nous même créés : travail et distraction, participation et égotisme. Dans les « temps humiliés », on avait résumé cette vision terre à terre par « travail, famille, patrie ». De nos jours, le Blackfriday devient une affaire d'état et Noël un but à atteindre. L'injonction de la consommation sous forme de produits et de services est le seul modèle économique que connaît le monde occidental. Mais après tout pourquoi pas ? C'est aussi le seul modèle que j'ai connu et l'effort psychologique pour m'en séparer totalement me paraît hors de portée. Tout juste parviendrais-je à certains compromis vitaux, polluer moins, par exemple, ou revenir à une consommation plus directe.
Cette consommation plus embryonnaire était plus affirmée au moment des « temps humiliés », où l'autosuffisance d'une population campagnarde était répandue et où les mécanismes d'une survie plus rude prédominait, sans aide dédiée : pour preuve les sept années solitaires d'errance de ma famille paternelle dans l'Europe entière, avec souvent aucune visibilité pour savoir simplement quoi manger le jour et où dormir le soir même.
Mais il y a tout de même entre les « temps humiliés » de Maurice Genevoix et nos temps confus, la même désinformation, la même façon de nier l'évidence et l'absence de tout contrôle. Il y a quelques semaines, nos journalistes ont annoncé que la Grande Bretagne passait la barre des 50 000 décès, manière de soupçonner une plus grande impréparation chez nos voisins anglo-saxons et d'affirmer notre supériorité. Cette semaine, nous allons franchir ce cap, cela fera l'objet de quelques commentaires encadrés entre la vente des sapins et la reprise des commerces. Nous ferons profil bas, pour mieux oublier cette deuxième vague en train de diminuer. « Elle a été mieux contrôlée », diront plus tard les spécialistes, en oubliant sciemment que beaucoup de décès, c'est à dire ceux hors hôpitaux, ont été cette fois-ci éludés (mon petit département a comptabilisé chaque jour les décès en EPHAD à la première vague, soit 75 au total à la fin du premier confinement ; aucun chiffre n'a été pour l'instant officiellement communiqué concernant la deuxième vague...)
Et puis il y aura le vaccin bientôt, la vie reprendra, comme elle l'a fait pour Maurice Genevoix. Comme lui, j'oublierai dans un coin ce que j'ai écrit. Et quelqu'un peut-être exhumera ces notes des temps confus, quatre-vingts ans plus tard, comme pour lui.
(23/11/2020)

 

Maurice Genevoix, c'est 55 occurrences dans Feuilles de route et ma première page spéciale Maurice Genevoix date du 16 août 2001, c'est dire mon attachement à cet écrivain qui faisait partie du triumvirat de mes écrivains de cœur avec René Fallet et Blaise Cendrars. Si Cendrars partageait avec Genevoix la guerre de 14, Fallet, jeune trublion truculent, en semblait bien éloigné. Ce qui les réunissait, c'était l'indifférence de l'époque à leur égard lorsque je les ai découverts. Cendrars, trépassé en 1961, sa réputation de menteur magnifique était tombée dans l'oubli ; Genevoix, disparu en 1980, trop conventionnel en secrétaire de l'académie française, n'était pas assez moderne ; René Fallet, évanoui en 1983, deux ans après son ami Brassens, siégeait en éternel Poulidor des Lettres. Cendrars demeure passé de mode, de même que Fallet.
Genevoix, longtemps mis de côté, a été ravivé par le centenaire de la Grande Guerre et surtout par l'implication d'un noyau familial et amical qui vient d'aboutir sa panthéonisation. Cendrars n'a pas connu cette ferveur, sa fille Miriam, dépositaire de son œuvre est morte en 2018, âgée de 98 ans et Fallet, bien que constamment soutenu par son épouse Agathe, reste trop souvent en dehors de l'actualité, même si une superbe exposition permanente lui rend hommage.
Donc, Maurice Genevoix a rejoint le Panthéon le 11 novembre et j'éprouve comme un regret de devoir partager mon admiration. Pourtant c'est tant mieux si on s'aperçoit de l'importance de l'auteur, mais je crains que l'on reste à la surface des choses et qu'il se résume à « Ceux de 14 », alors que l'essentiel de son œuvre est ailleurs. La célébrité, pire, l’institutionnalisation, a la fâcheuse manie de résumer les écrivains dans de simples notices de dictionnaires. Passé l’événement, on se souvient parfois à peine du panthéonisé, et il arrive que l'anecdote supplante le parcours du récipiendaire : la fameuse injonction de Malraux « Entre ici Jean Moulin ! » avec trémolos appropriés, a supplanté le grand résistant.
Ainsi, passé quelques années, retiendra-t-on tout de même que Maurice Genevoix, coincé dans son marbre national, fût aussi le chantre d'une époque où il faisait bon observer le monde sans faire preuve de provincialisme? De ses bestiaires, à Rroû, son chat, de « la forêt perdue » où œuvre le braconnier Raboliot, à « La Loire, Agnès et les Garçons » ?
De la même manière, on envisage de réunir Rimbaud et Verlaine dans le fameux lieu parisien. L'aventure commune entre Rimbaud et Verlaine a seulement duré de mai 1871 à février 1875, en rencontres épisodiques alors qu'Arthur avait entre 16 et 19 ans. Pendant les dix-sept années qui lui resta à vivre, Verlaine ne fût jamais évoqué. On sait qu'après l'Afrique, Arthur aspirait à finir ses jours à Charleville, il l'a écrit maintes fois, et pas une fois il n'a fait part de son désir de renouer avec la poésie. Mais il est vrai qu'on ne demande pas aux morts la permission de les embarquer au Panthéon...
(16/11/2020)

 

" Le onze novembre 1930, douze ans jour pour jour après l'armistice de la Première Guerre mondiale : la date anniversaire de Léopold a toujours été facile à se rappeler depuis qu'il réside en France. Onze novembre 1930 : deux mois auparavant, le parti national-socialiste des travailleurs allemands, dirigé par Adolf Hitler, réalise près de vingt pour cent aux élections législatives allemandes. Le parti se déclare modéré, soucieux de venir en aide à la population touchée particulièrement par la crise financière de 1929 qui prive le pays des capitaux américains investis après la guerre et destinés à la reconstruction. A la même époque, on peut placer en regard de cette apparente bienveillance, la campagne calomnieuse engagée contre Erich Maria Remarque, auteur de À l'Ouest, rien de nouveau : en décembre, l'adaptation cinématographique du livre par le producteur américain Lewis Milestone suscite de vives réactions en Allemagne en raison de son pacifisme affiché. De violentes émeutes sont organisées par Joseph Goebbels, un des nouveaux députés élus. On fait passer Erich Maria Remarque pour un juif dissimulé. Plus tard, le livre sera l'un des tous premiers à alimenter les autodafés organisés par le parti Nazi à son arrivée au pouvoir en 1933.
Mais ces histoires sont encore lointaines et sans doute inaccessibles pour Georges et Eva. La priorité pour l'instant est l'enfant tout juste né, avec l'hiver qui arrive. Eva espère que la nouvelle maison résistera mieux aux assauts du gel. Déjà les sommets alentours sont saupoudrés de neige et les champs aux abords de Zenica commencent à blanchir. Les sillons s'estompent, les fossés se remplissent d'une boue d'abord sale, puis se recouvrent d'un givre brillant. Dans la maison qui se refroidit rapidement, elle entoure le nouveau né avec la couverture chaude ornée de roses. Les fleurs brodées sont grandes, chaque pétale est finement cousu, les points sont précis et réguliers. Eva avait mis tout son cœur et son savoir faire dans cet ouvrage. Elle ne peut s'empêcher de revoir la petite fille pâle et chétive qu'elle avait mise au monde l'année précédente, sa figure diaphane, la couleur ivoire de sa peau qui correspondait si bien à l'aspect moiré des broderies. Une fleur en particulier, au sommet de la couverture, semblait être l'exacte réplique de son visage, même taille et même rondeur. La disposition des dentelles, les nuances des fils employés, un peu plus affirmés ça et là pour simuler des ombres ou le plissé des corolles, avait dessiné ici, une bouche, là l'ombre d'un œil ou la forme d'une oreille. La petite n'était restée dans son berceau que quelques jours avant de disparaître définitivement, mais depuis, Eva ne pouvait s'empêcher de revoir le minuscule visage sur le drap qui en semblait l'exacte réplique posé juste au-dessus de cette couverture. Et combien de fois au début a-t-elle été surprise et émue de voir s'y substituer celui de Léopold, qu'on ne tarde pas à appeler Léo.
Eva en fera la confidence à son fils : tu es celui qui a succédé à la petite morte, qui s'est couché dans le même lit, a été entouré par la même couverture. La vision demeure, suffisamment forte : elle restera à Léo pour la vie entière.
" (Yougoslave, p. 335, 336)
Ce texte est l'un des trop rares extraits que j'ai lus à mon père, en lui remettant " son " livre. Je me souviens qu'il a hoché la tête en guise d'acquiescement lorsque j'ai évoqué l'anecdote de " la petite morte ". C'était le vendredi 12 juin, vers 15h. Le dimanche suivant, à trois heures du matin, Léo est parti rejoindre sa sœur inconnue et ses parents.
Aujourd'hui, nous sommes le 11 novembre, c'est son anniversaire, il aurait eu 90 ans. Je me souviens de son étonnement lorsque ma mère avait passé ce cap, dix huit mois auparavant. Stupéfaction et émerveillement d'avoir déjà vécu si longtemps. Il n'aura pas tenu jusque là, mais ils auront connus le bonheur d'avoir " cent quatre-vingt ans à eux deux et la chance de continuer le chemin ensemble ", comme je l'ai écrit à la toute fin de mon livre.
(11/11/2020)

 

La décision est venue d'un coup : refaire la chambre de ma fille, après avoir rangé dernièrement celle de mon fils.
Quand les enfants quittent la maison, il est vrai, nous laissons en l'état les pièces qu'ils ont occupées, sans oser se débarrasser des cahiers de lycée, des bouquins scolaires, de la décoration et des photos, qui accusent rapidement notre vieillissement. Au fur et à mesure des années s'y ajoutent les affaires des chambres universitaires, des appartements désertés ici et là. Ainsi, Sceaux, Dijon, Colmar, Givet, traces entassées dans des cartons jamais ouverts. Leurs pièces, rarement occupées, sinon le temps d'un week-end, deviennent aussi le lieu de nos entassements personnels : une étagère qui ne sert plus, un carton de livres, une pile de DVD. Puis viennent les conjoints, bien obligés de partager cette proximité. Puis, arrive le premier petit-fils, pour lequel on ménage un coin dans lequel il pourra dormir en toute sécurité. A force, les divers endroits de la maison s'en trouvent chamboulés. Un couple loge dans la chambre d'amis puisque la leur est occupée par l'enfant ; un autre se plaint du lit devenu inadapté. Bref, il faut réaménager tout cela.
Pour la chambre à refaire, je décide de renouer avec la pose du papier-peint. Cela fait une éternité que je n'ai pas posé de tapisserie. Plus de dix ans, et j'ai un repère pour le savoir : le dernier papier-peint a été posé par une entreprise suite à un dégât des eaux dans mon bureau. C'était à l'automne 2010 et, accaparé par ma nomination toute neuve pour le Goncourt pour Retour aux mots sauvages, je courais en permanence d'un salon à une rencontre. Entre deux voyages, juste avant de repartir, j'avais choisi le revêtement mural dans un livre d'échantillons posé sur le sol nu de la pièce débarrassée du bureau et de mes ouvrages. Étrange échange de littérature... L'idée d'un roman sur le papier-peint était née de cette anecdote : ce serait Ils désertent, deux ans plus tard.
Le papier peint posé par moi-même remonte ainsi encore avant. Il me semble que la dernière pièce que j'ai recouverte est la salle de musique utilisée par mon épouse (je n'ai pas retrouvé de traces de ces bricolage dans F de R), mettons que ça date d'au moins une douzaine d'années.
J'ai ainsi ressorti la table à tapisser du grenier, retrouvé facilement les outils, la brosse à maroufler. J'affectionne particulièrement ces outils et les mots qui s'y rapportent : on a déjà l'impression d'être presque un professionnel rien qu'en les disposant. Mais la mode et les expressions évoluent : j'apprends ainsi qu'on dit maintenant " intissé " à la place de papier-peint, qu'on peut se passer d'une table tapisser en encollant directement les murs (euh, et on fait comment pour découper un lé ? Accroupi sur le sol ? Lumbago assuré...) J'ai aussi retrouvé les gestes, le bruit agréable de la brosse qui maroufle le papier fraîchement posé, et avant, la peinture des boiseries, portes, fenêtres, plinthes, moulures...Sans oublier qu'un tel travail ne peut s'accomplir qu'en chantant à tue-tête les tubes qui passent sur radio Nostalgie. Quelque chose donc, à mille lieues d'un travail intellectuel, juste de la jugeote en guise de réflexion.
Petite pensée pour mon père : c'est auprès de lui que j'ai appris à poser du papier peint. J'avais 15 ans, nous venions d'emménager dans un logement neuf (" le nouvel appartement était situé au rez-de-chaussée d'un petit bâtiment au standing un peu plus élevé " Yougoslave, p. 528). Plus tard je l'aiderais dans la maison qu'il avait fait construire en 1980. Puis, à son tour, il viendrait m'assister dans la maison que nous occupons toujours. Souvenir d'avoir entrepris ensemble le hall, les couloirs, les escaliers, les 16 portes à repeindre, puis déroulé le revêtement mural parfois sur 4 mètres de haut.
(04/11/2020)

 

Après Le Mans et le dernier salon du livre en période Covid cet automne (voir en Note d'écriture), après Reims et le colloque franco-belge "trouver le goût des mots", après une interview dans mon appartement de banlieue pour le Courrier des Balkans (notes à venir), j'ai terminé cette série de moments denses et ramassés sur quatre jours par l'enregistrement de la belle et nouvelle émission littéraire "La salle des machines", animée par Mathias Enard.
Mais c'est avant tout retrouver la maison de la radio, le lent périple qui m'emmène sur les berges excentrées de la Seine. Je connais le trajet par cœur : à la sortie de Bir Hakeim, se diriger vers la Seine, regarder à droite la Tour Eiffel, traverser en direction du fleuve et prendre le pont qui l'enjambe, marcher jusqu'au centre de l'eau et se retourner pour admirer encore la fameuse tour. Puis prendre à gauche et longer les quais. L'espace s'évase, hautes tours à gauche de l'autre côté de la Seine, immeubles cossus à droite.
Au bout de deux cents mètres, on aperçoit la maison ronde. Généralement, dans les rendez-vous, on indique toujours la porte vers laquelle il faut se rendre et si l'on se trompe, on est bon pour un tour complet de l'édifice. Mais là, c'est ailleurs qu'il faut aller, au 19 rue du Général Mangin, juste à côté, dans un des bâtiments tout en courbes qui tentent de garder les allures rondes de l'architecture. Mon attachée de presse m'a proposé un taxi que j'ai vivement refusé, j'aime trop cette déambulation dans ce quartier, cette ambiance un peu étrange, et lente, favorisée par la marche à pied, ces ressassements de pensées qui précèdent le moment où on va se livrer sur les ondes (si on a du temps, on peut aller jusqu'à la maison de Balzac). Et puis l'endroit du rendez-vous, je le connais déjà : j'y étais allé mais je ne sais plus pourquoi. En revanche l'édifice abrite radio Mouv, autrefois dans la maison ronde et souvenir d'y avoir déambulé le dix ans auparavant le 11 novembre (Étonnements et Webcam du 27/11/2010).
Je suis ponctuel et l'assistante de Mathias Enard m'accueille masquée à l'entrée, moi aussi. Inévitables ascenseurs et couloirs, puis on arrive devant le studio où une lampe rouge interdit d'entrer : on enregistre. Après deux minutes à peine, la porte s'ouvre, je reconnais Mathias Enard, regard doux et curieux et je dois avoir le même en face. Dans le studio, on tombe les masques dans tous les sens du terme. L'émission au beau titre de "la salle des machines", propose d'entrer dans l'univers de l'écrivain, ses rouages, son " cambouis " disait Antoine Emaz. Après tout s'enchaîne, les questions précises de Mathias, mes réponses hésitantes, la sensation que j'ai de bafouiller, de mal m'exprimer, de laisser mon accent de l'Est combler mes manques, mes flottements. Plusieurs fois, j'ai la sensation d'oublier le cheminement de ma pensée, je me rattrape de justesse (ou pas) et j'espère que ces atermoiements ne sont pas trop audibles. Diffusion prévue le dimanche 1er novembre, à 17h.
(15/10/2020)



Yun Sun, son prénom coréen, sa voix, toujours posée, très claire et d'intonation égale. Notre première rencontre doit dater de 2000 ou 2001, lorsqu'il fallait encore, pour aller chez Fayard, passer sous le porche de la rue des Saints-pères, traverser la cour, prendre la porte de gauche, saluer la réceptionniste, monter les escaliers jusqu'au troisième étage, alors elle était là, attentive. Olivier Bétourné me recevait, puis je retournais vers Yun Sun. Tout le travail de mise au point des livres passait par elle, corrections, photos de couverture : souvenir de la fois où elle m'avait proposé le cliché d'un entrepôt pour Composants, et de l'excellent choix d'un champ en vue aérienne pour Paysage et portrait en pied de poule. Ce livre est le dernier qu'elle avait suivi pour cet éditeur. Elle était partie peu après, avait fait paraître en même temps que mon PPPP son premier roman, Les candidats (note de lecture du 11/02/2004). C'est grâce à elle que j'ai fait cette incartade chez Maren Sell pour 1937 Paris-Guernica, paru en 2007 (j'avais élaboré un petit blog pour l'écriture de ce roman et Emmanuelle Pagano y avait distillé quelques commentaires, il est toujours visible, laissé en l'état depuis 2006).
Les rencontres ont été plus effilochées par la suite, même si, grâce à Yun Sun nous nous étions retrouvés le 12 décembre 2003 à déjeuner avec F Bon, P. Vasset. Nous devions nous retrouver tous les trois chaque 12 décembre, mais la règle n'a jamais été appliquée. Il y a eu aussi cette soirée étonnante à Naples (étonnements du 17/08/2005), nous avions découvert que nous étions au même endroit en vacances. C'est un souvenir familial extraordinaire que nous évoquons encore. J'ai revu Yun Sun lors des soirées de Remue.net, celle de 2006 (étonnement du 21/06/2006), Ronald Klapka était présent aussi, mais pas Philippe Rahmy. J'ai revu Yun Sun à la " Nuit remue " de 2013 (note d'écriture du 19/06/2013), Philippe Rahmy cette fois-ci était de la partie, mais pas Ronald Klapka, disparu deux mois auparavant. Philippe Rahmy à son tour s'envolerait pour les étoiles quatre ans plus tard le 1er octobre 2017.
Il y a deux jours, alors que je cherchais je ne sais quoi dans le tréfonds de mes Feuilles de route, ou parce que je lis en ce moment les mémoires d'éditeur d'Olivier Bétourné (La vie comme un livre), j'ai repensé à Yun Sun. J'ai recherché de ses nouvelles sur le web, un livre récent peut-être et qui m'aurait échappé. J'ai ainsi appris que Yun Sun Limet était partie rejoindre Ronald et Philippe, le 17 juin 2019. Je ne l'avais jamais su, je la savais malade, mais on espère toujours. Reste ses livres, écriture fine et mélancolique, Amsterdam (note de lecture du 08/03/2006), Joseph (note de lecture du 29/08/2012).
Tristesse donc, mais en même temps je ne peux m'empêcher de penser, chers Ronald, Philippe et Yun Sun, que, grâce à vous la nuit remue là-haut...
(07/10/2020)

 


La fin de sécheresse a sonné au milieu de la semaine dernière, mercredi soir précisément, la pluie est arrivée après 97 jours sans humidité ou quasiment. Au cumul d'un centimètre et demi seulement pendant plus de trois mois, ont succédé des précipitations normales, six centimètres en quelques jours. Cela suffit pour que la pelouse, jusque-là réduite à un tas de cendres grises commence à se teinter d'une lueur verdâtre due aux mousses et même à quelques touffes timides de gazon.
Ne crions pas victoire cependant, le déficit en eau est toujours supérieur à 45% et il est peu probable que la fin de l'année redonne un niveau suffisant aux cours d'eau et aux réservoirs en pénurie depuis une dizaine d'années consécutives. Le canal de la Marne à la Saône, que j'avais parcouru en 2018, a vu sa navigation arrêtée pour la deuxième année de suite (du jamais vu depuis sa création en 120 ans), la Marne ne suffisant plus à maintenir son niveau.
Le manque d'eau a eu un effet bénéfique et inattendu cependant : le conseil départemental a voté contre l'implantation d'une laverie destinée aux vêtements utilisés dans l'industrie nucléaire, malgré l'autorisation accordée par la préfecture. Il faut dire que l'établissement industriel a prévu la captation d'eau et le rejet d'effluents dans la rivière, ce que l'étiage, désormais régulièrement insuffisant, ne permet pas. Reste à savoir si l'inquiétude populaire bien légitime (quid de la radioactivité résiduelle? des garanties contre toute pollution ?), maintenant officiellement relayée par les élus, sera suffisante pour repousser ce projet aberrant : restons vigilant...
En parallèle, les services de la météo annoncent que ma ville a battu deux records cette année, celui du déficit en eau le plus important en France cet été (écart de - 72 %) et celui de la période sans eau la plus longue au printemps (44 jours), le précédent record datant de 1953.
Ainsi, malgré le retour de la pluie, il est probable que les haies de ma maison - notamment les lauriers, les noisetiers- auront du mal à repartir, ainsi que de nombreux arbres, peupliers, hêtres, frênes... Le plus inquiétant cependant demeure la récurrence de ses sécheresses, de ses impacts à venir sur la flore, la faune (les oiseaux, si nombreux au début dans mon jardin se sont raréfiés) et la remise en cause irréversible des écosystèmes.
(30/09/2020)

 

" Ah, toi ici ? En visite chez tes parents ? A peine changé le copain des classes de collèges, de la 6ème à la 3ème, celui qui m'avait appris la guitare, à qui j'avais emprunté ce disque des Stones (Aftermath), première fois j'écoutais ce groupe. Sans doute que m'apprendre la musique à 14 ans lui avait donné des idées : c'est le directeur de l'école de musique maintenant. A peine changé donc, cheveux longs et bouclés comme on les portait, comme ces types sur la pochette d'Aftermath. Cheveux devenus gris comme les miens et retrouver un 14 mai à 15h40, le tutoiement, la familiarité de gosses comme si la veille était encore jour de collège et me donnant des nouvelles du troisième larron avec qui nous faisions équipe d'inséparables. "
C'est un extrait de Langres s'use, un texte écrit exclusivement sur FdR dans une période qui était difficile pour moi. Je sortais d'une pharmacie de ma ville natale, c'était un 14 mai, il y a de cela quinze ans, j'ai même noté l'heure, 15h40, lorsque j'étais tombé sur ce copain des classes de collèges.
Marc, son prénom, en revanche, n'était pas indiqué. Je peux le noter maintenant qu'il a disparu. Je l'ai appris par le journal ce premier samedi de septembre, rubrique nécrologique et aucun doute : sa fonction de directeur de l'école de musique était rappelée dans l'avis, avec son âge, qui est le même que le mien, 62 ans.
Dans le même journal, il y avait aussi un article sur lui dans la page de ma ville natale, on y retrace sa vie. C'était quelqu'un qui a compté dans la cité : vingt cinq ans à enseigner la musique, à transmettre sa passion pour tous les styles, avec une préférence pour le jazz.
Je me retrouve dans la première partie rédigée par le journaliste : " La musique, Marc est tombé dedans depuis sa plus tendre enfance ". Notre enfance donc, et c'est revoir le piano chez lui, la manière dont il en jouait, avant de déballer sa guitare et moi la mienne. Je ne savais pas en jouer, il m'a enseigné les premiers rudiments, quelques accords, et c'est lui qui m'avait fait écouter pour la première fois les Rolling Stones avec Aftermath. Nous avions entre douze et quatorze ans et j'ai ainsi été son tout premier élève. J'aime à penser que je suis à l'origine de sa vocation.
L'article indique qu' " à 15 ans, il joue dans son tout premier groupe " et là encore, j'étais présent, non pas pour jouer avec lui, je n'étais pas assez bon, mais parce que nous avions emménagé une dépendance chez mon grand-père - " une maison vide située une dizaine de mètres plus haut, pompeusement nommée " salle de répétition " et qui résonnerait surtout de riffs de guitares électriques pour imiter les Rolling Stones. (Yougoslave, p. 508). Mon cousin avait alors formé un groupe avec un autre copain, Jean-Pierre, que le hasard emmènera comme moi jusqu'à Saint-Dizier. Lui aussi s'est spécialisé dans la musique, il a longtemps organisé des auditions avec les enfants des écoles (les miens donc) et nous nous revoyons de temps en temps (la dernière fois, l'année précédente à un concert de Ange). Pour en revenir à Marc, il avait déposé sa guitare électrique dans la salle de répétition, mais il venait peu et avait fini par la reprendre.
Cela fait drôle de penser qu'il est maintenant dans le même cimetière que mon père, deux mois et demi après lui. Un instant, l'idée d'aller à son enterrement m'a traversé, j'y ai renoncé car je ne connais plus personne là-bas, mais j'aurais peut-être aperçu Jean-Philippe, " le troisième larron avec qui nous faisions équipe d'inséparables ".
Pour en revenir à Jean-Pierre, je l'ai aperçu hier alors que j'allais donner mon sang et lui-aussi, c'est drôle, je venais de le citer dans cet article. Je lui ai appris la mort de Marc, il n'en avait pas encore eu connaissance.
(18/09/2020)

 

Tout en haut à gauche, dans le bandeau vertical qui accompagne les pages de Feuilles de route, il y a écrit " depuis septembre 2000 ". Lorsqu'on clique dessus, on y apprend que le titre est emprunté à un recueil de poésie de Cendrars, on y trouve ainsi la genèse de mon site, dont les premières notes datent du 13 septembre 2000. J'y explique aussi la manière dont fonctionnent mes réflexions : lire, écrire, s'étonner.
Toute ma vie est ainsi bâtie depuis 20 ans sur ce modèle, j'en ai fait une ligne de conduite, et ce site, qui au départ se voulait une " tentative d'exposition du travail littéraire à la vue de tous ", montrait bien dans les débuts du Web, la part d'inconnu : s'imaginer que le monde entier va aller voir ce que vous avez écrit... Transgression de l'intime aussi, à la mesure de ce qu'écrivait Tolstoï en 1906, le jour même du baptême de ma grand-mère : Toute vie est dévoilement ; la mort est l'enlèvement du dernier voile (Yougoslave, p. 267). La transgression de l'intime demeure limitée : pas de photos de mes proches (ou de loin, ou des objets) ; quant à mes autoportraits, à ce que je raconte, savoir, comme dans tout roman, qu'il ne faut jamais confondre l'auteur et le narrateur de ces rubriques.
Le monde entier que je convoquais, en réalité, s'est réduit à quelques aficionados de mes notes, les plus réguliers sont recensés dans ma liste de diffusion (une trentaine), d'autres y vont par intérêt amical, familial ; d'autres encore échouent sur mes pages par hasard ou par intérêt (une étude universitaire sur le rire de Beckett est une des plus consultées). Parfois on m'écrit et ça me fait toujours très plaisir (je réponds toujours) un peu comme lorsque vous parlez tout haut et que quelqu'un le remarque avec bienveillance. J'ai renoncé depuis longtemps aux statistiques de fréquentation de mon site.
Car les évolutions d'Internet ont noyé Feuilles de route dans l'archéologie du web, d'abord en 2003 avec l'arrivée du web 2.0 et des blogs où chacun pouvait laisser des commentaires, puis plus tard avec l'avènement des réseaux sociaux et enfin l'effacement de l'ordinateur. Donc, non, Feuilles de route n'est pas un blog, mais un antique site Internet réalisé avec le logiciel Front Page 98 (le chiffre c'est le millésime de son année de création). Mon Front Page ne fonctionne plus que sous Windows XP et je garde précieusement un vieil ordinateur portable dévolu à mes mises à jour. Je tiens à continuer le plus longtemps possible la maintenance de mes pages Web avec ce logiciel, c'est aussi un défi à l'immédiateté du Net et à l'obsolescence de toutes choses. Aucun relais, donc, avec les réseaux sociaux, je me suis toujours méfié de Facebook ou Twitter, le site n'a ainsi quasiment jamais évolué, un rafraîchissement en 2004 et c'est tout, mais au moins il est efficace fonctionne à peu près sur tous supports et les principaux navigateurs et ne mets pas trois plombes pour charger des pages exemptes de toutes publicité.
Donc Feuilles de route défie les règles de la publication actuelle du Web. Chaque mise à jour est un empilement au dessus de la précédente alors que les blogs créent un article spécifique à chaque texte. Il en résulte peut-être une difficulté pour se repérer, mais en revanche une très grande souplesse de consultation. Les rubriques habituelles sont archivées au début de chaque année. Bref, il me semble qu'au bout de vingt ans, tout tient dans une seule main.
Pourtant la matière est là : le moteur de mon site compte à ce jour onze mille fichiers, dont presque la moitié de photos, le tout dans un espace très réduit chez mon hébergeur : c'est l'avantage des vieilles technologies peu gourmandes en octets. J'ai effectué en vingt ans 694 mises à jour qui se voulaient hebdomadaires. En réalité, cela fait à peu près une actualisation tous les 10 jours, c'est plutôt pas mal. J'ai été à peu près constant en publiant bon an mal an entre trente et quarante mises à jour, sauf sur un an et demi, entre octobre 2014 et mars 2016, où c'était moindre, je m'étais d'ailleurs ouvert de cette lassitude vers le printemps 2015 (Étonnements du 22/05/2015). Mais depuis c'est reparti. Au total, si on devait imprimer la totalité de mes notes, réparties dans tous les fichiers, cela approcherait probablement 5000 pages, et le journal de Léautaud que j'ai lu en entier en compte 6000.
Au départ donc, j'avais créé Feuilles de route pour faire coïncider mes premières publications papiers avec cette sorte de journal hebdomadaire et numérique. L'exemple de François Bon, que je côtoyais déjà dans le désert de web de l'époque y était pour beaucoup. J'avais créé un site Internet pour l'association des écrivains de Haute-Marne, je l'hébergeais (elle vole depuis longtemps de ses propres ailes) et j'ai eu l'idée de créer quelque chose de plus personnel où la " cuisine ", le " cambouis " de l'écriture (comme disait le regretté Antoine Emaz) y seraient visibles. Au bout de vingt ans, c'est devenu un art de vivre, c'est devenu ma mémoire aussi (je ne compte plus les fois où je vais consulter Feuilles de route pour me rappeler un épisode familial, un voyage, etc...). En vingt ans, le site a traversé bien des événements, World Trade Center, guerres du Golfe et autres, élection d'Obama, et chez nous Chirac, puis Sarkozy, Hollande, Macron, sans compter tous les aléas personnels, les inévitables chagrins à la perte d'un proche, les joies devant le chemin des enfants. Tout cela bien entendu a influencé mon écriture et le petit moteur à trois temps (lire, écrire, s'étonner) crachote toujours dans un mouvement plus vaste, que Marguerite Duras nommait " la vie matérielle " ou que Beckett appelait " mirlitonnades ".
(13/09/2020)

 

Lorsque je suis rentré de Sicile, un comble : il faisait cinq à six degrés de plus chez moi, dans mon Grand Est. Le thermomètre a affiché 38°4 le samedi 10 août et la canicule a dépassé les 30° régulièrement pendant quinze jours. Cela fait trois années de suite que je constate le même phénomène. Mais cette année, comme la précédente d'ailleurs, la sécheresse a réduit à néant les jardins. Les pluies qui, paraît-il, traversent la France sous forme d'averses ou d'orages se sont soldées par une seule précipitation qui a à peine mouillé la surface de la terre avec 4mn seulement. Hormis cet épisode, il n'y a eu aucune pluie depuis le 21 juin. Ces douze semaines sans pluie s'étaient déjà produites dans une période à peine plus courte ce printemps, entre le 12 mars (premier jour du confinement) et le 28 avril : rien, pas une goutte. Je tiens ces précisions du site infoclimat.fr, mais bien sur, il suffit de regarder dehors, de fouler la pelouse réduite à l'état de cendres pour s'en apercevoir (voir en Webcam).
Ceci dit, les sites de statistiques sont bien utiles pour mesurer la réalité du réchauffement climatique. Oui, le climat change à vitesse grand V. Une commune de mon département a vu la source qui alimente les robinets de ses habitants se tarir : les anciens n'avaient jamais connu cela. Cette année, dans ma ville, la moyenne des température est de 2° plus haute que celle constatée sur les trente dernières années et les maximales dépassent maintenant de 4° les valeurs habituelles. Les précipitations sont actuellement moitié moindres que cette même moyenne trentenaire, on peut douter que les 4 mois qui restent seront suffisants pour reconstituer les réserves. L'eau ainsi va devenir une préoccupation majeure et récurrente. D'autant plus que les années précédentes ont déjà révélé ce phénomène : 20% de déficit de précipitations en 2018 et 2019. Seule les années de canicule de 1976 et 2003 avaient fait moins, et encore, la température moyenne de 2003 n'était en hausse que de 1° en moyenne sur l'année, et celle de 1976 dans la norme.
Le climat change : un agriculteur des Vosges a tenté de planter du millet et du sorgho africains pour constituer du fourrage pour ses vaches. En Champagne, les vendanges sont terminées, elles avaient commencé au début de la troisième semaine d'août. Les viticulteurs recherchent déjà des terrains en Picardie ou dans le Sud de l'Angleterre pour replanter des vignes inadaptées à la chaleur. Ici les bananiers ornent les jardins et beaucoup ne les couvrent même plus pour l'hiver : cette année il n'y a eu qu'une journée de forte gelée à moins 5° et un seul jour de neige qui n'a pas tenu au sol. Le climat devient presque méditerranéen. J'ai déjà effectué deux récoltes de figues cette année j'en aurai peut-être une troisième en novembre. Côté bestioles, les parasites ne sont plus détruits par les gelées, les chenilles processionnaires envahissent les forêts, les moustiques tigres arrivent, les algues colonisent les cours d'eau et empoisonnent les poissons. Les arbres périssent, j'ai dû faire abattre un de mes peupliers (webcam du 22/05/2020), et d'autres viendront.
Pendant ce temps, l'activité des hommes continue comme si de rien était : la préfecture a donné le feu vert (contre l'avis de 20 communes) pour l'implantation d'une laverie nucléaire destinée aux tissus et aux habits utilisés dans les centrales. Elle doit être alimentée par le cours de la Marne qui n'a jamais été aussi bas en ce moment...
(03/09/2020)

 

A la faveur d'un événement familial, le week-end dernier m'a emmené dans la région de Saintes et de Royan. C'est drôle, mais ce voyage me paraissait plus exotique que celui qui m'a embarqué en Sicile, pourtant la distance était trop fois moins longue, les péages 30% plus chers en revanche, ce qui en dit long sur le racket de nos concessions françaises par rapport à l'Italie ; à noter aussi que la Belgique parcourue la semaine précédente ne m'avait rien coûté et leurs autoroutes sont éclairées...
Cependant, une fois sur place, j'ai été immédiatement jaloux des magnifiques gazons que la proximité de l'océan a gardé verts. La cendre qui me tient lieu d'herbe chez moi dans mon grand Est est assurément moins agréable à fouler (à titre de comparaison, les statistiques m'apprennent qu'il est tombé moins de 6mm d'eau en deux mois dans ma ville et dix à quinze fois plus là-bas... Je ferai probablement un article prochainement sur le dérèglement climatique et les différences qui s'accentuent entre climats continental et océanique).
L'événement familial en question était un mariage, il est heureux qu'il ait pu être maintenu, avec moult recommandations et tests pour éviter de constituer un cluster. Le beau temps a favorisé le plein air et diminué les risques, pas d'embrassades pour ce qui me concerne, masque assorti à mon costume, on peut continuer à vivre avec un peu de précautions sans que la fête soit gâchée. Rions donc !
Royan nous a accueilli le lendemain avant la cérémonie. Je ne connaissais pas cette ville. Je me suis garé facilement au centre, à deux pas de l'immense plage alors à marée basse (voir en Webcam). Ce fût un délice d'arpenter le sable, les vagues qui venaient lentement nous caresser les pieds. Le restant du séjour fût à cette image, paisible et frais, dans l'ambiance familiale de retrouvailles heureuses.
Seul bémol au retour, deux heures de bouchons le dimanche soir, le temps de drainer les aficionados de l'Ouest vers la région parisienne. Puis j'ai retrouvé avec plaisir et soulagement la diagonale du vide pour rejoindre ma région si peu prisée. Plus j'avance en âge et plus je m'aperçois que les déserts de mes campagnes en déclin me conviennent. " Désert " est à prendre aussi dans son sens géographique, selon l'encyclopédie : " régions du globe caractérisées par un bilan hydrique déficitaire ".
(27/08/2020)

 

Bruxelles au mois d'août : à la faveur d'un déménagement familial, j'ai accompli une escapade un week-end dans la capitale belge. Trajet sans histoire et rapide surtout depuis qu'une nouvelle route coupe les Ardennes via une superbe " quatre voies ". L'absence d'embouteillages due à la désertion des vacances a augmenté le plaisir, même si la chaleur était encore caniculaire. Bruxelles ainsi ressemblait à une ville provinciale, rues désertes, promeneurs masqués. Le quartier où je me suis rendu est très agréable, maisons typiques, fenêtres avec bow-windows. Je n'ai pas arpenté la ville, l'emménagement de l'appartement a occupé mes heures, sauf le temps de chercher une boulangerie tôt le dimanche matin, mais c'était suffisant pour ressentir la même ambiance que dans le film Paris au mois d'août, tiré du livre du même nom de René Fallet et enfin proposé en DVD ! (on en reparlera). Je me sentais dans la peau de Charles Aznavour qui partageait la vedette du film avec Suzanne Hampshire, même nonchalance tranquille, les heures d'été nous font du bien. Retour toujours aussi paisible, agrémenté sur la route de Philippeville d'une portion énorme de frites croustillantes, bref une belle échappée avant de retrouver bientôt la frénésie de la rentrée.
(19/08/2020)


Dix-huitième voyage en Sicile. Bien-sûr, tout est connu d'avance, la maison rose, les terrasses aux carreaux de terre cuite, les arbres, l'odeur des agrumes, les oiseaux qui pépient, les geckos qui sortent la nuit sur les murs encore chauds. Les repas de pâtes, les salades de tomates, la pastèque de cinq kilos, les commissions à la petite épicerie, avec la mama à la caisse (avec un masque cette année) et son fils Stefano qui nous souhaite toujours la bienvenue avec un bout de pain et une tranche de charcuterie. Le réveil et la course à pied avant que la température ne devienne infernale. Le ristretto si agréable au café de la place, le retour avec les brioches et le pain. Les matins studieux avec le livre du moment à écrire, la thèse reprise plusieurs fois et enfin terminée. La plage l'après-midi avec sa rivière froide qui se jette dans la mer et qui emprunte chaque année un itinéraire différent. Les randonnées sur l'Etna dans les paysages de lave noire, l'envie chaque été d'assister à une éruption. Plus guère de visites cependant, la villa Casale, Syracuse, les temples grecs, Palerme, les églises baroques et les tableaux du Caravage ont tous déjà été vus. On y retourne parfois, mais pas cette année.
Cette année, pour la dix-huitième édition, le voyage sera resté incertain presque jusqu'au départ. Faute au Coronavirus bien sûr, qu'il s'agisse de savoir si partir en Italie sera possible, ou plus avant, au cœur même de l'épidémie, lorsque la maladie nous avait atteint, combien alors j'ai rêvé de cet horizon qui m'aparaissait tellement impossible, coincé entre la peur et la fièvre.
Mais ça s'est fait, et tout ce que j'avais ardemment désiré, tout ce que j'avais prié,   les visions souhaitées dans l'hébétude alitée - pouvoir me promener dans l'eau froide de la rivière avec mon petit-fils -, tout s'est réalisé. J'ai goûté avidement ce bonheur, avec plus d'intensité que les années précédentes, même si ceux qui nous accompagnaient sont repartis bien vite, même si le gel à l'entrée des magasins, les masques portés comme en France, hélas respectés à moitié, avec ceux qui le laisse pendre en bas du menton et ceux qui s'en fichent éperdument.
Cette année aussi, pas d'écriture, pas de nouveau projet, j'attends la sortie de Yougoslave, qui a débuté ici même il y a deux ans, s'est poursuivi ici pareillement l'année précédente. Cette année encore, la joie de grimper de nuit sur les routes sineuses pour voir une éruption de l'Etna, cette année, toujours la farniente et le repos avant l'automne qui sera occupé.
(12/08/2020)

 

" Banal canal ", c'est le titre d'une chanson que j'avais écrite, euh… en 1978, il y a quarante deux ans. Elle figure toujours sur une cassette de 12 titres enregistrés à cette époque. Je sais où se trouve un exemplaire dans les entrailles de la maison, mais les pistes magnétiques sont à peine audibles, c'est une autre histoire…
Une autre histoire mais qui n'a jamais perdu son actualité : le canal et sa banalité sont présents depuis toujours dans ma géographie : " Banal canal " qui tranche mon département du Nord au Sud, canal " de la Marne à la Saône ", dont j'ai emprunté les berges sur toute cette distance pour rendre visite à mes parents il y a deux ans de cela, 260 km aller et retour en vélo.
C'est la photographie de couverture de l'essai de Benoît Coquart, Ceux qui restent (en Notes d'écriture cette semaine) qui m'a fait écrire cette rubrique. Elle montre quatre adolescents en train de se baigner dans ce qui est probablement un canal, et je dirais même le canal " de la Marne à la Saône ", tant il me semble reconnaître la singulière couleur verdâtre de l'eau, et le chemin de halage au fond qui grimpe à l'assaut d'une écluse. Et comme l'auteur est d'origine haut-marnaise, j'en fais le pari.
Les quatre adolescents s'amusent, muscles neufs sous le soleil, l'un est sur la berge, l'autre juché sur un bateau gonflable et les deux autres dans l'eau verte donc. Il y a probablement des filles qui les attendent sur la berge, voisines de villages, connaissances d'alentours venues en bicyclette ou en amazone sur des scooters. Lorsque je fais du vélo le long des chemins de halage, je rencontre parfois de ces groupes de jeunes. Les garçons cherchent à épater la gent féminine en plongeant depuis les écluses, on entend des rires, des gloussements, des cris faussement indignés lorsqu'on les éclabousse.
La dernière fois que j'ai croisé un de ces attroupements, c'était la semaine dernière. J'avais profité d'une belle journée d'été pour une virée sur mes chemins favoris. Le groupe qui se tenait devant une maison d'éclusier était nombreux, une dizaine, les cycles et les engins à moteurs débordaient sur le chemin, d'autres arrivaient encore à vélo et torse nus. On était loin, à l'écart de la ville, dans un de ces endroits perdus entre deux bourgs où subsistent rarement de quoi réunir cette jeunesse, parfois à peine une épicerie et un camion qui passe pour le pain. Alors pourquoi pas le canal au soleil et sa fraîcheur. Lorsque je suis arrivé, j'ai ralenti pour zigzaguer entre eux. On m'a salué " Bonjour ! " et j'ai répondu avec le même entrain. Pour eux, dire bonjour est manière de me signifier qu'il m'accueillent dans un endroit considéré comme leur appartenant, une façon de me souhaiter la bienvenue comme à un promeneur ou à un étranger qui passerait devant leur maison. Il faut être d'ici, être né dans ces " campagnes en déclin " comme le dit Benoît Coquard, pour déchiffrer la teneur d'un simple bonjour. Et sa demande en retour : que vous répondiez de la même sorte, franchement et sans ambages, pour signifier que vous êtes des leurs, un autochtone pareillement : on se comprend.
Lorsque j'ai écrit ma chanson " banal canal ", probablement que les assonances de l'adjectif et du nom m'avaient séduit, j'avais leur âge aussi, et sûrement les mêmes doutes, la même attente pour l'avenir. Le hasard a voulu que quelques mois plus tard après cette chanson, je réussisse un concours administratif. Je suis parti apprendre le métier des Postes à huit cents kilomètres de chez moi, loin du lieu de ma naissance qui n'était pas encore nommé une " campagne en déclin ", mais qui l'était déjà.
Je garde le souvenir encore frais d'avoir dépassé le petit groupe la semaine dernière, de les avoir entendu et senti longtemps derrière moi, rires, quelques éclats de voix, leurs mouvements. Ma vie, oui, c'est de regarder maintenant souvent derrière moi, dans l'étonnement du chemin parcouru. A l'époque de la chanson, je ne savais pas que je partirais, ni même que je retrouverais ma région natale après quelques années (je serais, non pas Ceux qui restent de Benoît Coquard, mais " ceux qui reviennent "), à 120 km plus au Nord, mais là aussi dans la même " campagne en déclin " pour y bâtir une existence " banale ". Un jour dans un salon du livre du seizième arrondissement de Paris, alors que je décrivais à une lectrice bourgeoise la faible intrigue d'un de mes livres (Composants, 2002) et de son anti-héros qui mène, avais-je dit, une vie banale, la femme huppée me répondit : " Une vie banale ? Vous voulez dire une vie simple ? " Non, madame, après toutes ces années, je persiste et signe, une vie banale parce que ça rime avec canal.
(11/07/2020)


 

" Pour mon père " : je tenais à cette mention imprimée dans mon nouveau roman, que Gérard Genette qualifie de " dédicace d'œuvre " dans son essai Seuils sur les à-côtés d'un livre. " Pour mon père " donc, et combien il m'a paru essentiel et naturel que cela soit ainsi gravé dans Yougoslave. L'adjectif géographique qui compose le titre est déjà un écho à ce qu'il fût.
J'ai longtemps hésité à entreprendre l'écriture de la saga paternelle. Jusqu'au milieu des années 2010, j'avais l'impression que commencer ce récit risquait de hâter la disparition de mon père. Peur irraisonnée, bien sûr, et je m'en étais ouvert à l'époque à mon éditrice qui comprenait cette angoisse et affirmait que je n'étais pas le seul écrivain à l'éprouver.
Il y a deux ans, alors que mon père abordait ses dernières années d'octogénaire, j'ai changé d'avis radicalement. J'ai réalisé que le pouvoir de vie ou de mort que j'octroyais à la littérature était disproportionné par rapport aux vicissitudes de l'âge qui nous entraînent plus sûrement du côté de la terre. Et surtout, j'ai réalisé que je n'avais finalement que très peu parlé à mon père.
J'ai donc entrepris ce roman qui retrace plus de deux siècles d'histoire familiale. Les échanges réguliers que j'ai eus avec lui ont été fructueux. En parallèle de ce qu'il m'indiquait, je cherchais les recoupements historiques, je tentais de me repérer dans l'inextricable passé des Balkans. C'était des moments très forts que je consignais dans un carnet. Lorsque je le relis aujourd'hui, je vois des indications comme " conversation le 21/02/2019 " suivi de trois pages de notes, ou encore " visite à mon père " (date non indiquée, mais c'était en mars de l'année passée) avec cette fois-ci onze pages de notes : je le revois encore à la fin de cette journée, disant à ma mère qui revenait de commissions : nous avons bien travaillé ! (note d'écriture du 25/03/2019). Il y a eu d'autres rendez-vous en avril, mai, juin, juillet, septembre.
J'ai terminé le premier jet fin novembre et j'ai finalisé le manuscrit en janvier et février de cette année. Pendant tous ces mois, y compris les derniers qui prennent en compte la fabrication physique du livre, le choix de la couverture, l'insertion d'une carte, nous n'avons cessé d'en discuter. J'avais peur que la crise du coronavirus ne remette aux calendes grecques la parution du roman, mais, à ma grande joie, le travail de correction, les premières, deuxièmes et troisièmes épreuves ont continué à un rythme normal et j'ai pu lui annoncer, quelques jours après la fin du confinement (presque trois mois sans le voir) que j'allais pouvoir aller le chercher, tout frais émoulu de chez l'imprimeur.
J'y suis allé le mercredi 10 juin et j'ai pu accomplir les formalités du service de presse (voir en Notes d'écriture). Le vendredi 12 juin, muni d'un exemplaire dédié à mon père et dédicacé à mes parents, je suis allé leur rendre visite. Malheureusement, mon père avait fait une chute la veille et restait alité. Il a pu cependant découvrir son livre sans toutefois arriver à le lire. En revanche, avec ma mère et ma sœur à son chevet, je lui ai lu de larges extraits qui concernaient sa vie, par exemple, le moment où il a rencontré ma mère. Ça a été des instants très doux, hélas, les derniers : mon père est entré à l'hôpital une heure plus tard et il est mort dans la nuit du samedi au dimanche.
Il a ainsi quitté la vie comme le héros de roman qu'il était devenu ; il a accompli les même gestes qu'Ivan Oroc dans le dernier chapitre rédigé un mois auparavant : Léo " ouvre une page au hasard et se glisse dedans : il est temps qu'il rejoigne enfin son statut de personnage ".
Bien sûr, comment ne pas ressentir avec violence et au-delà du chagrin le pressentiment qui m'a accompagné pendant de nombreuses années et qui me faisait refuser d'entreprendre ce livre. Mais, à la réflexion, je préfère donner comme pouvoir à la littérature, celui d'avoir prolongé un peu sa vie dans l'attente du livre promis.
(30/06/2020)

 

Me voici entré dans l'univers d'entre deux romans, période un peu vide après l'écriture rythmée de Y pendant seize mois à raison de vingt pages par semaine. Haruki Murakami, dont il sera beaucoup question dans cette mise à jour, précise dans Profession romancier que " C'est mon humeur du moment qui me dicte la longueur que prendra le texte ". Un peu plus loin, il ajoute " Et si le temps est venu pour moi d'écrire des nouvelles, je me concentre sur cette tâche sans me disperser ailleurs. " Je ne sais pas si le temps est venu pour moi d'écrire des textes courts. Je n'ai publié qu'un recueil de nouvelles en 2009, Bestiaire domestique. Je garde de ce moment là, une sensation de bonheur d'écrire, pas l'impression d'une obligation, ni de la nécessaire concentration d'aller au bout comme le laisse entendre Murakami. Ces retrouvailles avec ces écritures éparses et courtes, sans une contrainte forte, avaient suivi CV roman, paru en 2007, et dont la gestation avait été assez difficile, précédée d'une grande période de remise en question.
Sans avoir pour autant l'impression d'avoir accompli un périple pénible avec l'écriture de Y (au contraire, sensation d'une grande nécessité), il se trouve que j'aimerais bien donner une suite à ce Bestiaire domestique. J'ai pas mal d'histoires d'animaux qui se sont accumulées depuis et j'ai toujours le même sentiment que ces anecdotes en disent plus long sur notre condition d'humain et notre relative insignifiance au sein du monde animal (encore plus en cette période de pandémie).
Dernière historiette en date, ma rencontre avec un lucane cerf volant de huit centimètres de long qui s'était échoué sur mon balcon samedi matin. Il gisait au pied des tomates, retourné sur le dos et il agitait frénétiquement ses pattes pour se retourner. Hélas, sa taille et son poids ne lui permettaient pas la manoeuvre. Je l'ai délicatement retourné avec un balai et il est resté un peu sonné, faisant le mort, avant de se réfugier à l'abri entre le mur et le bac des tomates. La dernière fois que j'avais vu un insecte aussi gros, c'était l'été dernier, en Sicile : sous la lampe allumée, un grand capricorne étalait ses antennes de 8 cm de long. Avant il y avait eu en Guadeloupe, un ravet, un de ces grands cafards qui occupent les maisons et sortent dans le noir installé : une nuit aux Saintes, j'en avais senti un tomber sur moi alors que j'étais couché. Il faisait une chaleur étouffante et je le sentais avancer tranquillement dans l'obscurité sur ma peau. Je pouvais deviner à l'écartement de ses pattes qu'il s'agissait d'un gros spécimen : j'ai allumé la lampe et je l'ai chassé d'un revers de main : il mesurait bien 5 cm.
Pour en revenir aux lucanes, j'ai regardé sur le Web la nature de ces splendides hannetons géants. Celui que j'avais trouvé était un mâle, muni de deux énormes protubérances sur son crâne, ce qui fait aussi le nommer Cerf Volant, parce que la bestiole vole parait-il (la nuit surtout). C'est un insecte xylophage qui vit dans les troncs d'arbres morts. La larve reste plusieurs années avant de se métamorphoser en magnifique coléoptère (le plus grand d'Europe). Il n'est aucunement nuisible et à tendance à se faire rare, par conséquent il fait partie des espèces protégées.
Je suis retourné sur mon balcon pour récupérer l'égaré et le placer au pied des souches du peuplier décimé la semaine dernière (voir dans cette même rubrique), en espérant que ce biotype lui sera plus favorable que l'aridité de mon balcon. Fait étonnant : moi qui ne suis pas spécialement courageux, j'avais une furieuse envie de le prendre dans ma main pour l'emmener dans son nouvel habitat. Je l'ai un peu excité pour qu'il s'écarte du mur, le lucane s'est aussitôt dressé en position de défense, comme s'il allait m'attaquer avec ses cornes. J'ai approché ma main et il a grimpé dessus, comme s'il devinait que j'allais m'occuper de lui et qu'il n'avait rien à craindre. Nous sommes restés longtemps à nous comprendre, ainsi immobiles l'un et l'autre, moi l'examinant, et, à mon tour, regardé par le lucane.
(04/06/2020)


" Ivan Oroc remarqua un arbre mort. Il pensa bêtement que le virus avait eu raison de lui. (" C'est le moment que choisit l'arbre pour mourir tout à fait. Le haut peuplier est déjà dénudé de son faîte, perclus de moignons d'un bois lisse et blanc. Il faut l'abattre. " - Bestiaire domestique, Fayard, 2009, p. 108). Ivan Oroc choisit ce prétexte pour aller sonner à la porte. Après tout, il pouvait proposer ses services pour cette tâche de jardinage si on lui prêtait des outils. ".
Cela figure dans l'avant dernier chapitre (le 53) de Sur Ivan Oroc, le roman de confinement que j'ai scrupuleusement élaboré chaque jour du grand retrait. Cette scène contient elle-même un extrait de Bestiaire domestique, lui-même faisant référence à une anecdote réellement vécue en décembre 2004, (relatée notamment en Étonnements et en Webcam à la date du 22/12/2004). Écrire, finalement, est peut-être simplement cette mise en abyme, cet enchevêtrement de poupées russes qui mêlent fictions et réalités, vies et inventions.
La réalité, en fait, c'est que le grand peuplier est vraiment mort : il a commencé à dépérir l'été dernier après plusieurs mois de sécheresse (d'ailleurs il faudra s'attendre à d'autres dépérissements pour la troisième année d'aridité qui s'annonce). J'espérais qu'il renouvellerait son feuillage ce printemps, mais hélas, alors que, confiné, j'avais tout le loisir de regarder pousser ses feuilles nouvelles, il est resté glabre. Il fallait l'abattre sans tarder : les branches, vidées de sève, deviennent cassantes à la moindre saute de vent et l'arbre de douze mètres de haut est situé en bordure d'une route passagère. C'est quelqu'un que je connais depuis l'enfance qui s'en est occupé : devenu élagueur professionnel, c'était la personne idéale pour cette tâche (voir en Webcam). En une paire d'heures, il n'est resté du peuplier que quelques billots de belles tailles, le reste (une tonne de branches) a été embarqué à la déchetterie, le peuplier est un piètre bois de chauffage.
Le précédent abattage des arbres qui suit l'alignement de mon terrain date de seize ans, décembre 2004 (voir ci-dessus) et c'est moi qui m'en étais chargé tout seul : piètre bûcheron : il était tombé sur la balançoire…
Avant il y avait eu la tempête de 1999, un temps d'avant Feuilles de route, et je ne crois pas avoir relaté déjà cet épisode. Un grand peuplier de vingt mètres n'avait pas résisté à l'ouragan et était tombé en travers du carrefour, bloquant la circulation. Nous n'étions pas là en ces moments de Noël, seule ma belle-sœur était restée chez nous, habituée pourtant aux cyclones de sa Guadeloupe natale, elle avait eu peur devant la violence des vents. Lorsqu'on est revenu, la grande partie de l'arbre avait été emportée par les pompiers (il fallait rétablir la circulation). Ne restait que l'immense corolle des racines qui avaient soulevé la moitié du terrain et une partie du tronc écroulé dans la haie. Un nouveau peuplier l'a remplacé l'année suivante, il mesure au bout de vingt ans dix mètres de haut son tronc a un diamètre de trente centimètres. On peut comparer ses mesures avec celui nouvellement tronçonné dont la souche est deux fois plus large, cinquante ou soixante ans d'âge, probablement.
J'espère maintenant ne pas alimenter trop souvent cette rubrique avec mes histoires de peupliers, ou juste avec l'entretien classique de leurs étêtages, qu'il faudrait refaire, la dernière fois date de dix ans.
(28/05/2020)

 

C'est le journal local qui me l'a rappelé : cela fait dix ans que Jean Robinet a disparu. Figure régionale et littéraire, j'avais eu la chance et le bonheur de le connaître et j'avais consacré à ce grand homme le 20 mai 2010, sept jours après son décès, toute une mise à jour (note d'étonnements, note d'écriture, note de lecture et rubrique Webcam). A la fois agriculteur et écrivain, il avait l'habitude de dire " je suis un paysan qui écrit et non un écrivain qui laboure ". Comme beaucoup de ceux qui exercent deux activités en les plaçant sur le même pied d'égalité, le monde des Lettres lui a tenu rigueur de ne pas classer la littérature au premier rang et il n'aura jamais eu la place qu'il méritait, malgré son immense talent.
En revanche, sa campagne (cette France périphérique dit-on maintenant avec une condescendance sociologique) s'est reconnue dans cet écrivain qui était capable d'exprimer au mieux ses sentiments. Il a tenu une chronique hebdomadaire dans les éditions de l'Est Républicain et le Journal de la Haute-Marne durant plus d'un demi-siècle. Ainsi, c'était le premier article que je lisais chaque dimanche. On ne souligne pas assez l'importance de la presse locale, qui demeure ici très présente et propose un ensemble d'informations concrètes et vérifiées à usage des habitants du coin, alternative qui n'a jamais été aussi nécessaire à l'époque des réseaux sociaux et des fausses rumeurs.
Bref, je suis curieux de savoir quel regard Jean Robinet aurait donné sur la situation actuelle.
Dix ans déjà : je garde de Jean quelques images douces et sereines, sa maison dans son village, sa poigne de fer, les rencontres que nous lui faisions, sa gentillesse, son érudition et son intelligence toujours vive à 97 printemps.
Dix ans, donc, je venais de m'inscrire en thèse et il me restait sept ans à travailler chez les télécomiques, mon beau-père était encore de ce monde. Yvon Lallemand, autre écrivain, auteur de la très belle épitaphe pour son ami Jean " Terre, protège le bien, il t'a tant aimée " (voir Webcam du 21/05/2011) est parti neuf mois plus tard. Depuis la mort de Jean, j'ai publié six livres et le septième s'annonce, j'aurais " tant aimé " pour ma part les lui faire parvenir.
(21/05/2020)


Ainsi les premières journées, pour faire suite aux " dernières " évoquées dans cette même rubrique lors de la précédente mise à jour. En la relisant, je suis stupéfait : inconsciemment (je ne dois pas être le seul), j'ai borné l'épidémie pendant les deux mois qu'aura duré notre quarantaine. Or, je m'aperçois que je signalais déjà l'infection qui commençait à se répandre. J'ai simplement oublié qu'il y avait un " avant " et que toute la marche martiale du confinement (" nous sommes en guerre ") n'était pas venue sans raison.
Lors de la reprise, tout content d'avoir retrouvé une partie des libertés, j'ai ainsi oublié tout ce qui s'est joué " pendant " : il fut facile de demander à ce que le quidam " s'autorise à sortir " (à rester plutôt) ; il fut facile de détourner l'attention sur les mauvais citoyens qui bravent les interdits ; il fut facile d'applaudir les soignants à vingt heures, d'être aimable avec les éboueurs, les caissières, puisque rapidement nous les ignorerons de nouveau.
Bref, dès le surlendemain des municipales, là où j'avais vu un assesseur se mouiller le doigt avec sa salive pour tourner les pages du registre en saisissant chaque carte d'électeur qu'on lui tendait, le mardi 17 mars donc, nous fûmes astreints à la barrière des gestes, à tousser dans son coude pour ensuite généreusement le partager avec d'autres dans des simagrées destinées à éviter de se toucher les mains.
Dans ma dernière rubrique, la veille du confinement, j'avais évoqué les premiers touchés, relations ou voisins, les patients renvoyés chez eux, lâchés dans la nature avec leur proches, parce qu'on minimisait encore l'épidémie : c'était début mars. Quinze jours plus tard, la préfecture de mon département révéla 3 décès ; aujourd'hui il y en a 137, deux fois plus que la moyenne nationale ; à titre de comparaison, le Lot, département similaire en nombre d'habitants recense 27 décès, cinq fois moins : bienfait réel du confinement.
Ainsi, des connaissances ont disparu, les doigts des deux mains ne me suffisent plus depuis longtemps pour recenser les proches (et moi-même) qui ont été touchés, qui s'en sont heureusement remis pour la plupart. Très peu ont été testés : jusqu'à fin mars, il fallait accomplir au minimum 30 km pour être détecté dans le labo le plus proche et justifier d'une qualité de professionnel de santé. Ainsi les statistiques des cas avérés sont largement minimisées et la réalité est plus pesante, notamment dans ma ville où j'ai vraiment l'impression d'avoir parfois vécu l'horreur avec une succession de mauvaises nouvelles.
Mais assez joué le rabat-joie : finalement le confinement s'est passé d'une manière excellente avec une extension familiale venue se réfugier ici, et que nous avons réussi à préserver du virus environnant : air de vacances avant l'heure surtout aux beaux jours dans le jardin. Et maintenant, voici les premières journées de " l'après ": désormais le monde respire, on peut bouger. Le monde imite aussi Georges Perec, qui écrivait " j'avance masqué ". Le monde finalement n'a pas changé, toujours aussi prompt à oublier, à se dire que finalement cette période où on a pu se mettre au vert, n'était pas si pénible. Pour un peu on recommencerait, sans le virus bien sûr.
(13/05/2020)

 

Dernières journées : il faut bien les appeler ainsi dans " l'avant " normal qui précède l'inconnu. L'avant normal donc, le jeudi à Carignan avec l'ami Delatour et le premier contact avec le groupe sympathique " les potes au feu ". Ensuite, le vendredi à Charleville Mézières avec la classe de seconde du lycée Chanzy et les derniers préparatifs avant la lecture organisée le 20 mars. Puis les deux jours à Paris (lundi et mardi), l'appartement retrouvé, les transports en commun, la rencontre prévue au Select avant midi, puis la séance si plaisante du photographe ensuite, enfin la gare de l'Est et la joie d'un dernier rendez-vous avant de repartir. A peine l'inquiétude, bien sûr on fait attention : mes gants de cuir pour agripper l'inox du Métro. Le lendemain (mercredi), encore un " avant " normal, exaltant même : voilà la dernière séance de l'atelier Relais 52, la répétition de la restitution prévue dans les salons d'honneur de la sous-préfecture et eux, les jeunes migrants, si appliqués et enthousiastes. Le jour suivant (jeudi) est plus immobile : il s'agit de préparer la matinée de formation aux ateliers d'écriture que j'animerai le lendemain. Le soir Macron annonce les premières mesures. On se souvient alors, l'inquiétude rangée au fond des heures bien remplies, mais qui n'a fait que s'accroître : quelques cas préoccupants dans ma ville. Le vendredi donc, la formation et les consignes suivies, pas de poignées de mains, d'embrassades, mais une salle trop petite pour la dizaine de participants. Belle séance cependant. Au repas, on parle des mesures prises. Bien sûr, les premières annulations déjà s'empilent : lycées fermés, la restitution à la sous-préfecture, le concours " dis-moi dix mots ".
Alors la dégringolade commence, l'énergie accumulée les jours précédents se transforme en colère, en fatalité, en raison, en inconnu, avec l'inquiétude qui ne fait que grandir : on sait maintenant que personne ou presque n'est testé, que l'ARS a plusieurs jours de retard sur les statistiques, que la situation évolue très, très vite : on découvre pour de vrai des connaissances, des voisins touchés, un jeune sportif en détresse respiratoire. On comprend que la situation dépasse tout le monde : 50 masques seulement par médecin, le 15 dans l'impossibilité de comptabiliser, les patients renvoyés chez eux, lâchés dans la nature avec leur proches. Tout ça se passe chez moi.
Reste ainsi cette dernière soirée. Au dernier moment, on a invité des amis à dîner samedi soir. Pendant le repas, le gouvernement nous apprend le stade 3, la fermeture des commerces et des bars. La fin de la soirée prend ainsi des allures d'ultime rencontre, sensation d'une mobilisation générale, tristesse comme si on partait à la guerre.
(16/03/2020)


J'ai ramassé la mangeoire qu'un coup de vent avait fait tomber du balcon. Quelques coups de marteau pour assembler les planchettes et la voilà juchée à nouveau sur le rebord, à l'endroit habituel. Dans les arbres voisins, les oiseaux me regardent et attendent. Cela fait deux ou trois ans que j'ai pris l'habitude de leur proposer des graines chaque matin (cinq kilos cette année). Eux aussi ont pris l'habitude chaque matin de me regarder faire, perchés sur les branches de l'arbre de Judée ou du bouquet de hêtres. Ils sont de plus en plus nombreux à attendre cette pitance facile. Pour autant, lorsque le temps est doux ou pluvieux, ils la délaissent pour accomplir leur métier d'oiseau, picorer la terre, l'écorce, la mousse et débusquer insectes, vers et parasites. En revanche lorsqu'il gèle très fort ou que la neige recouvre le sol (aucun des deux ne s'est produit cette année), la mangeoire est apréciée. On m'avait dit : tu verras, tu seras toujours obligé de les nourrir ; sous entendu : ils vont devenir dépendants de toi, ne plus savoir s'alimenter par eux-même. Réaction un peu rapide et fausse, qui prête à la vie sauvage nos sentiments humains. Il suffit de voir aller et venir " mes " oiseaux sur tous les toits du voisinage pour se rendre compte que leur zone de subsistance ne m'est pas réservée. Pour autant, chaque matin, ils répondent présents.
Il y a d'abord ce couple de tourterelles, reine et roi incontestables de mon jardin, perchés tour à tour sur les fils électriques, les branches hautes et les toits. Depuis quelques jours, une pie vient parfois sur leur territoire. Les tourterelles restent à proximité, un peu inquiètes, mais pas aussi vindicatives que lorsqu'un corbeau bruyant s'avise d'occuper l'espace, chassé dans l'instant même. Je suis heureux du retour des pies, qui sont aussi de bonnes gardiennes, n'hésitant pas à s'attaquer aux chats du voisinage un peu trop curieux (à propos d'animaux terrestres, un lapin de garenne a traversé la rue ce dimanche matin alors que j'achetais mon pain à la camionnette de la boulangère). Et puis, tourterelles et pies vivent en bonne harmonie avec les autres oiseaux qui se rassemblent un peu plus bas, dans les haies, les buissons ou au cœur des lauriers, du cyprès ou du lilas. Ce sont des merles qui ne tarderont pas à monter d'un étage pour faire entendre leurs trilles d'été sur les faîtières, des mésanges charbonnières ou nonnettes, des bleues ou des noires, toujours vives et gaies, des moineaux sans gêne qui se disputent par demi-douzaine la mangeoire. D'autres passereaux sont plus épisodiques, on aperçoit par hasard le vol d'un pinson, le jabot d'un rouge-gorge, un chardonneret au visage de clown, une sitelle qui grimpe sur un tronc comme un lézard, l'éclat olivâtre d'un verdier, quelques étourneaux qui ne restent jamais, parfois une grive. J'ai même cru reconnaître un bruant jaune, l'automne dernier.
Mais il y a quelques jours, c'est un pic épeiche qui est venu nous rendre visite : par chance j'avais mon appareil photo à proximité.
(02/03/2020)



J'ai loupé la mise à jour du 02/02/2020, ce qui aurait été une véritable date palindromique. Pour rappel, un palindrome est un mot qui se lit indifféremment dans un sens ou dans un autre, comme les prénoms, Bob ou Anna, les noms Kayak ou sexes, l'expression " mon nom ", les facéties de Georges Perec : " ce repère Perec ", disait-il. Allez, j'invente moi-aussi un palindrome : " Léo n'a été nu ici un été à Noël".
Bref, je me rattrape un peu ce jour avec le 20/02/2020. Il faut dire que depuis l'année 2012, le jeu est plus délicat. Je n'avais pas loupé cette dernière date facile du 12/12/12 (voir en étonnements et en Webcam), j'avais même précisé que ce 12/12/12 à 12h12, je me trouvais dans un train qui m'emmenait dans une rencontre Annecy, dernière petite notoriété due à ma nomination au Goncourt trois mois plus tôt. L'année précédente, Anne Savelli n'avait pas non plus loupé la date du 11/11/11, puisque c'est celle qu'elle avait choisie pour la mise en ligne chez Publie.net de notre livre commun Autour de Franck, poussant la perfection à ce que l'heure précise soit 11h11. Mais depuis, force est de constater que je n'avais rien remarqué de notable, sauf une brève allusion en rubrique Actualités du 13/02/2013, même si la date " combinatoire et réversible " que je soulignais est tout de même imparfaite et bancale comme celle d'aujourd'hui. Je me suis doublement rattrapé ce jour, d'abord avec cette rubrique, puis en acceptant un rendez-vous malicieusement prévu le 3/3 à 3h et qui devrait durer 33 minutes…
(20/02/2020)

 

Pour parvenir jusqu'au nouvel endroit, il faut traverser la ville, dépasser le rond point, laisser à droite le supermarché, enjamber l'auto-pont avec la station d'épuration dessous et au loin les pistes d'atterrissage. En bas du pont, la vue s'évase sur des prés et des terres cultivables, avant de rejoindre plus loin un autre rond-point et que la ville reprenne, ou plutôt ses périphéries, faubourgs et villages mitoyens. Au milieu de la ligne droite, il faut tourner à gauche, s'engager sur le chemin en coupant la voie d'en face. Il faut être prudent : dans cette zone où l'habitat est moins dense, les voitures accélèrent toujours, leurs propriétaires sont distraits, mènent des vies pressées, rejoignent une grande surface ou leur domicile.
Le chemin est goudronné mais étroit. Si un véhicule survient (généralement une camionnette anonyme ou un fourgon blanc), il faut grimper sur l'herbe pour le laisser passer. Au passage, on te dévisagera, on se demandera ce que tu viens faire par ici. La route tourne ensuite à angle droit, sans raison, au milieu des champs. Sur ta gauche, un peu plus loin, tu aperçois quelques maisons basses et modestes. Il faut continuer à éviter les trous de la route, zigzaguer face aux flaques et passer devant les grillages qui délimitent les premières maisons et leurs hangars de parpaings aux toits en fibrociment. Il faut s'arrêter à la dernière adresse, placer les roues dans les ornières du bas-côté, faire attention à la boue en descendant de voiture. La grille est fermée mais on peut manœuvrer facilement la tige de fer qui fait office de fermoir. On te verra peut-être entrer dans la cour, mais on ne dira rien, on se doutera que tu viens à la salle. Il faut ensuite prendre le portillon de droite qui mène à un champ, ou plutôt à un reste de potager qui n'aurait pas été entretenu depuis longtemps (ne pas salir tes chaussures en traversant l'herbe). Tu passes maintenant à côté d'une épave d'auto de couleur framboise avec des mains appliquées dessus à la peinture blanche comme le faisaient les premiers hommes sur les parois des cavernes pour célébrer une magie obscure et des dieux inconnus. Maintenant tu peux rejoindre l'étendue de graviers qui longe le bâtiment. La salle est à l'étage, sous le toit. On y accède après avoir contourné la remise et emprunté l'escalier aux marches de fer qui grimpe raide.
Mais la porte est fermée à clé, il te faudra attendre les participants et l'éducateur qui emmène le trousseau. En patientant, si le temps est clair et si tu arrives en avance, profite de l'endroit. Regarde : c'est beau, il n'y a rien qui accroche le regard. Au loin, seules quelques vieilles fermes rendues aux broussailles, des vestiges de voitures ou d'engins agricoles, des meubles déglingués, comme si la ville avait recraché sur ses bords ce qui est devenu usé, inutile, passé de mode, toutes nos traces humaines en quelque sorte. Il est possible, probable même, qu'un avion de chasse décolle au-dessus de ta tête avec un bruit d'enfer : la base aérienne est tout près, ça ajoute à l'ambiance, ça accroche un trait d'union entre la terre qui s'agglutine en mottes épaisses dans les champs et le ciel aggloméré de nuages denses en hiver.
Un mercredi de forte gelée, il faisait bon attendre sous le soleil, assis sur une table en carrelage échouée au milieu du rien. Le givre traçait des étoiles sur les carreaux de faïence, l'herbe était blanche et luisait.
Lorsqu'ils arrivent, on se place au milieu des graviers, on les regarde s'approcher, ouvrir la grille, entrer dans la cour, passer le portillon du vieux potager, jeter un bref regard à la carcasse de voiture, te rejoindre. On se salue, puis on grimpe l'escalier de fer. La salle est grande, meublée de tables et de chaises récentes, il y a un tableau Velleda sur un mur. On allume les radiateurs, on dispose les tables sur le pourtour, les chaises au milieu : on va pouvoir commencer. On s'assoit en cercle. Je regarde leurs mains posées sur leurs genoux, je pense à celles peintes en blanc sur l'épave framboise juste en bas de la salle. Quelle magie allons-nous inventer aujourd'hui ?
(05/02/2020)

 

Longtemps que je n'étais pas venu à Paris. La dernière fois, il me semble c'était pour l'AG de l'AirNu, le 26 septembre dernier. De même, si l'appartement que je possède en banlieue est très régulièrement occupé, moi-même je n'y étais pas retourné je crois depuis novembre. Grand plaisir ainsi à retourner là-bas. Lorsque je suis dans la petite cuisine, je ne peux m'empêcher de penser à Paul Léautaud : la maison qu'il a occupée est un peu à gauche ma fenêtre, à moins un kilomètre à vol d'oiseau. Evidemment les bâtiments m'empêchent de l'apercevoir mais la colline qui grimpe les contreforts de Fontenay me donne l'impression de la toucher presque. Et à chaque fois, grande envie d'aller lui rendre visite.
Cette fois-ci je me décide et j'embarque l'appareil photo (voir en Webcam). Je retrouve facilement la petite rue Guérard, en pente, au milieu de laquelle il faut obliquer à gauche en direction d'une résidence cossue. Juste à l'entrée du chemin, une stèle posée par la municipalité rappelle que l'écrivain a vécu ici au N° 24. De fait, il suffit de tourner la tête à droite pour voir une de ces maisons du XIXème siècle, petite mais assez harmonieuse, qui tente de boucher un peu la vue à l'opulente résidence derrière elle. Je connais déjà la maison, j'y suis déjà venu. Cette fois, je suis surpris de l'aspect pimpant de la demeure dont la façade à visiblement été repeinte assez récemment. Un véhicule est garé devant, elle est donc occupée. Comme les autres fois, je contourne la maison pour apercevoir à gauche tout un bric-à-brac de jouets d'enfants délaissés sur la pelouse. Lorsqu'on contourne la maison dans l'autre sens, au-delà de la haie d'arbres, on peut apercevoir la façade arrière Rien ne semble avoir bougé depuis ma précédente visite. Comme la porte d'entrée est entrouverte, je me décide à pénétrer, histoire de demander au propriétaire de regarder plus précisément. Mais de suite je me heure à une entrée minuscule, encombrée de poussettes ou sont accrochées six boites aux lettres. Etant donné la modestie de la demeure (Paul Léautaud y vivait seul), je me demande comment on a fait pour aménager six appartements dans un espace aussi réduit. J'en profite pour photographier l'antique rampe d'escalier qui mène à l'étage et à d'autres logements, en imaginant la main du fameux Léautaud appuyée dessus avec les marches de bois qui grinçaient sous lui tandis qu'il appelait probablement l'un des nombreux chats ou chiens qui partageaient sa maison.
En réalité, à part la présence de la plaque, peu de choses rappellent Léautaud à Fontenay. La médiathèque n'avait aucun de ses livres au moment où j'y suis passé (mais un des miens !). Il y a tout de même une rue à son nom mais l'établissement scolaire juste en bas de chez lui se nomme collège des Ormeaux : de quoi demeurer fermé comme une huître à la réputation un peu sulfureuse du fameux diariste.
(28/01/2020)

 

François : dans la petite église, quelqu'un dit qu'il n'a jamais quitté son village, sauf pour ses trois ans de service militaire (Algérie oblige). Quelqu'un ajoute qu'il a été trente cinq ans conseiller municipal, chargé du comité des fêtes, porte drapeau aux cérémonies du monument aux morts. Quelqu'un précise encore qu'il a travaillé jusqu'à sa retraite dans la même usine située à une dizaine de kilomètres de là. Quelqu'un indique qu'il a été bon mari, bon père, excellent grand-père. Un autre affirme qu'il aimait aller à la pêche, aux champignons. On lit un mot poignant écrit par sa fille aînée, alors qu'elle cherchait en vain le sommeil dans la nuit qui suivit sa mort. Une belle-fille, qui s'est mariée récemment, lit aussi un billet, puis un des anciens combattants également. Il y a une chorale, des chants. L'église est minuscule, les portes sont ouvertes et la foule serrée reçoit dans son dos le vent frais de l'hiver. On invite les participants à bénir le corps. La file bouge lentement, chacun est encore engourdi par le froid. On sort par les côtés de l'église. François passe par la porte principale avec la haie des drapeaux, son cercueil porté par ses petits enfants.
On se retrouve, famille, amis, connaissances. Sur la place qui jouxte aussi la mairie, on a dressé un barnum pour un verre et un gâteau avant de se séparer à nouveau. On y échange des nouvelles. Il y a des rires aussi, c'est une famille joyeuse.
La dernière fois que nous nous sommes retrouvés c'était pour le mariage tardif du fils aîné de François, quelques mois auparavant. Et la belle-fille qui a dit un mot à l'église, avait aussi enterré sa mère deux jours avant son mariage. C'était néanmoins très gai et j'en avais fait une note d'étonnement le 03/09/2019. J'avais revu avec plaisir François à cette occasion : j'avais discuté avec lui sur le parvis de la mairie, là où nous sommes maintenant.
Je ne sais pas si je peux rajouter grand chose à ce billet : savoir que, comme beaucoup, j'ai des souvenirs de cueillettes de champignons ou d'asperges des bois avec François, d'activités bucoliques, de barbecues, de grillades. Ce sont des choses indicibles, comme l'affection que je porte à cette partie de famille. Quelqu'un a dit qu'il n'avait jamais quitté son village, François. Tous ses cinq enfants, par le plus grand des bonheurs, vivent aussi dans cette immédiate proximité et à l'heure où l'aménagement du territoire (ou plutôt son absence) est édictée depuis la capitale, c'est une vraie chance, c'est ce qu'aurait dit François..
(22/01/2020)

 

Carlos Ghosn et Pierre Lefaucheux : l'un possède trois nationalités, l'autre fût compagnon de la libération. L'un, paraît-il, a gardé en réserve plusieurs modèle de la Renault Vel Satis qu'il affectionne, l'autre conduisait une Renault Frégate. L'un est au Liban après une fuite rocambolesque, l'autre est mort dans ma ville d'un accident de la route dans sa Frégate après plusieurs tonneaux un jour de verglas. Les deux ont comme point commun d'avoir été PDG de Renault.
Je pensais à Carlos Ghosn et à l'indécence d'une fuite que seul les puissants peuvent organiser, lorsque je suis passé devant la stèle qui marque l'emplacement de l'accident de son prédécesseur (stèle si peu voyante qu'il faut vraiment connaître l'histoire pour s'en rappeler). Pas loin du monument, les gilets jaunes venaient en effet d'installer un baraquement où, à peine à l'écart du rond point qu'ils occupaient un an auparavant, ils tentent de retrouver la camaraderie qui les avait unis, faute d'actions concrètes. J'imagine que peut-être l'un d'entre eux a été voir ce qu'il y avait d'inscrit sur la stèle voisine, est resté en chasuble jaune bien campé sur ses jambes devant la mention du PDG mort dont le corps désarticulé avait été retrouvé là.
Et pourquoi j'évoque cette anecdote ? Probablement parce que l'actualité, les évènements, les faits divers se succèdent à un rythme effréné et finissent toujours par s'effacer. Lefaucheux fauché ici en 1955 : qui s'en souvient chez Renault ? Et Ghosn ? Combien mettra-t-il de temps avant qu'il ne tombe à son tour dans l'oubli ? J'espère en revanche que l'indécente retraite de 800 000 euros qu'il compte réclamer en justice, soit 50 fois celle d'un ouvrier de l'automobile tombera en revanche dans les oubliettes : quel travail organisé par un aréopage de directeurs peut justifier cela ? Sale temps en effet pour les PDG, notamment ceux qui fuient devant les responsabilités : au bout de dix ans le PDG d'Orange, à l'époque encore France Telecom, Didier Lombard ainsi que deux autres adjoints ont fini par être condamnés récemment à de la prison ferme. Ouf, on n'y croyait plus.
Le gilet jaune, à présent, est rentré dans sa cabane : il fait froid, camarades, trinquons, dit-il en levant son verre au destin et à l'espoir.
(13/01/2020)

 

Bilan des courses 2019, courses à pied bien sûr et pas celles en supermarchés ou magasins : 815 km de footing, 400 de vélo et 330 de marche, au total 1475 km. C'est bien moins que l'année passée, presque deux fois moins, et la distance Paris-Moscou que je me vantais avoir effectuée avec mes petits muscles (note d'étonnements du 07/01/2019), s'est réduite à un Paris-Rome. Mais l'entraînement dévolu au premier marathon (et probablement le seul que je ferai) que j'avais couru l'année précédente, n'a pas été renouvelé. Ceci dit, j'ai tout de même couru une moyenne de plus de 15 km par semaine. La seule compétition à laquelle je me suis inscrit a été la 100ème édition de Sedan-Charleville, 24 km parcourus à un train de sénateur mais toute de même accomplis. Ajouter à cela une légère blessure à la cheville et un retour prudent aux petites foulées, des balades à Cabourg et en Équateur à 5000 m. La déception aura été le peu d'assiduité en vélo et moi qui espérait rallier Sarajevo en 2020, c'est râpé par manque d'entraînement. L'innovation aura été tout de même l'acquisition d'un tapis de course pour Noël qui m'a déjà permis d'accomplir 70km et de garder souffle et jambes pour des sorties sur le terrain. Lorsque la passion qui me faisait sortir par tous les temps s'émousse, le tapis de course est un excellent refuge lorsqu'il pleut ou qu'il gèle dehors : plus d'excuses ! Résolutions pour 2020 : 20 Km de Bruxelles… à suivre…
(06/01/2019)